Derrière les armes de Coulibaly, le fiasco très secret des gendarmes

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Selon les informations obtenues par Mediapart, des gendarmes lillois ont laissé filer les acheteurs des armes utilisées par Amedy Coulibaly lors des attentats de Paris. L’un d’eux, un Belge de 52 ans, a été entendu le 21 avril, sans être inquiété. Ce fiasco sur les armes vient s'ajouter à celui des défaillances des services de renseignement autour des attentats de Paris. 

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Des gendarmes lillois et un de leurs informateurs ont été au centre d’un trafic d’armes ayant permis d’alimenter Amedy Coulibaly, auteur de l’attaque de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. S’ils n’ont rien su de la destination des armes, ils semblent bien avoir laissé filer les acheteurs ou perdu leur trace. Leur position est suffisamment délicate pour qu’ils se retranchent, courant avril, derrière le secret défense.

« Je tiens à préciser que je gère 30 sources, plus les enquêtes, c’est compliqué », a reconnu l’adjudant-chef Laurent B. devant des juges d’instruction lillois chargés de cette enquête sur un réseau de revente d'armes provenant de Slovaquie, le 2 avril 2015. Parmi ses 30 sources, le gendarme rattaché à la Section de recherche (SR) de la gendarmerie de Villeneuve-d’Ascq “gérait” un ancien militaire d’extrême droite, Claude Hermant, mis en examen pour trafic d’armes et incarcéré le 20 janvier.

« Claude Hermant est informateur immatriculé depuis 2013 », a admis l’adjudant. L’ancien militaire, animateur de l’extrême droite identitaire lilloise, soutient de son côté s’être procuré des armes démilitarisées dans l’objectif d’infiltrer des réseaux mafieux, et ce, sous le contrôle strict de son officier traitant. Il a détaillé avoir ainsi « injecté » une quarantaine d’armes à une “cible“ prioritaire, liée au grand banditisme, courant 2014, sur instruction du SR de la gendarmerie.

Or, comme Mediapart l’a révélé (lire ici notre article du 10 septembre), les autorités slovaques ont formellement identifié, dès le 14 janvier, les acheteurs des armes utilisées par Amedy Coulibaly. Un premier fusil d’assaut et deux pistolets semi-automatiques retrouvés dans le supermarché cacher ont été achetés par une société immatriculée au nom de la compagne de Claude Hermant. Un deuxième fusil d’assaut a été acheté par un ingénieur belge, Patrick Halluent. Ce dernier, qui faisait partie des “cibles“ livrées par Claude Hermant aux gendarmes, a été entendu en Belgique le 21 avril dernier, par le juge lillois Stanislas Sandraps, sans être inquiété.

Amedy Coulibaly revendiquant ses attaques sur une video posthume. © DR Amedy Coulibaly revendiquant ses attaques sur une video posthume. © DR

Lors de leurs auditions, les gendarmes ont confirmé avoir signalé à leur informateur leur « intérêt » pour ces ventes d'armes et la “cible”, mais ils ont refusé de communiquer aux juges lillois leurs “rapports de contact” avec Claude Hermant. Les magistrats ont donc demandé la déclassification de ces rapports au ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve, qui leur a répondu par la négative, le 30 juin, à la suite de l’avis défavorable de la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN).

Ce fiasco sur les armes vient s'ajouter à celui des défaillances des services de renseignement dans l'affaire des attentats de Paris. Sorti de détention, en mars 2014, après avoir purgé trois ans de prison dans l'affaire de la tentative d’évasion de l’artificier des attentats de 1995, Amedy Coulibaly n'avait fait l'objet d'aucune surveillance par la suite. Quant aux écoutes téléphoniques visant les frères Saïd et Chérif Kouachi, elles avaient été interrompues à l’été 2014.

Entre l’enquête lilloise ouverte pour trafic d’armes et l’affaire des attentats de Paris, les magistrats sont confrontés à un jeu de bonneteau procédural assez unique – qui les dépasse peut-être. Questionné par Mediapart, le parquet de Paris a soutenu qu’il n’y avait « pas de lien » « entre le protagoniste du dossier lillois, Claude Hermant, et Coulibaly ». De fait, ni Claude Hermant, ni le Belge Patrick Halluent, n’ont été questionnés sur le fait qu’Amedy Coulibaly ait obtenu les armes qu’ils s’étaient procurées auprès de la firme slovaque. Ces armes de guerre issues des stocks des armées de l'ex-Pacte de Varsovie sont vendues neutralisées, mais leur remise en état est assez simple techniquement.

Le 21 avril, Patrick Halluent, un ancien ingénieur de 52 ans qui se fait passer pour détective privé, reconnaît lors de son audition avoir acheté des armes démilitarisées chez le slovaque AFG. L’enquête a fait apparaître qu’il en a acheté 174 entre le 18 juin 2013 et le 28 mai 2014. Les autorités slovaques, dans une note adressée à la direction centrale de la PJ, signalent l’achat par Halluent de 14 armes, dont l’un des fusils mitrailleurs CZ 58 retrouvés dans le supermarché cacher de la porte de Vincennes, le scellé « VINC/A005 », qu’il avait acheté à AFG le 13 janvier 2014.

Face au juge Stanislas Sandraps, Halluent prétend que Claude Hermant était « son plus gros client ». « Je n’ai pas de liste des achats par client, assure-t-il. Je n’ai que la liste des clients. Je calculais une marge bénéficiaire de l’ordre de 100 à 200 euros par arme. Mes prix étaient très attractifs. » En juillet 1999 déjà, Halluent, décrit comme un « collectionneur d'armes », avait été victime d’un cambriolage suivi d’un incendie criminel. « Les cambrioleurs, après avoir forcé le coffre, y ont dérobé un arsenal important composé d'armes de guerre, Uzis, riot-guns, pistolets et revolvers, avant de bouter le feu, sans doute pour maquiller leur vol », signalait le quotidien belge Le Soir.

Mais c’est le 7 mai 2014, dans le cadre d’une enquête ouverte à Liège, qu’une perquisition « amenait la découverte d’un canon de fusil prêt à être expédié ainsi que tout le matériel nécessaire à la remilitarisation des armes ». Alors qu’un autre suspect, Metin Karasular, qui s’est manifesté à Charleroi dès le 12 janvier pour révéler ses contacts avec Coulibaly au sujet de la vente d’une voiture, a été incarcéré durant quatre mois, Patrick Halluent parvient miraculeusement à passer entre les gouttes de l’antiterrorisme.

La détention provisoire de Claude Hermant a été maintenue par le juge des libertés et de la détention à Lille, jeudi dernier. Gérant d’une friterie lilloise et d’un terrain de paintball, Claude Hermant, âgé lui aussi de 52 ans, avait révélé en juin 2001 les dérives du service d’ordre du Front national – le département protection et sécurité –, des trafics d’armes, déjà, et des provocations dans les quartiers. Entre 2008 et 2012, il a été l’animateur de la Vlaams Huis (Maison du peuple flamand), à Lambersart, puis de la Maison des identitaires de l’Artois. En mars 2013, c’est sur son terrain de paintball que les gendarmes prennent le premier contact avec lui, introduits par un douanier, Sébastien L., dont il est déjà l’informateur. 

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