« Grosse pute » : la plainte pour injures classée sans suite

Le mois dernier, Mediapart avait révélé le message audio laissé par mégarde par un policier à une Parisienne qui avait porté plainte pour agression sexuelle. Il parlait d’elle comme d’une « grosse pute ». Pour la justice, les preuves sont insuffisantes pour poursuivre le fonctionnaire.

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Il faut se frotter les yeux et relire plusieurs fois la phrase pour y croire. Selon nos informations, le parquet de Paris a classé sans suite la plainte déposée pour « injure » par une Parisienne qualifiée de « grosse pute » par un policier dans un message téléphonique.

« Les poursuites pénales ne seront pas engagées au motif que les faits ou les circonstances des faits de la procédure n’ont pu être clairement établis par l’enquête. Les preuves ne sont donc pas suffisantes pour que l’infraction soit constituée », est-il indiqué dans l’avis de classement à victime, signé par le procureur de la République de Paris.

L'avis de classement signé par le procureur de la République de Paris.

La décision du parquet a été prise dans un délai extrêmement rapide : l’avis de classement, consulté par Mediapart, est daté du 4 mars. La plainte pour « injure », elle, avait été déposée le 15 février.

Élodie* avait alors fourni, pour accréditer ses propos, une copie de l’enregistrement du message laissé par un policier du commissariat des Ve et VIe arrondissements de Paris. Alors qu’il croyait avoir raccroché le téléphone, ce fonctionnaire la qualifiait de « pute » trois fois, en l’espace de quelques secondes émaillées de deux « putain ».

« Putain, elle refuse la confront’ en plus, la pute. Comme par hasard. En fait, c’était juste pour lui casser les couilles », pouvait-on entendre, avant la conclusion : « Putain, grosse pute. »

© Vidéo Mediapart

Cette information, révélée par Mediapart, avait suscité de nombreuses réactions : le policier appelait en effet Élodie pour un complément d’information alors qu’elle avait porté plainte peu avant pour « agression sexuelle en état d’ivresse ». Ses propos illustraient le très mauvais accueil fait trop souvent aux victimes de violences sexistes et sexuelles dans les commissariats et les gendarmeries.

La préfecture de police de Paris avait aussitôt réagi en annonçant la suspension à titre conservatoire du policier mis en cause. Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin est même allé jusqu’à évoquer la radiation du fonctionnaire – une mesure qui semble totalement déconnectée de l’échelle des sanctions prévues et ressemble à un effet d’annonce.

Questionné par Mediapart, le parquet de Paris n’a pas souhaité répondre à nos interrogations sur les motivations juridiques de cette décision.

« Je suis stupéfaite, a réagi auprès de nous Élodie, 34 ans. Je ne me sens pas du tout respectée. J’ai l’impression qu’on me prend pour une menteuse. » Elle était persuadée d’avoir pourtant coché toutes les cases : « J’ai fourni beaucoup d’efforts pour que ce soit entendu, médiatisé, visible… Et ils ont l’audace de mettre tout cela sous le tapis ! C’est délirant. »

© Photo Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas via AFP

Avec son avocat, Arié Alimi, elle a décidé de porter une nouvelle plainte avec constitution de partie civile.

« Non seulement le parquet a décidé de lui-même de requalifier notre plainte d’“injure” en “injure non publique” – cela minore les faits –, mais en plus il n’a procédé à aucun acte d’enquête », dénonce Alimi. Il y voit un « acte politique » de la part d’une institution qui n’est « pas seulement dans la négligence et le je-m’en-foutisme ». « Il y a quelque chose qui ne va pas au parquet de Paris », poursuit-il en rappelant le traitement de l’affaire Bigorgne. Dans ce cas, le parquet a expédié son enquête (lire notre article).

Sur le volet disciplinaire, la préfecture de police de Paris avait annoncé la suspension du fonctionnaire à titre conservatoire, peu après la publication de notre enquête. Questionnée sur la mise en œuvre de cette suspension, sa durée, et sur l’existence d’une procédure disciplinaire en cours, la préfecture n’a pas donné suite.

Quant à la plainte pour « agression sexuelle en état d’ivresse » déposée par Élodie, on ne sait pas davantage si elle a avancé. Là non plus le parquet de Paris n’a pas répondu à nos questions.

Tout avait pourtant plutôt bien commencé : la Parisienne avait appelé la police aussitôt les faits présumés commis. Une équipe s’était rendue sur place et avait interpellé l’homme mis en cause pour lui avoir touché les fesses avec insistance. Il avait ensuite été placé en garde à vue. Mais depuis, aucune nouvelle.

Lénaïg Bredoux

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