Inédite, la grève des urgences parisiennes gagne du terrain

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Partie des urgences de l’hôpital Saint-Antoine, la grève illimitée des personnels soignants gagne du terrain. Déjà cinq services parisiens ont rejoint le mouvement. Quatre autres doivent s’y associer à partir de dimanche. Éléments déclencheurs, les violences subies par les soignants révèlent une maltraitance généralisée.

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Tout est parti des urgences de l’hôpital Saint-Antoine à Paris. Le 18 mars, après n’avoir reçu aucune réponse satisfaisante de la direction face à la multiplication des agressions aux urgences, les personnels du service ont décidé de se mettre en grève. Depuis, ils tiennent bon. Et leur mouvement fait tache d’huile.

Les personnels de Saint-Antoine ont été rejoints le 15 avril par Lariboisière, La Pitié-Salpêtrière, Tenon et Saint-Louis, où les personnels ont voté eux aussi pour une grève illimitée. Les urgences de Cochin, de l’Hôpital européen Georges-Pompidou, de Robert-Debré et du Kremlin-Bicêtre ont déposé un préavis et devraient entrer à leur tour en grève illimitée ce dimanche.

Le collectif « inter-urgences », qui fédère des représentants de tous les services mobilisés, assure avoir des échanges avec des collègues des vingt-cinq services d’urgences de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, et au-delà : Toulouse, Creil, Aix, Saint-Malo, Valence, etc.

Olivier Youinou, le secrétaire général de Sud Santé à l’AP-HP, essaie de se remémorer quand le monde hospitalier a connu un mouvement semblable : « Probablement, 1988 », affirme-t-il. C’était alors les grandes grèves infirmières, qui avaient réuni jusqu’à 100 000 blouses blanches à Paris. Le pouvoir socialiste avait choqué l’opinion, en usant contre elles du canon à eau, avant de céder.

Devant l'hôpital Saint-Antoine. © DR Devant l'hôpital Saint-Antoine. © DR
L’ampleur du mouvement social aux urgences, encore frémissant, n’est pas comparable. Mais les ressorts sont ressemblants : à Paris, se met sur pied une coordination de soignants de terrain. Il n’y a aucun médecin, seulement des infirmières et des aides-soignantes et leurs collègues masculins respectifs. Les syndicats ne font qu’assister cette mobilisation : ils déposent les préavis de grève et participent aux négociations avec la direction.

« Le développement des urgences atteint ses limites, avec une activité arrivée à saturation », prévient le collectif inter-urgences dans un communiqué publié le 15 avril. Il reprend la revendication initiale des urgences de Saint-Antoine : une prime de 300 euros mensuels, en reconnaissance des difficultés du travail, pour lutter contre le turn over et parvenir à recruter ; des effectifs ajustés aux recommandations du syndicat Samu-Urgences de France.

L’AP-HP est très loin de ces demandes : il manque 700 postes dans ses vingt-cinq services d’urgences pour satisfaire ces recommandations. Le directeur des ressources humaines a lui-même chiffré ce déficit abyssal, lors de la première séance de négociations lundi, et a proposé aux grévistes… 61 postes. Le directeur général Martin Hirsch met aussi sur la table une prime unique de 250 euros, ainsi qu’une « mesure essentielle », écrit-il dans un courrier, qui illustre par l’absurde l’ineptie de la gestion hospitalière : « Désormais l’AP-HP adopte, bien qu’il n’existe aucune réglementation en ce sens, une règle selon laquelle les effectifs des urgences évolueront proportionnellement à l’activité. » Insuffisant, a jugé le collectif.

La dégradation de leurs conditions de travail, et de la prise en charge des patients, est criante. Hors urgence vitale, il faut attendre aux urgences « six à huit heures, pendant lesquelles il ne se passe rien, raconte Marie, de l’hôpital Tenon. Puis vous êtes installé dans un box, et il faut encore attendre 1 h 30 avant qu’un médecin se présente. Et encore 1 h 30 pour que l’infirmier fasse les soins ».

« Je travaille depuis cinq ans à La Pitié-Salpêtrière, raconte Morgane Drouet, infirmière de nuit. Au départ, il y avait des périodes plus calmes, cela n’existe plus. On manque de personne, il y a des arrêts longue durée et des congés maternité qui ne sont pas remplacés. On fait appel à des intérimaires, aux heures supplémentaires, ce n’est pas suffisant. On court sans cesse après le matériel, parce qu’on manque de tout : de brancards, de pieds à perfusion, d’appareils pour prendre les constantes vitales. On commence à être épuisés moralement, physiquement. » Son collègue Cyril, lui aussi jeune infirmier de nuit, confie ressentir « un mélange de honte et de gêne quand je rentre chez moi. Une nuit, j’ai dû asseoir une personne âgée, à 3 heures du matin, sur un fauteuil cassé, parce qu’il n’y avait plus de brancard ».

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