Ukraine: cinq ans après, les massacres de Maïdan restent impunis

Par Sébastien Gobert

Le 20 février 2014, la révolution ukrainienne entrait dans son dénouement sanglant. Depuis, les enquêtes sont quasiment au point mort, les condamnations très rares, et les enjeux électoraux, avec la présidentielle qui s’ouvre le 31 mars prochain, minent les procédures judiciaires.

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Kiev (Ukraine), correspondance.– La place de l’Indépendance est envahie de badauds. Ce 17 février, sous un beau soleil aux rayons printaniers, les stands de souvenirs sont dressés. Des figurants déguisés en personnages de Disney et des dresseurs exhibant leurs colombes et leurs singes tentent de convaincre le chaland de se faire prendre en photo. Des familles font la queue à l’entrée d’un improbable musée de la Méduse, au pied de la rue Institoutska.

Rien ne semble indiquer que la place principale de Kiev, Maïdan Nezalejnosti, était l’épicentre d’une révolution qui avait capté l’attention du monde entier il y a tout juste cinq ans. Une centaine de personnes avaient trouvé la mort plus haut sur la rue Institoutska, et aux abords (retrouver ici le récit que Mediapart avait fait des dernières heures du régime Ianoukovitch). Depuis, seuls de petits mémoriaux de briques, photos jaunies et bougies, improvisés par des familles, honorent les révolutionnaires tombés.

La rue est restée intouchable pendant cinq ans, fermée à la circulation. Mais ces dernières semaines, elle s’est barricadée de palissades vertes, annonciatrices de travaux. L’équipe municipale de l’ancien boxeur Vitali Klitschko insiste pour qu’un musée de la Révolution soit construit. L’initiative est largement soutenue en Ukraine, même si elle a des visées préélectorales évidentes. Elle est pourtant contestée par le chef du département spécial d’investigation au sein du bureau du procureur général, Serhiy Horbatiouk. Lui s’insurge : « Il ne faut pas toucher à la rue Institoutska avant qu’un travail de reconstitution scientifique des fusillades ne soit mené. » Le désaccord soulève une question de fond : pourquoi avoir attendu cinq ans pour prévoir une telle reconstitution ?

À partir du 20 février 2014, la révolution de la dignité initiée trois mois plus tôt était entrée dans son dénouement sanglant. Des charges de police avaient repoussé les protestataires loin des bâtiments administratifs du président autoritaire Viktor Ianoukovitch. Maïdan était en feu, des véhicules blindés attaqués au cocktail Molotov. Le 20 février au petit matin, un assaut des révolutionnaires s’était heurté à un barrage de police appuyé par des tireurs d’élite non identifiés.

En quelques heures, 48 morts et 80 blessés étaient restés sur les pavés. Viktor Ianoukovitch prenait la fuite le lendemain, avant d’être exfiltré vers la Russie. Le Kremlin avait lancé sans attendre des opérations d’annexion de la Crimée (retrouver les reportages de notre envoyée spéciale alors sur place) et de déstabilisation des régions orientales, tandis que l’on dressait le bilan à Kiev. La révolution avait emporté 123 personnes, dont 104 protestataires et 17 représentants des forces de l’ordre.

Place Maïdan à Kiev, le 21 novembre 2018, lors d'une commémoration des morts de la révolution de 2014. © REUTERS/Valentyn Ogirenko Place Maïdan à Kiev, le 21 novembre 2018, lors d'une commémoration des morts de la révolution de 2014. © REUTERS/Valentyn Ogirenko

Dès le changement de régime, l’enquête avait été classée comme prioritaire. La création du département spécial de Serhiy Horbatiouk avait porté les espoirs d’une procédure efficace. Des dizaines de journalistes, défenseurs des droits de l’homme et citoyens inattendus ont accompagné le mouvement en menant leurs propres investigations. Evelyn Nefertari, étudiante en Ukraine de l’Ouest au moment du drame, a ainsi élaboré une reconstitution en 3D de la fusillade, à partir des vidéos postées en ligne. Un travail qui va créer « un précédent international dans la manière d’enquêter », selon Oleksandra Iatsenko, avocate de familles de victimes.

La mobilisation est à la hauteur de l’onde de choc qu’avait provoquée la révolution, mais aussi de la charge de travail nécessaire. Si l’on considère les crimes commis pendant Maïdan dans l’ensemble du pays, il s’agit de plus de 4 700 cas. Plus de 4 100 enquêtes ont été confiées au département de Serhiy Horbatiouk, fort de 46 enquêteurs et de 33 procureurs. 15 000 personnes sont concernées par l'investigation, dont beaucoup de représentants des forces de l’ordre. Une mission titanesque.

Au bout de cinq ans, beaucoup jugent les résultats décevants. En tout, 442 personnes ont été mises en examen pour violence pendant la révolution. 279 cas ont été portés devant les tribunaux. Il y a eu 52 condamnations, dont 9 cas de prison ferme. Le procès de cinq anciens des Berkout, unités anti-émeute aujourd’hui dissoutes, est devenu emblématique de cette lenteur de la justice. Après cinq ans, il reste encore au jury à interroger témoins et accusés.

La journaliste Angelina Kariakina, spécialiste de l’affaire, estime qu’il faudra encore un an avant d’annoncer un verdict. Mais pour Serhiy Baliouk, il n’y a déjà plus rien à attendre. Il a perdu son frère Oleksandr dans les tueries du 20 février, et se désole aujourd’hui que « les accusés rigolent sur leur banc pendant les audiences. Ils ne s’inquiètent pas le moins du monde ».

Si ces anciens policiers sont seulement cinq sur le banc des accusés, c’est parce que leurs collègues ont fui depuis longtemps pour la Russie. Serhiy Horbatiouk a adressé aux autorités fédérales des demandes d’interrogatoire à l’encontre de 106 personnes. Elles se sont toutes heurtées à une fin de non-recevoir, au titre de la « sécurité nationale ».

Le procureur ukrainien a beau présenter ses requêtes comme « visant à protéger les droits des suspects », ceux-ci ne veulent visiblement plus avoir aucun rapport avec l’Ukraine. Certains ont été identifiés comme membres de la société de sécurité privée Wagner, active en Syrie. Un autre a trouvé la mort en Tchétchénie, pour des raisons tenues secrètes.

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