Pour les collégiens, difficile de faire vivre la mobilisation sur le climat

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Alors qu’une nouvelle journée de mobilisation sur le climat se tient vendredi 19 avril, Mediapart a rencontré un groupe de collégiens parisiens engagés sur le sujet. Qu’est-ce qui les motive ? Que veulent-ils ?

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Ils sont une petite dizaine ce mercredi, réunis dans la cour parentale jouxtant l’appartement de l’un d’eux. Autant de filles que de garçons. Ils sont en cinquième ou en quatrième d’un collège-lycée parisien. Et ils se mobilisent depuis des semaines pour le climat.

Depuis que la jeune Suédoise Greta Thunberg a lancé un mouvement de grève du lycée pour le climat, en septembre dernier, le mouvement a pris de l’ampleur dans plusieurs pays du globe, et notamment en Belgique, en Allemagne, en Grande-Bretagne, mais aussi en Australie ou encore en Pologne.

En France, les lycéens et étudiants sont engagés dans le mouvement depuis le début de l’année 2019. Le 15 mars dernier, à l’occasion d’une journée mondiale de mobilisation, les manifestations partout dans le pays ont réuni des dizaines de milliers de personnes. Depuis, chaque vendredi est l’occasion de nouvelles mobilisations, certes de moins grande ampleur.

Greta Thunberg dans le carré de tête de la manifestation parisienne des jeunes du 22 février 2019. © CG Greta Thunberg dans le carré de tête de la manifestation parisienne des jeunes du 22 février 2019. © CG

Qu’en est-il des collégiens ? Ceux-ci étaient présents, par exemple dans le cortège parisien, le 15 mars dernier. Mais de l’aveu même d’un des jeunes que nous avons rencontrés mercredi 17 avril (lire notre Boîte noire), il n’est pas si évident de maintenir une mobilisation. 

Pour des raisons pratiques et pragmatiques, d’abord. Comme l’explique l’un de ces collégiens, « avec le brevet blanc et le brevet tout court qui arrive, c’est compliqué ». Ajoutez à cela les parents, qui voient d’un mauvais œil un mouvement de grève qui aurait lieu tous les vendredis. Sans compter les directions des collèges, qui jugent inopportun, semble-t-il, un tel mouvement.

Pour des raisons plus profondes, ensuite. Selon nos jeunes mobilisés, il y a un vrai déficit d’information sur les enjeux climatiques au collège. « Nous avions fait une série d’affiches, avec textes et photos, que nous avions affichées au CDI, mais elles ont été enlevées », se lamente une collégienne. 

L’Éducation nationale est prise en défaut. En pleine COP24 en Pologne, en décembre dernier, nous expliquions que le changement climatique était le grand oublié des nouveaux programmes du lycée. Pour sa défense, le ministère précisait que « les élèves sont sensibilisés dès le collège au développement durable ». Une expression aussi désuète que vide de sens par rapport aux enjeux d’aujourd’hui.

« Au lycée, il y a un groupe de professeurs de SVT engagés sur le climat », explique cependant une collégienne. En dehors de cela, c’est donc surtout à leurs parents qu’ils doivent d’être sensibilisés sur ces questions. 

« Il est vrai que notre groupe est un peu particulier. Nous sommes tous dans des classes internationales, sans doute plus privilégiés, avec des parents relativement politisés », explique un jeune de quatrième. « Moi, mon père est né dans les années 1950, il a encore vraiment le réflexe “consommer, consommer”, même si ça va un peu mieux », tempère un autre. 

« Ma belle-mère me parlait tout le temps du réchauffement, mon père écoutait mais en parlait un peu moins, explique une jeune fille. Quant à ma mère, elle sait quelques trucs mais bon… » Une autre enchaîne : « Mon père, clairement ça l’intéresse maintenant, mais avant pas trop. Ma mère, eh bien, comme ça m’intéresse, ça l’intéresse aussi, c’est aussi simple que ça. » Un garçon, lui, plaisante : « Mes parents s’en foutaient avant, eh bien, maintenant, ils s’en foutent toujours. »

Quant à leur engagement dans la mobilisation actuelle, il est le résultat combiné d’une inquiétude et d’une colère. « On a tous un peu peur et on veut se battre justement parce qu’on a peur », lance un garçon qui se dit « énervé ». « On passe par plein d’émotions, poursuit un autre. La haine, la colère, la peur, mais aussi l’espoir, l’envie de changer. » 

Certains sont arrivés ici grâce aux vidéos de Greta Thunberg, d’autres grâce à leurs amis. « Et je me suis fait plein de potes depuis le début des mobilisations », insiste un collégien. Depuis quelques semaines, le même « transforme [sa] haine contre les politiques qui ne font rien, qui ne prennent pas leurs responsabilités, dans de l’action, dans des manifestations »

Notre live spécial en direct de la mobilisation de la jeunesse le 15 mars 2019 © Mediapart

Sauf que maintenir cette mobilisation n’est pas si simple. Devant les freins – parentaux, administratifs, émotionnels – qui ont surgi ces dernières semaines, le groupe de collégiens réfléchit à présent à d’autres moyens de sensibiliser. Un nouveau projet est évoqué : parvenir à « produire une étude, [eux]-mêmes, sur l’isolation du collège »

Malgré leur jeune âge, certains sont déjà très au fait de ce sujet, qui pour parler d’isolation par l’extérieur ou par l’intérieur (moins efficace), qui pour s’interroger sur le classement ou non des bâtiments du collège au titre de « monuments de France » et de ses éventuelles conséquences, qui pour proposer l’expertise d’un cousin, ou pour proposer l’assistance de son père, architecte.

Une jeune fille s’interroge tout de même : « Si cela devait prendre du temps, de produire ce rapport, comment on fait pour maintenir la mobilisation, pour ne pas se faire oublier ? » La réponse fuse : « Pourquoi ne pas créer un journal des collégiens écolos. Le CDI est obligé d’y participer, c’est écrit, j’ai vérifié. »

Autre problème : que faire, une fois le rapport terminé ? L’administration suivra-t-elle devant le coût de l’opération ? « Si on ne peut pas faire toute l’isolation, on peut au moins faire quelque chose pour les fenêtres, non ? » lance un collégien. Quelqu’un fait aussi remarquer que les lumières de la cantine sont allumées le midi, alors que la lumière du jour suffit. Il n’y a pas de petits gestes.

On passe au sujet suivant : la cantine. Non pas pour se plaindre de la qualité de la nourriture, mais pour s’inquiéter de l’utilisation de pots de yaourt en plastique, ou bien pour s’interroger sur la qualité du tri et la présence, ou non, d’un compost. Décision est prise de créer un groupe chargé de contacter les cantinières. 

Le rapport à l’administration du collège reste en question. Selon les collégiens sur place, celle-ci renvoie systématiquement au conseil de la vie collégienne (CVC). Sauf que le CVC renvoie lui-même la balle à l’administration…

Dernier point : comment mieux parler avec les lycéens mobilisés qui, semble-t-il, snobent un peu les collégiens sur place. Aucune solution n’est trouvée en l’état. Sans que nos collégiens en paraissent le moins du monde démobilisés.

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Nous avons rencontré le groupe de collégiens chez l’un d’eux mercredi 17 avril. En raison de relations compliquées avec le chef de l’établissement, nous avons souhaité conserver l’anonymat du groupe.

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Cet article entre dans le cadre d’une collaboration avec un collectif de journalistes et d’investigation sur l’écologie et le climat (Jiec.fr) qui publient eux aussi de longs reportages sur les impacts du dérèglement climatique dans la France d’aujourd’hui à Basta, Politis, Mediapart, Reporterre et dans les pages de la Revue Projet (lire le billet de blog).
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