Le fabricant français de masques Segetex visé par une enquête judiciaire

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La justice soupçonne le groupe Segetex d’avoir contourné le décret de réquisition des masques par l’État pendant la crise du Covid, pour vendre sa production plus cher en Chine. Il aurait par ailleurs refusé d’honorer un contrat pour les soignants des hôpitaux britanniques.

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Après la folie des commandes records, la chute pourrait être rude pour le fabricant français de masques médicaux Segetex-Eif. Cette entreprise familiale, qui a bénéficié de gros contrats avec l’État pour équiper le personnel hospitalier suite à la crise sanitaire du Covid-19, est visée par une enquête judiciaire, selon les informations de Mediapart et du quotidien britannique The Guardian.

Vu la pénurie extrême de masques qui frappait les soignants, le gouvernement a réquisitionné la production nationale le 4 mars. Segetex-Eif est soupçonnée d’avoir contourné ce décret afin de vendre ses masques à des prix beaucoup plus élevés sur les marchés internationaux, en particulier à des clients chinois.

Selon notre enquête, une livraison à destination de la Chine, survenue une semaine après le décret de réquisition, a même impliqué des véhicules diplomatiques chinois, dépêchés sur le site de l’usine française du groupe, afin d’y réceptionner les précieux masques.

Dans le même temps, Segetex n’a pas honoré le contrat d’urgence pandémique que sa filiale Valmy avait signé avec le NHS, le système de santé britannique, en prétextant des problèmes de production.

Implantée dans le département de la Loire, l'usine Valmy a été rachetée par Segetex en 2017. © Philippe DESMAZES / AFP Implantée dans le département de la Loire, l'usine Valmy a été rachetée par Segetex en 2017. © Philippe DESMAZES / AFP

Le directeur général de Segetex, Laurent Suissa, a été entendu par les enquêteurs de l’Oclaesp, l’office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique, chargé des investigations dans le cadre de l’enquête préliminaire ouverte pour des faits présumés de « refus de déférer à une réquisition de l’autorité administrative en cas de menace sanitaire grave », délit puni de six mois d’emprisonnement et de 10 000 euros d’amende.

Sollicité par Mediapart (voir notre « Boîte noire »), Laurent Suissa a répondu n’avoir « aucun commentaire à faire ». « Une enquête judiciaire est en cours. Dans ce cadre, nous répondons à toutes demandes justifiant de toutes nos opérations et ne sommes nullement inquiets quant à l’issue de ces investigations », a-t-il ajouté.

Sollicité, l’ancien directeur de Valmy, Nicolas Brillat, qui a récemment quitté l’entreprise, n’a pas souhaité commenter. Le ministère de la santé a lui aussi refusé de nous répondre, au motif qu’une enquête judiciaire est en cours.

Grâce à des documents confidentiels versés au dossier judiciaire, Mediapart a cependant pu reconstituer les événements survenus au cœur de la crise sanitaire.

L’histoire de Valmy est intimement liée à la stratégie française de lutte contre le risque pandémique. En 2005, après la menace de la grippe aviaire, l’État décide de constituer un stock stratégique de masques et de développer la production nationale. En 2006, la famille Brillat crée l’entreprise Valmy, basée à Mably (Loire), juste à côté de Roanne. L’usine fournit, au fil des ans, des dizaines de millions de masques pour les réserves nationales.

Mais à partir de 2012, l’État change de doctrine et décide qu’il n’y a plus besoin d’un stock stratégique de masques FPP2, les plus protecteurs, destinés au personnel soignant. Valmy souffre de la baisse des commandes d’État. La société est liquidée en septembre 2017 et rachetée par Segetex-Eif, un autre groupe familial qui fabrique des équipements d’hygiène et de protection, mais qui n’avait pas d’usine de masques en France. Le repreneur conserve 17 des 31 salariés.

Trois ans plus tard, la crise du Covid éclate en Chine. Le 25 janvier 2020, la région de Wuhan, épicentre de la pandémie, est confinée. Le 30, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare « l’urgence de santé publique de portée internationale ». Le gouvernement français réalise alors que le stock d’État est catastrophiquement bas : seulement 117 millions de masques chirurgicaux, et pas le moindre masque FFP2.

Comme l’a révélé Mediapart, la réaction du ministère de la santé, alors dirigé par Agnès Buzyn, est extrêmement insuffisante. L’agence Santé publique France (SPF) est chargée le 30 janvier d’acquérir seulement 1,1 million de masques FFP2, puis 28,4 millions le 7 février. Il en fallait en réalité 175 millions, selon un diagnostic établi pour le premier ministre un mois plus tard.

Laurent Suissa, directeur général de Segetex. © Linkedin de Laurent Suissa Laurent Suissa, directeur général de Segetex. © Linkedin de Laurent Suissa
Le 12 février, SPF n’est parvenue à se procurer que 500 000 masques, grâce à un partenariat qu’elle avait noué avec un distributeur de produits médicaux. Au sein du ministère, l’inquiétude augmente de jour en jour. Il n’y a plus aucun masque disponible dans le circuit commercial. Tandis que les autorités s’acharnent à mentir aux Français, répétant que les masques ne servent à rien pour tenter de les dissuader d’en acheter.

Selon nos informations, SPF se tourne alors naturellement vers les trois fabricants français. L’un d’entre eux, Kolmi, basé à Angers, est prêt à en fournir 500 000. À la mi-février, les deux autres, Boyé et Segetex/Valmy, n’ont toujours pas répondu.

À tel point qu’au sein du ministère, certains déplorent le manque de patriotisme de l’industrie française, qui profite de la pénurie mondiale de masques pour exporter sa production. Tout en soulignant qu’il est difficile de leur demander une faveur, puisque l’État a brutalement réduit ses commandes en 2012 à la suite de l’abandon du stock stratégique de FFP2.

De janvier à mars, le coronavirus a non seulement fait exploser la demande, mais a aussi mis à l’arrêt une bonne partie des usines en Chine, premier producteur mondial. Lequel arrêt affecte le plus gros site du français Segetex, localisé à Wuhan, l’épicentre de l’épidémie. Il ne rouvrira que fin mars.

Résultat : après des années de vaches maigres, Valmy, la petite usine française de Segetex, est en surchauffe. Son directeur, Nicolas Brillat, indique le 7 février au journal local L’Essor 42 avoir « enregistré en une semaine un an de commandes et le double en demandes ». Une cinquantaine d’opérateurs en CDD sont en cours de recrutement pour faire tourner l’usine nuit et jour. Et les tarifs ont explosé. Valmy vendait ses masques FFP2 moins de 20 centimes pièce avant la crise. Elle les écoule désormais à 1 euro, soit cinq fois plus cher, comme le confie la direction à TF1 le 11 février (voir ci-dessous).

Cette inflation est tirée par la Chine, en première ligne face à la pandémie. Le pays a activé ses réseaux pour acheter des masques à l’étranger, quasiment à n’importe quel prix.

En France, l’entreprise publique chinoise CGNPC, un géant du nucléaire, est à la manœuvre, via sa filiale européenne CGN Energy, implantée dans le quartier d’affaires parisien de La Défense. Selon nos informations, au mois de février, alors que les négociations entre Segetex/Valmy et le ministère de la santé étaient au point mort, le fabricant français a vendu 2,15 millions de masques à CGN Energy.

Signe de la sensibilité de l’affaire, les employés du groupe chinois ont fait eux-mêmes le déplacement à l’usine de Mably pour récupérer la marchandise. « Merci beaucoup pour votre aide et votre hospitalité […] lors de la livraison des masques. Ils ont été livrés à Wuhan et ont apporté de l’aide au peuple chinois », écrit un cadre de CGNPC au fabricant français fin février.

Dès la fin janvier, Valmy a adapté sa production pour produire des masques à la norme chinoise N95, quasiment identiques aux FFP2. Selon nos informations, Valmy en a fabriqué 1,3 million en février, soit la moitié de sa production de masques de protection respiratoire (hors chirurgicaux).

Des documents internes suggèrent que Segetex a, malgré le contexte de crise sanitaire, profité de la situation pour vendre le plus cher possible. Une pratique commerciale certes critiquable mais qui ne tombe pas sous le coup de la loi.

Le 18 février, le directeur général du groupe, Laurent Suissa, interdit à Valmy de livrer directement ses clients. C’est désormais la maison mère Segetex qui distribue les masques. « À compter de ce jour, plus aucun départ de masque sans ma validation : seul Segetex doit être livré sur les masques jusqu’à nouvel ordre. Merci de respecter les instructions », écrit M. Suissa aux cadres de son usine de Mably.

M. Shi dirige une association franco-chinoise de Lyon. En février, il a organisé une collecte de charité dans la communauté pour acheter des masques destinés à un hôpital de Wuhan. Il fait affaire avec Valmy. « On a dû commander 27 000 masques N95, équivalent FFP2, raconte-t-il à Mediapart. Mais comme l’usine était surchargée, on n’a été livrés que début mars. »

L'usine Valmy a été assaillie de commandes depuis janvier. © Reportage TF1. L'usine Valmy a été assaillie de commandes depuis janvier. © Reportage TF1.

M. Shi indique qu’en février, au fil de ses discussions, Valmy s’est montré de plus en plus gourmand : « Le prix n’arrêtait pas d’augmenter. Au début, on les avait 1,20 euro hors taxe. Ensuite, c’était 1,6 euro. Comme on avait déjà une commande, on a eu une partie à 1,2 euro et une autre à 1,6 euro. Au moment de la livraison, on avait besoin d’un peu plus et à ce moment-là c’était monté à 2 euros. »

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Nous avons envoyé mardi des questions détaillées à Laurent Suissa, le directeur général de Segetex. Il nous a fait savoir jeudi par l’intermédiaire de son avocat qu’il était prêt à nous rencontrer pour répondre à nos questions, en présence de son conseil. Son avocat nous a ensuite indiqué que M. Suissa avait changé d’avis et qu’il nous enverrait des réponses écrites.

M. Suissa nous a finalement répondu vendredi soir par écrit qu’il n’avait « aucun commentaire à faire » : « Une enquête judiciaire est en cours. Dans ce cadre, nous répondons à toutes demandes justifiant de toutes nos opérations et ne sommes nullement inquiets quant à l’issue de ces investigations. » « Je relève en outre, ainsi que vous l’indiquez à de nombreuses reprises, que vous disposez manifestement d’éléments issus de l’enquête préliminaire en cours, ajoute M. Suissa. Cette situation me paraît tout à fait illégale ; j’en informe immédiatement le procureur de la République et remet ce dossier à mon conseil habituel. »

L’ancien directeur de Valmy, Nicolas Brillat, n’a pas souhaité commenter. M. Shi, de l’association franco-chinoise de Lyon, a répondu à nos questions le 7 juillet.

Contactés puis relancés par courriel, CGNPC et l’ambassade de Chine en France n’ont pas répondu.

Le ministère des solidarités et de la santé n’a pas souhaité « communiquer d’informations en dehors de la procédure judiciaire ».

Le NHS nous a répondu qu’il ne « peut pas commenter les détails d’accords contractuels qui sont commercialement sensibles ».