L’affaire Sarkozy ébranle l’institution judiciaire

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La lettre pour rien de Me Herzog

Gilbert Azibert est un magistrat à la carrière très politique. Ayant atteint l’âge de la retraite en 2012, il avait été prolongé à la Cour de cassation par un décret de Nicolas Sarkozy, le 9 mai 2012, c’est-à-dire juste après le second tour de l’élection présidentielle, et avant l’investiture officielle de François Hollande.

Étiqueté clairement à droite, homme de réseaux, Gilbert Azibert a occupé de hautes fonctions sous Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Il a notamment dirigé l’Administration pénitentiaire (de 1996 à 1999), l’École nationale de la magistrature (ENM, de 2002 à 2005), le parquet général de la cour d’appel de Bordeaux (de 2005 à 2008), avant d’être bombardé secrétaire général du ministère de la justice de 2008 à 2010. En lice pour succéder à Jean-Louis Nadal à la tête du parquet général de la Cour de cassation en 2011, il a finalement été supplanté par son grand rival, Jean-Claude Marin.

Dans un passé récent, le Syndicat de la magistrature a dénoncé à plusieurs reprises la gestion autoritaire de Gilbert Azibert à la tête de l’ENM, et certaines de ses décisions controversées comme procureur général de Bordeaux.

Thierry Herzog, « ami de 25 ans » de Gilbert Azibert, n’est pas non plus n’importe qui. C'est un homme qui compte, dans la galaxie Sarkozy. Un intime, un « ami de trente ans » de l’ex-président. Tous deux se sont connus comme jeunes avocats au début des années 1980, et sont restés très proches. Thierry Herzog est devenu le défenseur de l'homme politique Sarkozy, et il l'est resté quand celui-ci est entré à l'Élysée. Le cabinet Herzog a été associé de très près aux différentes plaintes déposées par Nicolas Sarkozy comme ministre de l'intérieur puis comme président de la République, que ce soit dans l'affaire Clearstream, ou encore dans l'épisode de la poupée vaudou ou celui du compte bancaire piraté.

Me Thierry Herzog © Reuters Me Thierry Herzog © Reuters

Ancien avocat de voyous, pénaliste chevronné et combatif, défenseur des Tiberi puis conseiller officieux de Jacques Chirac, Thierry Herzog surveille depuis des années les différentes affaires menaçant son ami Sarkozy, et il n’hésite pas à livrer bataille, notamment dans les dossiers Takieddine et Bettencourt. Adhérent revendiqué du RPR puis de l'UMP, l'avocat a été décoré de la Légion d'honneur par le président Sarkozy en 2009.

Au cours de sa longue carrière, Thierry Herzog a eu l’occasion de croiser la route de Gilbert Azibert en plus d’une occasion. Il a notamment, en juin 2001, obtenu de sa part l’annulation d’une partie du volet concernant Xavière Tiberi dans l’affaire des faux électeurs du Ve arrondissement, quand le magistrat présidait la chambre de l'instruction. Quelques mois plus tôt, l’avocat avait déjà joué la procédure avec succès pour obtenir de la cour d'appel l’annulation des poursuites visant l’épouse de Jean Tiberi dans une autre affaire retentissante, celle des salaires de complaisance du conseil général de l’Essonne (avec le fameux « rapport sur la francophonie »).

À l’époque, Gilbert Azibert était le redoutable président de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris (poste qu’il a occupé de 1999 à 2002). Adulé par les avocats pénalistes, autant qu’il était honni par les juges d’instruction, le président Azibert avait annulé plusieurs dossiers d’instruction avec des attendus sévères, en invoquant des erreurs de procédure et des vices de forme, et avait gagné pour cela le surnom d’Annulator.

Aujourd’hui, à la lumière des retranscriptions d'écoutes judiciaires, nombreux sont les avocats et les magistrats à se demander si des affaires que Gilbert Azibert a eues à traiter au cours de sa carrière doivent, dorénavant, être regardées avec suspicion.

Malgré la réaction outrée des nombreux pénalistes après la perquisition chez Thierry Herzog, l’ordre des avocats parisiens risque, lui aussi, de se retrouver dans la tourmente. Selon des sources proches du dossier, l’enquête pour violation du secret de l’instruction vise en effet implicitement le barreau de Paris, comme l’avait indiqué Libération voici quelques jours.

Selon une hypothèse sérieuse des enquêteurs, Thierry Herzog a pu être prévenu de perquisitions à venir et des écoutes judiciaires de Nicolas Sarkozy par un membre de l’ordre. Nicolas Sarkozy et Thierry Herzog étant avocats, le bâtonnier de Paris est obligatoirement informé des perquisitions chez l'un et de la mise sur écoutes de l'autre. Seul problème : aucun texte ne précise comment le bâtonnier doit être prévenu des écoutes. Autant dire qu’un courrier, un fax ou un mail peut être lu par plusieurs destinataires. L’affaire ne provoque que haussements d’épaules chez le nouveau bâtonnier de Paris, Pierre-Olivier Sur, qui a pris ses fonctions le 1er janvier dernier, et a rejoint le mouvement de soutien à Thierry Herzog, ancien membre du conseil de l’ordre qu’il connaît bien par ailleurs.

En revanche, la contre-attaque médiatique lancée jeudi par Thierry Herzog a fait pschitt. L’avocat de Nicolas Sarkozy avait annoncé dans plusieurs médias l’envoi, la veille, d’un courrier au procureur de Paris François Molins, pour dénoncer une retranscription d’écoutes qui serait « illégale et irrégulière », et lui demander de communiquer sur le dossier « pour faire litière de ces allégations mensongères ». Or selon des informations obtenues par Mediapart, le procureur Molins a aussitôt transmis ce courrier au procureur financier Éliane Houlette, et celle-ci a répondu jeudi par une fin de non-recevoir à Thierry Herzog.

Qu'importe, c'est Nicolas Sarkozy en personne qui a pris le relais du vacarme médiatique, avec une tribune aux accents berlusconiens publiée ce vendredi dans le Figaro (et mise en ligne jeudi soir). L'ancien chef de l’État, menacé par plusieurs affaires judiciaires, s'en prend vivement aux juges d'instruction du dossier libyen et à ceux de l'affaire de la Cour de cassation, comme l'avait fait son ami Thierry Herzog quelques jours plus tôt dans Nice-Matin.

Prétendant avoir appris dans la presse qu'il avait été placé sur écoute, alors même qu'il avait été prévenu par son avocat, et utilisait un téléphone acheté par Thierry Herzog sous la fausse identité de Paul Bismuth, Nicolas Sarkozy s'érige en victime improbable d'un hypothétique complot des juges. L'ancien champion de la « tolérance zéro » pour les délinquants, celui qui voulait accrocher Dominique de Villepin à un « croc de boucher », compare aujourd'hui les écoutes judiciaires qui l'ont confondu aux méthodes d'espionnage de la Stasi, et il décrit son pays comme une dictature. Il fallait oser.

Dans un communiqué diffusé jeudi soir, la ministre de la justice Christiane Taubira rappelle que « dans un État de droit, la mise en œuvre de la loi prévoyant les interceptions judiciaires par des juges indépendants ne peut pas être comparée aux pratiques à l’œuvre dans des régimes autoritaires ou totalitaires ». La garde des Sceaux le dit, elle « n’entend pas accepter cette injure à l’égard des citoyens français et des juges ainsi que cette attaque envers les institutions de la République ».

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