Ukraine: à Odessa, Saakachvili mène ses réformes à marche forcée

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L'ancien président géorgien Mikhaïl Saakachvili a été nommé fin mai gouverneur de la région d'Odessa, sur les bords de la mer Noire. Il a aussitôt fait venir d'anciens collaborateurs de Tbilissi pour réformer radicalement l'une des villes les plus corrompues d'Ukraine. Une tâche titanesque… et des méthodes qui interrogent. Reportage.

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Odessa (Ukraine), de notre envoyée spéciale. - Il est tard, ce soir de mai, lorsque Vladimir Zhmak, alors président de la filiale ukrainienne de Rosneft, reçoit un texto de « Micha », son ancien collègue de la fac de Kiev. « Veux-tu venir à Odessa avec moi ? » Mikhaïl Saakachvili, ancien président géorgien (2004-2007 et 2008-2013), a été nommé le jour même par le président ukrainien gouverneur de l'une des régions les plus corrompues d'Ukraine : l'oblast d'Odessa, cette grande ville portuaire de la mer Noire, encadrée par la Crimée annexée par la Russie d'un côté, et la Transniestrie de l'autre, province séparatiste de la Moldavie. « Comme quoi ? » interroge Zhmak. « Comme premier conseiller. »

Vladimir n'aura besoin que de quelques minutes de réflexion. La réponse est oui. « Je fais partie de ces gens qui aiment créer des choses. Dans le passé, j'ai monté un cabinet juridique avec mon épouse, nous nous sommes hissés parmi les 50 premières places du pays. Puis j'ai lancé la compagnie de téléphonie mobile Kyivstar, sur un marché caractérisé par une situation de monopole. Quand Kyivstar est devenu le n°1 en Ukraine, j'ai démissionné, ma mission était achevée. Ensuite, j'ai pris la tête de la société pétrolière mixte TNK-BP, rachetée par la suite par le russe Rosneft… »

En matière de business, Zhmak joue dans la catégorie poids lourds. Là, il se lance dans un nouveau défi. « Micha est un grand réformateur de l'Europe, si ce n'est le plus grand. Travailler avec lui et faire d'Odessa un exemple pour l'Ukraine est quelque chose de complètement différent de ce que j'ai fait jusqu'à présent. C'est cela qui me plaît. Si l'on m'avait proposé un poste de ministre, je n'aurais pas accepté : cela aurait signifié rentrer dans un système sclérosé. Ici, c'est autre chose : toute l'équipe est nouvelle, tout le monde est là pour faire quelque chose, non pas pour avoir quelque chose. »

Depuis sa nomination officielle début juillet, Vladimir Zhmak travaille donc au conseil de l'oblast d'Odessa. Le plus proche équivalent français serait la préfecture ; l'oblast a autorité sur les permis de construire, les créations d'entreprise, l'attribution des terrains (en Ukraine, chaque citoyen a droit de recevoir gratuitement de l’État un lopin de 1 000 m²), la délivrance de papiers de toutes sortes… et sur la police.

Autrement dit, c'est une institution au cœur des pratiques de corruption. La tâche est immense. Et le salaire ridicule : 4000 hryvnias, soit l'équivalent de 150 euros par mois. « Un dîner assez simple dans Paris », sourit cet homme qui a dû passer une bonne partie de sa vie à fréquenter hôtels cinq étoiles et restaurants de luxe. Pour venir à Odessa, il a démissionné d'un poste où il touchait 6 millions de hryvnias en 2014 (240 000 euros). « J'ai acquis une certaine fortune qui me protège de toute tentative de corruption », dit-il.

Mikhaïl Saakachvili le jour de la fête nationale, le 14 octobre, à Odessa © Amélie Poinssot Mikhaïl Saakachvili le jour de la fête nationale, le 14 octobre, à Odessa © Amélie Poinssot

D'anciens réseaux bien entretenus à travers l'ancien bloc soviétique, des décisions impulsives, un solide ancrage aux États-Unis : « Micha » a d'emblée posé sa marque à Odessa en faisant venir des proches et des fidèles en qui il a entière confiance. Vieux camarades de fac, anciens conseillers de Tbilissi, jeunes figures ayant éclos lors des rassemblements du Maïdan, à Kiev, pendant l'hiver 2013-2014 et qu'il côtoyait depuis.

Depuis la révolution du Maïdan, en réalité, Saakachvili n'avait pas quitté l'Ukraine. Il ne cessait de rencontrer du monde, préparant activement son retour en politique. Ces hommes et ces femmes croisés ou retrouvés pendant ces mois où tout a basculé à Kiev sont maintenant aux postes-clefs de la région d'Odessa. Certains sont en outre candidats pour les élections locales de dimanche prochain. La plupart ont fait leurs classes dans les grandes universités américaines ou sont passés par les programmes de bourses outre-Atlantique. Ils touchent désormais des salaires ridicules, la fonction publique étant largement sous-dotée en Ukraine. Qu'importe, ils sont issus de bonne famille, ou s'appuient sur des fortunes acquises dans une autre vie.

La marque de fabrique Saakachvili, c'est aussi la rapidité et la visibilité. Le gouverneur a ciblé deux réformes qui seront immédiatement perceptibles par la population, et c'est là que les moyens financiers ont été concentrés : police et services administratifs. Des choix politiques décidés main dans la main avec l'exécutif à Kiev qui veut faire d'Odessa la vitrine des réformes ukrainiennes. On trouve d'ailleurs à Kiev plusieurs personnalités géorgiennes, en particulier Eka Zguladze — ancienne ministre adjointe de l'intérieur qui a mené la réforme de la police à Tbilissi – ou encore David Sakvarelidze, propulsé conseiller du ministre de la justice, et qui passe la moitié de la semaine à Odessa pour conseiller Saakachvili.

« Les réformes géorgiennes, c'est une marque internationale », se vante cet homme de 34 ans qui fut procureur général à Tbilissi à la fin des années 2000. À l'écouter, c'est une révolution en marche. « Tout doit changer, les employés, les pratiques, la législation. » Mais c'est aussi une belle reconversion pour tous ceux qui ont perdu les élections dans leur pays en 2013, lorsque les Géorgiens mènent l'opposition au pouvoir.

Rue Evreiskaïa, dans le centre d'Odessa. Nous avons rendez-vous avec le chef de la police en poste depuis trois mois, Giorgi Lortkipanidze, Géorgien lui aussi, ancien conseiller du ministre de l'intérieur à Tbilissi en charge de la réforme de la police à la fin des années 2000. Comme ses collègues et Saakachvili lui-même, il a obtenu la citoyenneté ukrainienne cette année sur décret présidentiel. Sur le bureau de la secrétaire trône un magistral Mac tout neuf. Clavier et souris sont sagement rangés devant l'écran, beaux objets dont on n'a ni l'utilité ni le mode d'emploi.

Giorgi ne se déplace pas sans l'un de ses deux gardes du corps. Une protection rapprochée qui le suit depuis deux tentatives d'assassinat subies à Tbilissi. Ici, dit-il, le niveau de corruption est « dix fois pire » qu'en Géorgie à l'époque. « Si c'était ne serait-ce que deux fois pire, je serais le roi du monde ! » assure-t-il dans un sourire. À son arrivée à Odessa, plusieurs personnes des services portuaires ont tenté de passer un marché avec lui, dit-il. « Ils ont reçu comme réponse qu'avec moi, il n'y avait pas moyen de négocier quoi que ce soit. » Il y a quelques jours, l'adjoint du responsable des douanes du port a été pris la main dans le sac. 50 000 dollars de pots-de-vin.

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