Dans le Limousin en rogne, rame un socialisme rogné

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Les socialistes comptent sur leur antique implantation tout en se prévalant de renouvellement. Les alternatifs s'accrochent avec vaillance à leur « à gauche toute ! ». L'UMP assure son tour de piste et le FN se tapit en vue de ramasser la mise : impénétrable augure sur fond d'adversités avérées.

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Haute-Vienne, de notre envoyé spécial.- Parole d’électeur adressée au duo de candidats présenté par le PS, dans l’arrondissement de Limoges, sur le marché d’Isle – quatrième commune la plus peuplée du département avec ses 7 500 habitants : « Sans excuser, je peux comprendre ; on les écoute pas, les gens. » Le “philofrontisme” exsude, ici comme ailleurs. Il s’agit d’abord d’innocenter le vote FN qui couve. Puis de le justifier dans la foulée : « Ça s’accumule, ça s’accumule : on m’a enlevé mon avantage mutuelle. » Ce qui s’accumule, c’est ce que soustrait le pouvoir, aux yeux de citoyens s’estimant lésés.

Le binôme en campagne, Gilles Bégout, maire sans étiquette d’Isle, flanqué d’une figure montante du socialisme local, Gulsen Yildirim, démine autant que possible. Lui : « Le FN n’est pas une solution, d’ailleurs il n’en ont pas. Il faudrait que tout le monde ait les mêmes avantages. Mais il ne faut pas confondre cette élection avec les enjeux nationaux. » Elle : « Nous ne sommes pas d’accord sur tout avec le gouvernement, même si nous avons un devoir de solidarité. Le premier ministre essaie de faire avancer les choses, même s’il n’a pas encore tous les outils en main. »

L’électeur de rencontre prend congé : « Vous n’êtes pas responsables, mais j’ai qu’à vous à en parler. De savoir que vous êtes ouverts comme ça, c’est bien. C’est la première fois que je discute avec vous. »

La place du marché porte le nom du socialiste Robert Laucournet, premier magistrat d’Isle de 1953 à 1995, sénateur et grand rival de l’autre crocodile PS en ce marigot de la Haute-Vienne, Louis Longequeue, maire de Limoges de 1956 à sa mort en 1990. Il avait succédé à l’inamovible Léon Betoulle, qui régna sur la capitale de la porcelaine de 1912 à 1956 – avec une interruption de 1941 à 1947. L’héritier d’un tel système glaciaire limougeaud, Alain Rodet, fut battu aux municipales de 2014, lors du grand craquement de la banquise socialiste, ainsi que Mediapart le racontait en mai dernier.

À Isle, Gilles Bégout, dissident socialiste, a senti le vent. Il s'est lancé l’an passé à la tête d’une liste de rassemblement incorporant la droite ainsi asséchée, qui n’a donc pas présenté de candidat. Résultat du premier (et seul) tour : 72 % des voix pour l’agrégat droite-gauche combiné par Gilles Bégout. Et 28 % en faveur de la gauche du PS, réunie dans une structure alternative fondée lors des régionales de 2010 : “Terre de gauche”.

En 2015, face à des candidats de droite (l’UMP plus le FN), Gilles Bégout compte prouver l’efficacité de sa coalition qui se veut hétéroclite mais soudée, à la manière d’une chanson de Maurice Chevalier : et tout ça, ça fait d’excellents Islois… Le premier adjoint, Pascal Theillet, tracte mais ne se réclame nullement de la gauche : « Je suis là pour rendre service, surtout pas pour faire de la politique. » Petit-fils de métayer, ayant gagné son honnête aisance dans le BTP, il estime appartenir aux « vieilles familles de la commune », s’habille avec la veste matelassée des patriciens, roule en BMW et porte un regard désabusé sur ce qui grenouille : « Le socialisme ne fut ici que baronnies : on choisissait l’étiquette PS, on entrait en maçonnerie et ça marchait pour quarante ans de carrière politique. Ces prétendus socialistes n’étaient que des notables radicaux, comme à Toulouse ou Cahors. Ils finissaient par se flinguer entre eux lorsque l’espèce devenait trop nombreuse ! Aujourd’hui, le vote FN est alimenté par quantité de gens de gauche, c’est en tout cas ce que je crois pouvoir deviner… »

Carte Liegey Muller Pons Carte Liegey Muller Pons

Une militante socialiste engagée dans cette campagne, qui se dit « vallsienne », déclare avoir « largement aussi peur du Front de gauche que du Front national ». L’un de ses camarades tient un discours différent : « Nous devons certes tenir compte des réalités économiques, mais il faut tout de même que les gens vivent. » En ce terreau du hollandisme, voisin de la Corrèze, il avoue, avec des mines de conspirateur, avoir voté pour Martine Aubry lors des primaires socialistes…

La candidate présentée comme l'alter ego de Gilles Bégout dans ce canton, la socialiste assumée Gulsen Yildirim, nous dit aimer par-dessus tout « la base militante » de son parti, dont elle assure partager les valeurs. Arrivée en France à l’âge de 2 ans, pour rejoindre un père maçon venu de Cappadoce (Turquie), Gulsen Yildirim a passé toute son enfance à traduire, en simultané, les émissions politiques de la télévision pour ce géniteur qui vouait une admiration sans bornes à François Mitterrand. Le père prit très mal que sa fille refusât un mariage arrangé. Les choses ont fini par s’apaiser. La bachelière s’est battue pour devenir chercheuse (elle enseigne le droit à l’université de Limoges) : « Je ne veux rien devoir à personne. Je continue à travailler comme avant. Les professionnels de la politique sont cause de bien des maux, chez les socialistes comme chez les autres, en particulier au FN, on ne le dira jamais assez : regardez la famille Le Pen ! »

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Mon séjour à Limoges, Isle, Panazol et Ambazac s'est déroulé du vendredi 13 au lundi 16 mars – j'ai ainsi séché la fête qu'organisait Mediapart pour son septième anniversaire, le 16 au soir à Paris…

La rédaction de Mediapart et les experts de Liegey-Muller-Pons se sont associés à l'occasion de ces élections départementales. Un tel partenariat nous permet de vous proposer, avant et après le premier tour, éclairages, analyses et visualisations de données inédites. Davantage de détails ici.