La justice enquête sur la maison du trésorier de Marine Le Pen

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La justice s’interroge sur le financement de la maison d’Axel Loustau, acquise à l’automne 2015 pour plus d’1,5 million d’euros. Les enquêteurs soupçonnent un enrichissement personnel de l’élu frontiste, par le biais de sociétés prestataires de la campagne des régionales.

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C’est une propriété sur laquelle la justice se penche de près. Celle d’un personnage du premier cercle de Marine Le Pen : Axel Loustau, trésorier de son microparti Jeanne, conseiller régional FN et candidat aux législatives. La résidence familiale de l’élu frontiste est au centre de l’une des cinq enquêtes judiciaires qui visent actuellement la galaxie frontiste.

Selon nos informations, les enquêteurs s’interrogent sur le montage qui a permis l’achat de cette propriété à l’automne 2015, pour plus d’1,5 million d’euros. Ils constatent qu’elle a été financée sans prêt et grâce à l’apport de deux holdings qui ont perçu près de deux millions d’euros au titre du remboursement des frais de campagne, aux dernières élections régionales. Axel Loustau s’est-il enrichi personnellement à l’occasion de ces régionales ? La justice se pose la question. Sollicité par Mediapart, l’élu frontiste est resté aux abonnés absents (lire notre Boîte noire).

Il faut se rendre dans un quartier cossu de Sèvres, dans les Hauts-de-Seine, pour trouver cette imposante demeure, composée de dépendances, d’un jardin, d’une serre et d’une tourelle. Les longs travaux de rénovation qui ont précédé l’emménagement de la famille Loustau, en août 2016, ont intrigué les voisins. « C’était une maison qui n’était pas en bon état. Les ouvriers étaient là pendant un an, se souvient un habitant. Je croyais que c’était un footballeur [qui allait emménager – ndlr], parce qu’il a fait tellement de travaux ! Dans l’inconscient collectif, quand on dépense énormément d’argent pour une maison un peu bling, ça fait un foot. Mais ce n’était pas un footballeur… », sourit-il.

La maison d'Axel Loustau © Google Earth La maison d'Axel Loustau © Google Earth

Ici, l’arrivée du trésorier du microparti de Marine Le Pen avec moto, BMW, chien et drapeau français dans le jardin, n’est pas passée inaperçue. « Un sacré loustic », confie un autre voisin, qui a découvert qui était « la personnalité » qui avait investi la demeure. Le couple est pourtant d’une grande discrétion, d’après son voisinage. Lorsqu’ils envoient une lettre aux riverains pour annoncer leur arrivée dans le lotissement, les époux Loustau signent le courrier du nom de jeune fille de Madame. La famille évolue à l’abri des regards, derrière un portail massif et de hautes palissades en bois prolongeant les murs. « Ils se sont correctement protégés », ironise ce voisin.

Selon nos informations, Axel Loustau a acquis cette maison à l’automne 2015, pour un montant d’un peu plus d’1,5 million d’euros, dans ce quartier où le prix du mètre carré dépasse 8 700 euros. Pour acheter cette propriété, le couple a créé une société civile immobilière en octobre 2014 : la SCI Lilou, domiciliée au siège des sociétés du conseiller régional frontiste.

Le montage de cet achat a attiré l’œil de Tracfin, la cellule antiblanchiment du ministère des finances. Dans un rapport transmis à la justice le 29 juillet 2016, les enquêteurs notent que la maison a été financée sans prêt et grâce à l’apport de deux sociétés : la Financière AGOS, dont Axel Loustau est actionnaire majoritaire, et la Financière de la Pépinière, détenu par un certain Christophe Chabassol. Or, ces deux holdings sont les principales bénéficiaires de versements d’un prestataire de la campagne régionale du Front national, les Presses de France.

Pour comprendre les soupçons des enquêteurs, il faut remonter à 2015. Cette année-là, le prestataire phare des campagnes frontistes, l’agence de communication Riwal, dirigée par Frédéric Chatillon, vieil ami de Marine Le Pen, est mis en examen dans l’affaire du financement des campagnes de 2012. La justice interdit alors à Riwal de travailler avec le Front national dans le cadre des élections. Elle interdit aussi au tandem Frédéric Chatillon-Axel Loustau, tous deux de vieux amis et associés, de se rencontrer.

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Mais les deux acolytes vont faire lever cette interdiction. Le 8 juillet 2015, ces deux anciens militants du Groupe union défense (GUD) demandent et obtiennent des juges d’instruction la levée de cet élément de leur contrôle judiciaire, en arguant qu’ils sont des amis de 20 ans qui partent en vacances ensemble, avec femmes et enfants. Trois semaines après cette demande, une toute nouvelle société voit le jour : les Presses de France, créée au nom d’Axel Loustau. La société est la copie conforme de Riwal : même activité, mêmes imprimeurs sous-traitants et un client commun, les candidats frontistes. Pourtant, ce secteur est loin de celui dans lequel officie traditionnellement Axel Loustau, qui a fait carrière dans les sociétés de sécurité. Mais qu’importe, le remplaçant de Riwal pour les campagnes frontistes est né.

Les Presses de France confectionnent ainsi, pour les élections régionales, fin 2015, le matériel de propagande électorale du Front national. En 2016, la société perçoit près de 4,8 millions d’euros au titre du remboursement des dépenses de campagne, comme Le Monde l’a révélé. Le problème, c’est que seulement 1,2 millions a servi à payer les imprimeurs de la campagne. Où est passé le reste ? Près de deux millions d’euros ont été reversés à deux sociétés actionnaires de la fameuse SCI Lilou, qui a servi à acheter la maison : près d’un million à la société Financière AGOS et un autre million à la Financière de la Pépinière.

Ces deux structures ont pour objet la « prise de participations », le « conseil » et la « gestion » dans « dans toute entreprise commerciale ». La Financière AGOS a été créée par Axel Loustau et sa femme en 2007. Quant à la Financière Pépinière, dirigée par un certain Christophe Chabassol, elle a été lancée trois jours avant les Presses de France, fin juillet 2015.

Quelles prestations ont fournies ces deux holdings ? Sollicité à plusieurs reprises par Mediapart, Axel Loustau n’a jamais répondu. Questionné en mars 2016 sur AGOS, l’élu frontiste avait souligné qu’il ne la « dirige[ait] plus ». « Il y a une nouvelle équipe dirigeante depuis de nombreux mois. Comme vous avez dû le constater, je me consacre aujourd’hui principalement à la politique », avait-il ajouté. S’il a confié en mai 2015 les rênes de cette holding à une très proche, il en reste l’actionnaire majoritaire. Interrogé par Le Monde sur la Financière Pépinière, l’élu avait répondu qu’il s’agissait d’« un de [ses] fournisseurs », auquel il aurait « versé plusieurs factures ». Mais il s’était révélé incapable d’expliquer au quotidien quel type de prestations cette société fournissait : « Je ne sais pas. Ils ont de nombreuses activités », avait-il balayé en raccrochant.

Ce montage financier a-t-il été organisé pour dissimuler l’origine des fonds qui ont permis l’achat de cette propriété ? C’est la question que se posent les enquêteurs de la brigade financière. L’enquête, ouverte le 9 novembre dernier par le parquet de Paris pour escroquerie au préjudice de l’État, abus de biens sociaux et blanchiment de ces délits, est encore au stade préliminaire. Les enquêteurs s’interrogent aussi sur d’autres investissements, d’un montant inférieur, réalisés durant cette période.

Vendredi, après sa mise en cause dans le livre Marine est au courant de tout… et le documentaire réalisé par « Envoyé Spécial », Mediapart et Marianne, Axel Loustau a expliqué, sur Twitter, qu’il « répondr[ait] point par point à ce tissu de mensonges, d’amalgames et de diffamations ».

Tweets d'Axel Loustau, le 17 mars 2017. Tweets d'Axel Loustau, le 17 mars 2017.

Trésorier du microparti de Marine Le Pen depuis 2012, Axel Loustau est mis en examen pour « escroqueries » et « recel d’abus de biens sociaux » au préjudice de Riwal. Cette affaire a été renvoyée en correctionnelle. Cette casquette de trésorier lui vaut aussi d’être visé, avec Frédéric Chatillon notamment, par une information judiciaire contre X ouverte le 26 octobre pour « escroqueries », « recels d’escroquerie », « abus de biens sociaux », « recels d’abus de biens sociaux » et « blanchiment » de ces infractions présumées.

Loin de lui retirer sa confiance, Marine Le Pen a promu Axel Loustau ces dernières années. Elle l’a investi en troisième position pour les régionales dans les Hauts-de-Seine, en 2015, puis l’a nommé à la tête de la fédération FN du département. Elle lui a aussi confié des responsabilités dans la cellule financière de la campagne. Fin janvier, le conseiller régional a annoncé sa candidature aux législatives, à Asnières, sous les couleurs du FN.

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Axel Loustau a été sollicité à plusieurs reprises sur ce sujet : dans le cadre de cet article, mais aussi par rapport au livre Marine est au courant de tout... (co-écrit par Mathias Destal et l’auteure de ces lignes) et au documentaire réalisé par « Envoyé Spécial », Mediapart et Marianne, diffusé sur France 2 le 16 mars (FN : les hommes de l’ombre). Il n’a jamais répondu à nos questions.