De Calais à Nice, sans voies légales, les frontières tuent

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Pour la première fois, un automobiliste est mort à Calais dans un accident causé par un barrage de migrants voulant rejoindre l'Angleterre. De l'autre côté de la France, à la frontière avec l'Italie, un exilé a été blessé par électrocution sur le toit d’un train. 

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Les frontières blessent et tuent. Dans la nuit de lundi 19 à mardi 20 juin, le chauffeur d’une camionnette immatriculée en Pologne, dont l’identité reste inconnue, a perdu la vie à Guemps dans le Pas-de-Calais. Alors que son véhicule circulait sur l’A16 en direction de Calais, il s’est encastré dans un poids lourd qui s’était immobilisé au milieu de la voie pour éviter un barrage de troncs d’arbres installé au travers de la route. Les migrants en transit dans la région pour rejoindre l’Angleterre utilisent cette technique rodée de longue date pour faire ralentir les camions afin de tenter de monter dans leur remorque, de se cacher dans la cargaison et d’ainsi passer clandestinement la frontière.

Le nombre des barrages est proportionnel à leur présence dans les environs : pendant quelques mois après la destruction de la « jungle », leur fréquence s’était réduite ; depuis le retour des migrants dans le Calaisis – ils seraient environ 600 aujourd’hui –, elle augmente à nouveau : le sous-préfet du Pas-de-Calais, Vincent Berton, qui s’est rendu sur place tôt mardi matin, en a décompté cinq depuis trois semaines, sur l’A16 ou la rocade portuaire. C’est la première fois qu’un conducteur décède de la sorte ; une enquête judiciaire a été ouverte. Neuf migrants de nationalité érythréenne ont été interpellés dans l’un des poids lourds bloqués par le barrage et ont été placés en garde à vue.

À Calais, le 1er juin 2017. À Calais, le 1er juin 2017.

Les risques pris par les exilés se retournent le plus souvent contre eux. Trente-deux d’entre eux ont perdu la vie depuis 2015 dans la région, percutés par un train ou un véhicule, noyés ou électrocutés sur le site d’Eurotunnel. Ils étaient de nationalité soudanaise, afghane, pakistanaise, érythréenne ou éthiopienne. Ceux dont l’âge a pu être établi avaient entre 15 et 54 ans. Parmi eux, trois femmes. À chaque décès, une enquête est ouverte et un difficile travail d’identification – qui n’aboutit pas toujours – est mené. Les personnes sont enterrées dans les cimetières de Calais et des communes limitrophes ; parfois, les corps sont rapatriés dans le pays d’origine, avec l’aide des familles et des associations locales.

De l’autre côté de la France, à la frontière avec l’Italie, il arrive aussi que des migrants périssent ou se blessent gravement. Le dernier accident en date remonte au 19 juin. Selon les secours, un homme de 27 ans a été retrouvé électrocuté sur le toit d’un train. Il s’agit de toute évidence d’un migrant. Il a été évacué en urgence absolue au centre hospitalier pour grands brûlés de Toulon dans le Var. « Le conducteur du train a subi un gros choc psychologique », a indiqué à l’AFP Michel Mafioly, délégué CGT Cheminots conducteurs, à Nice. « Selon un autre conducteur, a-t-il ajouté, la victime est parvenue à descendre par l’échelle de secours. »

Alors que les traversées via la Méditerranée s’accélèrent avec les beaux jours, le nombre de passages à la frontière franco-italienne augmente aussi. Fin mai, la SNCF a recensé 4 décès et 2 blessés par électrocution entre Vintimille et Cannes depuis le début de l’année.

En parallèle, selon les dernières estimations de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 1 985 migrants sont morts ou portés disparus à la suite du naufrage de leur embarcation entre la Libye et l’Italie depuis janvier 2017. L’année précédente, ils étaient 5 098 à ne pas être parvenus à bon port.

En l’absence de voies migratoires légales et avec le renforcement continu des contrôles entre les pays, cette situation n’a aucune chance de s’arrêter. Dans le Pas-de-Calais, la frontière avec la Grande-Bretagne est régie par les accords du Touquet qui reportent sur les forces de l’ordre françaises la responsabilité des interpellations. Dans les Alpes-Maritimes, les contrôles ont été officiellement rétablis depuis les attentats du 13 novembre 2015. Les arrestations ciblent – en toute illégalité – les migrants : elles sont fréquentes aux sept points de passage localisés sur les routes et dans trois gares, dont celle de Menton-Garavan, où l’existence d’un lieu de privation de liberté vient d’être découvert (lire notre article).

Les migrants connaissent les risques, mais leurs conditions de vie sont si précaires dans leur pays d’origine que celles et ceux qui décident d’émigrer ne sont pas freinés par ces décès. De longue date, les associations de défense des droits des étrangers plaident en faveur de l’ouverture de routes alternatives pour permettre aux personnes fuyant leur pays de venir en Europe en toute sécurité. Il existe des possibilités d’obtenir des visas humanitaires à proximité des zones de conflits, mais les États membres de l’Union européenne s’en servent au compte-gouttes, ce qui contraint les exilés à risquer leur vie.

L’observation des faits, depuis une vingtaine d’années, montre que la répression ne fait que multiplier les dangers. Seul un changement radical des politiques migratoires européennes serait à même de modifier la donne. La question est de savoir si les autorités compétentes le souhaitent. La récente condamnation par le Défenseur des droits du « déni d'existence » dont font l'objet les réfugiés à Calais (lire notre article) n'a pas fait ciller le gouvernement. Peut-être que l'enchaînement des décès va l'inciter à réagir.

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