Ecoutes: les mensonges et silences de l’avocat de Sarkozy

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Pour sa première prise de parole publique après les révélations de Mediapart, Me Thierry Herzog a assuré, sur Europe 1, jeudi 20 mars : « Je ne suis soupçonné de rien. » « Le moment venu, s'il le faut, je m'en expliquerai », a-t-il ajouté, gêné.

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Désormais, Thierry Herzog ne peut compter que sur un seul avocat : lui-même. Et c’est loin d’être simple. Après avoir bénéficié du soutien d’une partie non négligeable de ses confrères lors de l’annonce des écoutes judiciaires, l’avocat de Nicolas Sarkozy est réapparu exténué – et très seul – jeudi matin, devant le micro de Jean-Pierre Elkabbach, sur Europe 1. L’avocat a attendu 24 heures avant de réagir à la révélation par Mediapart d’une synthèse de sept écoutes judiciaires ayant provoqué, en février, l’ouverture d’une information judiciaire pour « trafic d’influence ».

Thierry Herzog, l'avocat de Nicolas Sarkozy.  © Reuters Thierry Herzog, l'avocat de Nicolas Sarkozy. © Reuters
Après avoir confié à Nicolas Sarkozy un téléphone acheté sous une fausse identité (le désormais fameux “Paul Bismuth”), Thierry Herzog a informé quotidiennement l’ancien président de ses contacts avec le haut magistrat Gilbert Azibert pour tenter de peser sur la décision de la Cour de cassation chargée d’examiner la validité des actes d’instruction de l’affaire Bettencourt. L’enquête, confiée aux juges Patricia Simon et Claire Thépaut, a rapidement donné lieu à des perquisitions de ses bureaux et domiciles, très mal perçues par les avocats. Les écoutes montrent aussi que l’avocat dispose d’un réseau et d’un mystérieux « correspondant », qui lui permettent d’être averti d’éventuelles perquisitions des bureaux de Nicolas Sarkozy dans l’affaire des financements libyens.

« Je ne suis soupçonné de rien », a soutenu Me Herzog sur Europe 1, sans vraiment convaincre son intervieweur. Question d’Elkabbach : « Pourquoi parlez-vous de Gilbert Azibert, "l'ami Gilbert (…) qui bosse si bien"... ? » Réponse de l’avocat : « Le moment venu, s'il le faut, je m'en expliquerai, mais ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est de dire que les principes ont été bafoués. »

Thierry Herzog a préféré garder le silence sur les principaux enseignements des écoutes : la manipulation d’un magistrat, moyennant promesses, pour influencer des décisions judiciaires et des manœuvres pour court-circuiter l’action judiciaire dans le dossier libyen.

Dans le dossier Bettencourt, l’avocat de Nicolas Sarkozy prétend n’avoir bénéficié « d'aucune information privilégiée » : « Tout a été fait dans la légalité. » Me Herzog tente d’expliquer qu’un premier document évoqué dans les écoutes lui avait été communiqué officiellement par son avocat à la Cour de cassation, Me Patrice Spinosi. « J'ai la preuve que le 28 janvier, lorsque j'informe mon client de la teneur du rapport qui vient de m'être communiqué, j'en ai connaissance officiellement depuis la veille par mon avocat à la Cour de cassation qui me l'a transmis tout à fait régulièrement, assure-t-il. Je ne fais que mon métier ! » Il a écrit dans ce sens, mercredi, au procureur de la République de Paris François Molins – qui, au passage, n’est pas le premier concerné, puisque l’information judiciaire le visant a été ouverte par la nouvelle procureure financier, Éliane Houlette...

Le problème, c’est que Thierry Herzog est parvenu à obtenir la teneur non pas d'un mais de trois documents (relatifs à l’annulation de la saisie des agendas présidentiels), dont il rend compte à son client : le mémoire du rapporteur de la Cour de cassation, les réquisitions de l’avocat général, mais aussi l’avis du rapporteur à ses collègues, qui, comme cela est évoqué dans l’écoute, « ne sera jamais publié ».

L’argument de l’avocat vise en réalité à remettre en cause juridiquement la légalité des écoutes judiciaires. Le premier document, lui ayant été légalement transmis, n’aurait pas dû, selon l’avocat, donner lieu à une prolongation des écoutes. Seulement voilà, ces écoutes, ordonnées par les juges de l’affaire Kadhafi, visent depuis le mois de septembre la ligne officielle de Nicolas Sarkozy et celle achetée sous une fausse identité par son avocat. L’écoute de Me Herzog, elle, n’a été qu’incidente.

« Pourquoi avoir inventé le nom de Paul Bismuth, le malheureux, c’est quelqu’un qui existe et qui proteste de l’usage de son nom ? Vous le connaissiez ? » a aussi questionné Jean-Pierre Elkabbach. « Il y en a sans doute beaucoup, des Paul Bismuth ! C'est un nom que j'ai donné tout à fait par hasard, s’est défendu Me Thierry Herzog. Dans le même temps, je profite de votre micro, pour lui dire (au vrai Paul Bismuth - ndlr), il le sait, on s'est parlé, que c'est tout à fait le fruit du hasard. »

Par quels juges sera-t-il entendu ?  © Reuters Par quels juges sera-t-il entendu ? © Reuters

Hasard ou pas, le vrai Paul Bismuth a indiqué qu’il ne renonçait pas à déposer plainte pour « usurpation d’identité », ayant l’impression d’être « comme un pion dans un sac de détritus ». Comme Le Canard enchaîné l’a raconté cette semaine, deux avocats proches de Nicolas Sarkozy ont en effet été missionnés auprès de lui pour le dissuader de « faire ça à Sarko ».

Au micro d’Europe 1, Thierry Herzog s’est également expliqué sur l’usage du mot « bâtards » pour désigner les juges de l’affaire Bettencourt. « J'ai eu peut-être des propos qui ont pu être des propos privés et qui prennent aujourd'hui toute cette ampleur », a-t-il confirmé.

Parallèlement à cette nouvelle tentative de contester la légalité des écoutes, l’avocat se plaint aussi de la fuite de leur contenu. « Aujourd'hui, je vais demander au Procureur de la République, par le dépôt d'une plainte pour violation du secret de l'instruction, d'ordonner une enquête et d'identifier quels sont les auteurs de ces violations du secret de l'instruction, a-t-il fait savoir. C'est-à-dire qui a remis à Mediapart les rapports tronqués qui ont été ainsi publiés hier. Je pense qu'on devrait sans difficulté pouvoir identifier très facilement qui sont le ou les auteurs. »

Visant implicitement Mediapart, Me Thierry Herzog voudrait que des moyens importants soient mis en œuvre à ce sujet : « Vous pensez que les moyens mis en œuvre pour opérer des perquisitions à mon cabinet, dans mes domiciles, dans le studio de mon fils, pour violation du secret de l'instruction, mobilisant des dizaines de policiers, trois juges d'instruction, on ne peut pas mettre les mêmes moyens pour savoir très rapidement qui a violé le secret de l'instruction ? »

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