Campagne de Macron: les riches heures du bénévole Alexis Kohler

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De son propre aveu, l’actuel secrétaire général de l’Élysée a été un homme clé de la campagne d’Emmanuel Macron. Pourtant, selon nos informations, Alexis Kohler n’a eu qu’un CDD d’un mois avec En Marche! pendant toute la présidentielle. Le reste du temps, il était rémunéré comme directeur financier de MSC, le croisiériste pour lequel il est intervenu à Bercy.

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C’est le double du président de la République. Son « éminence grise » ou son « jumeau ». À 45 ans, Alexis Kohler, actuel secrétaire général de l’Élysée, est le plus proche conseiller d’Emmanuel Macron. Depuis que l’ancien ministre de l’économie en a fait son directeur de cabinet à Bercy à l'été 2014, Kohler a accompagné, pas à pas, son ascension, en mettant notamment sur pied son programme présidentiel.

Le haut-fonctionnaire a toujours pesé sur la stratégie d’En Marche!, mais jamais sur les comptes du parti. Selon les informations de Mediapart, le bras droit d’Emmanuel Macron a été rémunéré pendant seulement un mois, à l'automne 2016, pour sa participation à l'élection présidentielle. Or les semaines suivantes, il a continué à s'impliquer ardemment en faveur de l'élection d'Emmanuel Macron. Le tout en travaillant comme directeur financier de MSC (Mediterranean Shipping Company), l'un des plus grands croisiéristes du monde.

Cette situation fait de lui le seul membre de la garde rapprochée d'Emmanuel Macron à avoir fait campagne bénévolement en étant, en même temps, payé par une grande entreprise. Et pas n'importe laquelle : celle-là même, en partie détenue par un des proches cousins d'Alexis Kohler, pour laquelle ce dernier s’est trouvé en position de conflit d'intérêts (relire les enquêtes de Martine Orange ici et ).

Emmanuel Macron, suivi du secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler. © Reuters Emmanuel Macron, suivi du secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler. © Reuters

Alexis Kohler a signé son CDD avec En Marche! le 15 octobre 2016, moins de deux mois après le départ d'Emmanuel Macron du gouvernement. Deux semaines plus tôt, le 6 octobre, le haut-fonctionnaire – alors toujours rattaché au ministère de l’économie – avait obtenu le feu vert de la commission de déontologie pour rejoindre le groupe MSC (malgré un premier avis contraire rendu par la même instance en avril 2014). Mais il n'a pas rejoint immédiatement le croisiériste.

Le bras droit d'Emmanuel Macron est alors embauché comme « directeur général » de la formation politique, avec une rémunération substantielle : 14 563,02 euros net pour un mois de travail, indemnités de fin de contrat comprises. Bien plus que tous les responsables de la campagne. À la même période, selon nos informations, les plus gros salaires du mouvement tournaient autour de 5 000 euros net (pour les conseillers Ismaël Emelien, Sophie Ferracci et Julien Denormandie, eux aussi venus du cabinet d'Emmanuel Macron à Bercy), voire 6 000 euros pour le porte-parole Benjamin Griveaux.

Cumul des salaires d'Alexis Kohler pour son travail du 15 octobre au 15 novembre. Selon nos informations, ces rémunérations lui ont été versées le 8 novembre. © Mediapart Cumul des salaires d'Alexis Kohler pour son travail du 15 octobre au 15 novembre. Selon nos informations, ces rémunérations lui ont été versées le 8 novembre. © Mediapart

Au terme de cette mission, Kohler bascule chez MSC, dont il devient le directeur financier à Genève. « Alexis Kohler, pilier d’En Marche!, doit rejoindre son futur employeur sans attendre le premier tour », annonce le 17 novembre 2016, L’Opinion. Le journal en ligne ajoute : « Alexis Kohler a été recruté, à son départ de Bercy par l’armateur MSC l’un des leaders dans le domaine du transport maritime où il occupera le poste de CFO (chief financial officer). Une lourde responsabilité dans un monde marqué par une crise de surcapacité qui l’oblige à prendre rapidement ses fonctions. Il s’agit d’un coup dur pour Emmanuel Macron, car Alexis Kohler, très bon organisateur, est aussi l’un des rares, autour du candidat, capables de rédiger un programme. » « M. Kohler a été rémunéré temporairement pour la période et au titre de ses fonctions au sein d'En Marche!, fonctions qui étaient à temps complet avant qu'il rejoigne MSC aux fonctions de Directeur Financier, confirme aujourd'hui l'Elysée. Il a rejoint MSC à la date permise par la Commission de Déontologie de la Fonction Publique. »

Contrairement à ce que laissaient à l'époque entendre certains proches du candidat, le haut-fonctionnaire n'a pas pour autant pris ses distances avec la campagne à la suite de son départ pour Genève. Alexis Kohler lui-même l'a reconnu après l'élection d'Emmanuel Macron. « Je me suis occupé de recruter et de former l'équipe, de mettre en place les fondements du mouvement, puis du programme en assurant la coordination des équipes », a-t-il expliqué en juillet 2017 dans les colonnes de L’Express. Tout cela pour un seul mois de salaire. « Pour beaucoup, son rôle n'est pas très clair, ajoutait alors l'hebdomadaire. Doivent-ils envoyer leurs notes à Alexis ou à Jean [Pisani-Ferry] recruté pour fabriquer le programme ? Ceux qui sont dans le cœur nucléaire le savent bien : c'est Macron et Kohler qui décident de tout. »

Alexis Kohler, le secrétaire général de l'Élysée, le 15 mai 2017. © Reuters Alexis Kohler, le secrétaire général de l'Élysée, le 15 mai 2017. © Reuters

Comme tous les partis politiques, En Marche! a pu compter sur des centaines de bénévoles pendant la présidentielle, les fameux « helpers » très impliqués au QG du mouvement, dans les meetings, sur les réseaux sociaux, etc.

En revanche, tous les hauts responsables de l'équipe Macron étaient rémunérés par la campagne. Dans les faits, seuls deux bénévoles ont côtoyé pendant plusieurs mois les sphères dirigeantes du mouvement : Christian Dargnat, président de l'association de financement d’En Marche! qui a ouvert son carnet d'adresses pour organiser la levée de fonds, et Bernard Mourad, « conseiller » ponctuel d'Emmanuel Macron pendant la campagne. À la différence d'Alexis Kohler, ces derniers avaient pris soin d'abandonner leurs responsabilités dans le privé (à la BNP pour Dargnat, chez Altice pour Mourad) pour se mettre au service du candidat. 

Leur situation a tout de même fait l'objet de discussions en interne. Dans des mails issus des Macron Leaks, Julien Denormandie, le secrétaire général adjoint d'En Marche!, a demandé le 27 décembre 2016 au trésorier Cédric O de sonder le commissaire aux comptes du mouvement sur la compatibilité de ses engagements bénévoles dans la campagne. Réponse de Cédric O deux jours plus tard : « Les cas Mourad et Dargnat ne posent pas de problème. On a le droit de militer sur son temps libre gratuitement, même si ce temps libre est égal à 100 % parce qu'on est très riche. »

Comment Alexis Kohler a-t-il pu, de son côté, mener de front ses missions au sein de MSC – groupe qui emploie 60 000 personnes à travers le monde et réalise 25 milliards d'euros de chiffre d'affaires – et dans la campagne ? A-t-il conduit ses activités politiques uniquement sur son temps libre ? Ou à l'inverse, le conseiller en or de Macron aurait-il charbonné pour son candidat en mordant sur son temps de travail ? Sollicité par Mediapart, l’Élysée explique que M. Kohler a « apporté un soutien personnel et bénévole à la campagne présidentielle, en fonction de sa disponibilité, comme beaucoup de personnes ».

En revanche, ni le secrétaire général de l’Élysée, ni MSC — qui n'a pas répondu à nos questions — ne nous ont indiqué quels étaient les horaires prévus par son contrat chez le croisiériste.

La compatibilité avec les deux agendas semble pour le moins acrobatique. Surtout au regard de la charge de travail théorique qu'impliquent les deux fonctions. Le JDD a relevé pendant la campagne que Kohler, malgré son départ pour MSC à Genève, « demeure néanmoins “conseiller spécial” d’Emmanuel Macron, en lien permanent avec lui, et conserve notamment un œil attentif sur le programme. La complicité Macron-Kohler est soulignée par beaucoup au QG d’En Marche! ».

Le Figaro a confirmé ce point au moment de la livraison (tardive) du programme présidentiel en mars 2017 : « À 43 ans, il est aujourd'hui conseiller spécial d'Emmanuel Macron… par intermittence. Une grosse moitié de la semaine, il la passe en Suisse, où il est depuis quelques semaines directeur financier de la compagnie maritime MSC. L'autre moitié, donc, est consacrée à En Marche!, où il a ces dernières semaines supervisé le cadrage financier et le programme présenté ce jeudi [2 mars 2017 – ndlr]. »

D'autres échanges tirés des Macron Leaks montrent que le rôle joué par le haut-fonctionnaire a dépassé la conception du programme – tâche déjà chronophage à elle seule. Pendant les dernières semaines de la campagne, Alexis Kohler a par exemple échangé régulièrement, depuis son adresse mail « en-marche », avec Stéphane Séjourné et Cédric O, chevilles ouvrières de la commission d'investiture du mouvement pour les législatives.

« Tu le vois parlementaire ? », « Je me renseigne sur la circonscription concernée », « Je vous signale la candidature potentielle de [X] à Londres. Dites-moi ce que vous en pensez », etc. Les messages d'Alexis Kohler sont émis le week-end, la nuit… mais aussi, parfois, en pleine journée. « Et un de plus ! », s'enthousiasme-t-il, par exemple, le mardi 14 mars, en fin d'après-midi, en relayant le profil d'un candidat potentiel sur la quatrième circonscription des Pyrénées-Orientales.

Le conseiller « spécial » a aussi trouvé le temps de s'engager dans des discussions encore plus futiles. Le jeudi 13 avril 2017, à 14 h 46, il interroge, par mail, Jean-Marie Girier, directeur de la campagne, et Julien Denormandie après l'organisation d'une réunion publique de Gérard Collomb à Avignon : « Ce n'est pas un peu bizarre de faire des réunions publiques dans une salle de la mairie ??? » À croire qu'à ce moment-là, le directeur financier de MSC n'avait rien d'autre à faire.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Le groupe MSC n'a pas répondu à nos questions.

Le mouvement La République en marche nous a confirmé qu'Alexis Kohler n'avait pas touché d'autre rémunération que ce CDD d'un mois pendant la présidentielle.

L’Élysée nous a répondu par mail ce lundi 21 mai :

« M. Kohler a été rémunéré temporairement pour la période et au titre de ses fonctions au sein d'En Marche!, fonctions qui étaient à temps complet avant qu'il rejoigne MSC aux fonctions de Directeur Financier.

M. Kohler a ensuite apporté un soutien personnel et bénévole à la campagne présidentielle, en fonction de sa disponibilité, comme beaucoup de personnes.

M. Kohler a rejoint MSC a la date permise par la Commission de Déontologie de la Fonction Publique. »