A Rennes, la répression du mouvement social se poursuit

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Cinq manifestants sont jugés mercredi à Rennes, accusés d’avoir commis des violences sur un motard lors d’un défilé le 27 avril dernier. Le motard en question avait paniqué, sorti son arme et braqué des manifestants masqués. La police affirme en avoir identifié sept, arrêtés le 30 mai dernier au cours d’une opération de grande ampleur.

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La manifestation du 27 avril à Rennes « contre Le Pen et Macron » n’a pas réuni beaucoup de personnes, mais ses suites judiciaires rencontrent un écho national. Nous racontions la semaine passée comment deux témoins avaient été interpellés en pleine audience le 7 juin dernier. Un autre procès, qui se tient mercredi 21 juin, devrait jeter une lumière crue sur cette particularité locale, qui fait de Rennes un laboratoire de la répression des mouvements sociaux.

Cinq personnes comparaissent, en effet, demain à Rennes, dans le cadre d’une affaire de violence policière. Elles sont accusées de « violences en réunion sur personnes dépositaires de l’autorité publique, avec armes et le visage dissimulé », ainsi que de « groupement en vue de commettre des dégradations ou des violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique ». L’affaire a pris un tour plus national ces dernières 48 heures, avec la diffusion par la police nationale, notamment dans Ouest-France, de photographies de la scène, alors que celles-ci se trouvent dans le dossier. La police répondait à sa manière, en réalité, à une tribune publiée dans Libération la veille, qui dénonçait le fait qu’à Rennes, « des policiers et des magistrats ont manifesté une belle solidarité dans des opérations dont le seul objectif clair est d’empêcher de remettre en cause des pratiques policières et judiciaires de plus en plus affranchies du droit commun ». Me Glon, avocate d’un des cinq prévenus, s’étonne de la diffusion des clichés par la police et, plus encore, du commentaire du procureur de Rennes, Nicolas Jacquet, dans Ouest-France, à propos de faits qui n’ont pas encore été jugés. « La liberté de manifester n’est pas la liberté de commettre des violences et des dégradations. Ce sont de véritables faits de violences aggravées qui ont été commis contre le motard qui ouvrait la manifestation », a en effet déclaré le procureur au quotidien.

Les faits remontent au 27 avril. Quelques jours après le premier tour, une manifestation est organisée à Rennes, avec pour mot d’ordre : « Ni Le Pen, ni Macron ». De 1 000 à 2 000 manifestants, selon les sources, se retrouvent dans la matinée pour cette manifestation non déclarée. La manifestation, décrite comme « plutôt joyeuse au départ » par certains participants, « surpris d’être aussi nombreux », est encadrée par un impressionnant dispositif de sécurité. Depuis les défilés contre la loi travail au printemps 2016, chaque rassemblement à Rennes donne lieu à des échanges tendus entre les manifestants et les forces de l’ordre. Dans un communiqué, SUD PTT dénonce d’ailleurs, ce jour là, « une organisation militaire du dispositif policier, regroupant à nouveau la BAC, la BST, la SIR [la Brigade d’intervention], un hélico et une escouade de gendarmes mobiles »

Comme régulièrement, ce jour-là, les manifestants se dirigent vers les rails, afin de bloquer la circulation ferroviaire. C’est à ce moment qu’une partie du cortège, au détour d’une rue, décide d’avancer vers les deux motards de la police nationale qui se trouvent devant elle. Certains manifestants avancent vers eux pour les faire partir. L’un des motards, une femme, part, l’autre reste, se fait bousculer, remonte sur sa moto, mais ne parvient pas à la démarrer. Il redescend alors et dégaine son arme de service, mettant en joue certains manifestants, qui reculent alors. L’image est postée rapidement sur les réseaux sociaux et se répand. 

Selon la préfecture de police, les deux motards « ont été encerclés par des manifestants et ont été physiquement agressés. Dans un réflexe de légitime défense, et devant témoins, un des policiers, isolé, a sorti son arme de service et a mis en joue un des individus cagoulés, avec sang-froid, tempérance et modération. Les policiers ont pu ainsi s’extraire et se mettre en sécurité ». De son côté, le préfet, Christophe Mirmand, condamne « toute forme de violence sur des personnes dépositaires de l’autorité publique, chargées d’assurer la sécurité de tous ». Pour appuyer ses propos, la police nationale diffuse ses propres photos : 

Le policier « ne les a pas vus arriver. Ils étaient masqués, ils l’ont frappé avec un bâton. Il est alors descendu de sa moto et a sorti son arme », raconte un photographe témoin de la scène à 20 Minutes. « Il a sans doute pris peur. Il a tenu en joue un des manifestants pendant un moment, une minute peut-être, pour le faire reculer », ajoute-t-il. Le syndicat de police Alliance diffuse le soir même de la manifestation un communiqué, demandant que « l’autorité de l’État [soit] restaurée ». Avant de poursuivre : « Les policiers ne doivent pas être exposés inutilement pour servir d’exutoire à une partie de la population violente, auteure de multiples infractions. Il est hors de question de revivre le printemps 2016 et les manifestations contre la loi travail. La justice doit passer, les individus interpellés hier doivent être condamnés de façon non équivoque ! »

De fait, à notre connaissance, aucune enquête n’a été ouverte concernant l’utilisation par le motard de son arme. On ne sait d’ailleurs même pas si celle-ci était chargée. Dès le lendemain, les deux motards portent plainte. Le motard qui a dégainé a obtenu une journée d’interruption temporaire de travail (ITT). Il affirme avoir été frappé avec un pommeau de douche. Sa collègue a, elle, obtenu deux jours d’ITT. Rien ne se passe pendant un mois. 

Mais, le 30 mai au matin, une opération policière d’ampleur a lieu dans six endroits différents à Rennes. Sept personnes sont interpellées et placées en garde à vue, dont deux mineurs. Toutes auraient été identifiées formellement par les policiers. L’un des mineurs est rapidement mis hors de cause, réussissant à prouver qu’il ne pouvait être à la manifestation ce jour-là. L’autre mineur est déféré devant le juge des enfants et est placé sous contrôle judiciaire. Il y a eu, ce jour-là, utilisation de « très gros moyens pour quelque chose qui n’est pas extravagant », estime Me Benoît Poquet, l’avocat d’un des majeurs interpellés. 

Les cinq adultes, quant à eux, sont placés en détention provisoire. L’un des motifs invoqués pour ce placement en détention est la possibilité de se concerter. Or, soulignent des proches, ils se retrouvent dans le même centre pénitentiaire à Vezin-le-Coquet. Les mêmes soulignent que tous ayant un logement, la plupart un travail et l’un d’entre eux un enfant, le risque de non-présentation à l’audience était extrêmement faible.

Trois personnes font appel de ce placement en détention provisoire. L’audience s’est tenue le 14 juin et la décision a été rendue lundi 19 juin, soit deux jours avant le procès. Les trois ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire, avec surveillance électronique. « Une décision pas anodine », pour Me Poquet. « On ne leur demandait rien d’extravagant, mais juste d’appliquer le droit », estime-t-il. Lors de cette première audience, le fond a tout de même été abordé. Une note des renseignements figure dans le dossier, affirmant que les interpellés appartiennent à la mouvance anarchiste locale. Mais certains incohérences sont également apparues : par exemple, une personne masquée identifiée à proximité du motard sur une photo se trouvait en fait trois rangs plus loin. 

Pour l’audience de mercredi, Me Poquet plaidera donc la relaxe pour son client et « espère bien l’avoir ». « Concernant mon client, on le reconnaît sur un cliché d’une précédente manif où il portait le même blouson », souligne l’avocat, qui dénonce une « volonté de répression manifeste ». Me Catherine Glon estime elle aussi que des « moyens extraordinaires » ont été déployés « en riposte à ce qui a été vécu comme une agression par deux policiers ». Dans le dossier figurent des clichés pris par des policiers en civil durant toute la manifestation, dans laquelle « ils ciblent un certain nombre de personnes identifiées ou pré-identifiées, ce qui laisse penser qu’il y a des dossiers en amont », ajoute Me Glon, qui souligne par ailleurs que les photos n'étant pas horodatées, le récit policier qu’elles racontent est sujet à caution. Selon Me Poquet, qui précise avoir « visionné les clichés, les vidéos »« il faudra peut-être accepter l’idée qu’on ne pourra mettre un nom sur toutes ces personnes »

La tribune dans Libération était titrée « Rennes, laboratoire de l’ordre En marche ». Sans aller jusque-là, Me Glon n’hésite pas à parler d’une « ville phare en matière de traitement policier et judiciaire pour un certain nombre de manifestations ». Les mobilisations à venir contre la nouvelle loi travail devraient en donner de nombreux nouveaux exemples.

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Mise à jour mercredi 21 juin, 9 h 30 : le quotidien Libération a publié mardi soir un article dans lequel il révèle de nouvelles photos de la scène avec les deux motards. On y voit plusieurs personnes masquées s'en prenant aux deux policiers. L'article est à lire ici.