Amedy Coulibaly, retour sur ses années de prison

Par Warda Mohamed

Travaillant sur les conditions de détention à Fleury-Mérogis, la journaliste Warda Mohamed a longuement rencontré Amedy Coulibaly en 2008 puis participé à la réalisation du documentaire D3, reality taule. L'auteur de la tuerie de Montrouge et de l'attentat contre l'Hyper Cacher en janvier 2015 lui raconte alors ses années de prison. « La taule m'a transformé », commence-t-il. Explications.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

C'était le 31 décembre 2008. Après des mois d'échanges avec des intermédiaires, il a fallu attendre le dernier jour de l'année pour rencontrer Amedy Coulibaly. Se méfiant des journalistes et à cause des risques qu'il encourait, il était réticent à accepter l'interview (lire la boîte noire, en pied de cet article). Coulibaly arrive dans les locaux d'une association située au cœur du quartier de la Grande Borne, à Grigny (Essonne). Les bureaux sont vides. Il est grand, noir, son physique est imposant. Il se montre aimable, poli et s'exprime de façon posée et claire.

L'homme a alors 26 ans. Et rien, bien sûr, ne laisse supposer qu'il deviendra quelques années plus tard l'un des auteurs des attentats de janvier 2015. Amedy Coulibaly a tué une policière municipale à Montrouge, jeudi 8 janvier, au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, et grièvement blessé un agent de voirie. Le jour suivant, il effectue une prise d'otages dans un supermarché casher porte de Vincennes et exécute, au «nom du djihad» notamment, quatre personnes de confession juive avant d'être tué lors de l'assaut du Raid et de la BRI.

Amedy Coulibaly dans la vidéo diffusée sur Internet après sa mort, le 11 janvier. Amedy Coulibaly dans la vidéo diffusée sur Internet après sa mort, le 11 janvier.
Ce 31 décembre 2008, Amedy Coulibaly est déterminé à répondre à toutes les questions sur son incarcération. Libre depuis un an et demi, Coulibaly lâche : « La taule m'a transformé. » Durant plusieurs heures, il parle de son parcours, de ce qui l'a le plus marqué en prison et de son avenir… Il a les mains croisées, le regard fixe. Connu sous le surnom de « Doly », il l'est aussi sous celui de « Hugo » qu'il utilise alors pour protéger son anonymat. Il ne dévoile pas son identité car il a filmé avec quatre codétenus sa vie en prison, dans le bâtiment D3 de Fleury-Mérogis (Essonne). Du jamais vu en France et c'est bien entendu illégal.

Fleury-Mérogis est la plus grande maison d'arrêt de France et d'Europe avec plus de 3 900 détenus pour 2 400 places, selon les chiffres de l'Observatoire international des prisons (OIP) en 2008. Elle est divisée en cinq bâtiments, regroupant les détenus en fonction de leur département de résidence. Pourquoi a-t-il été condamné ? « J'avais une scolarité quasi normale, diplômé d'un BEP “installateur conseil en audiovisuel électronique”. Je suis tombé à 17 ans, en septembre, juste avant la rentrée du bac. On m'a condamné à trois mois pour montrer l'exemple après un vol de moto. C'était un coup monté ! », se défend-il avec aplomb. « Le déclic a été la première incarcération, mais j'y serais allé de toute façon. »

La deuxième fois, il est condamné « pour une bagarre ». Coulibaly se promet alors : « Quitte à être puni, autant que ce soit pour quelque chose. » Il commettra ensuite des braquages – de banque, de discothèque – qu'il décrit en minimisant la violence de l'acte et la peur que les personnes tenues en joue peuvent éprouver : « Y a pire. » Il enchaînera les allers-retours en maison d'arrêt : « Je suis resté 18 mois en prison. Après deux mois de semi-liberté, j'y suis retourné. »

Coulibaly décrit sa première incarcération. « J'étais terrorisé », admet celui qui a « la haine contre la justice, la police, l'administration pénitentiaire ». « Ils sont plus durs avec les étrangers », accuse-t-il – comprenez avec les Noirs et les Arabes. Il raconte ensuite « un nouveau vol à main armée ». « Je suis retourné en prison de 20 à 23 ans et j'ai de nouveau été condamné pour trafic de cannabis. C'est là qu'on a filmé. »

Pendant des mois, Coulibaly et ses codétenus filment leur quotidien à Fleury-Mérogis, de la grande vétusté des cellules à celle des douches, en passant par le manque d'intimité avec les toilettes ouvertes dans les cellules, au système D pour chauffer son repas ou encore aux échanges avec les autres détenus par « yoyos », des morceaux de draps déchirés et balancés d'une fenêtre de cellule à une autre. Leur but : susciter un débat sur le traitement déshumanisant des personnes incarcérées. Coulibaly retrouvera entre ces murs une vieille connaissance qui se fait appeler « Karim » ou « Ficelle ». Ils partageront une cellule et ce projet. Coulibaly lui apprend notamment à « cantiner », c'est-à-dire acheter de la nourriture à des prix très élevés pour ne pas manger « la bouffe pour chien » de la prison. « On voit toujours les mêmes têtes, la prison, on dirait le quartier », commente Coulibaly.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Journaliste indépendante, j'ai collaboré avec la maison de production iScreen à partir de 2008. Durant plus d'un an, j'ai travaillé sur les projets de reportage, documentaire et sur le livre évoqués dans l'article. Cette interview d'Amedy Coulibaly a suivi celles d'anciennes personnes détenues, condamnées pour cambriolage et viol, assassinat d'enfant, trafic de drogue ou encore terrorisme au Pays basque.

Pourquoi avoir attendu un an avant de publier cet article ? Quand l'avis de recherche d'Amedy Coulibaly a été publié avec sa photo, il m'a semblé le reconnaître ; je ne connaissais pas son identité exacte et complète, mes collègues me l'ayant cachée pour à la fois le protéger et me protéger en cas de poursuites. J'étais sûre à 99 % mais les accusations étant très graves, je me suis interrogée sur ce que je devais faire, en tant que journaliste et en tant que citoyenne... J'avais interviewé un délinquant, pas un terroriste.

Après les attentats de janvier 2015, j'ai pris le temps d'essayer d'entrer en contact avec la famille de Coulibaly et l'ex-codétenu “Karim” pour les rencontrer, les interviewer, jusqu'au 13 janvier 2016. En vain.