A Nice, Estrosi soutient les policiers contre l’Etat de droit

Par

Le maire de Nice a encouragé une manifestation de policiers municipaux, pour protester contre la décision du Conseil constitutionnel sur la loi « Sécurité globale ». Une démarche qui s’inscrit dans une remise en question plus générale des institutions. Le président du syndicat de défense des policiers municipaux dénonce une « manipulation à des fins politiques ».

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Christian Estrosi a pris la pose, vendredi 21 mai, entouré de quelques-uns de ses adjoints, venus eux aussi soutenir les policiers municipaux rassemblés place Masséna, à Nice (Alpes-Maritimes). Sur la photo de l’événement, on aperçoit Anthony Borré, son ancien directeur de cabinet, devenu premier adjoint chargé de la sécurité ; Gaël Nofri, ex-conseiller de Marine Le Pen, aujourd’hui adjoint délégué à la circulation ; ou encore Graig Monetti, qui partage son temps entre la mairie de Nice, où il est délégué à la jeunesse, et le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, où il est chef de cabinet et conseiller spécial de Frédérique Vidal.

Tous sont là pour « protester, selon les mots du maire de Nice, contre la censure du Conseil constitutionnel sur l’expérimentation de pouvoirs accrus aux polices municipales pour mieux protéger nos concitoyens ». La veille, l’institution du Palais-Royal a en effet censuré totalement ou partiellement plusieurs mesures clés de la loi dite « Sécurité globale », dont l’article relatif à l’usage de la vidéosurveillance par drone. Une décision qui passe mal auprès de Christian Estrosi, qui a tout récemment renforcé le dispositif sécuritaire de sa ville – qui compte déjà plus de 3 400 caméras de vidéosurveillance – avec trois drones, acquis pour 64 000 euros.

Gaël Nofri, Christian Estrosi, Anthony Borré et Graig Monetti avec les policiers municipaux de Nice, le 21 mai. © Twitter/@cestrosi Gaël Nofri, Christian Estrosi, Anthony Borré et Graig Monetti avec les policiers municipaux de Nice, le 21 mai. © Twitter/@cestrosi

Il faut dire que l’édile, qui vient tout juste de quitter le parti Les Républicains (LR) pour opérer un rapprochement avec Emmanuel Macron, a beaucoup bataillé dans cette affaire. Dès juillet 2020, il signait avec plusieurs autres maires de droite une tribune appelant à étendre les pouvoirs sécuritaires des villes. Sur Twitter, il a d’ailleurs remercié le gouvernement et les parlementaires pour la loi « Sécurité globale », à laquelle il s’enorgueillit d’avoir « contribué au nom des maires de France ». Son problème n’est ni l’exécutif ni la majorité : c’est le Conseil constitutionnel, qui a eu le malheur de rappeler quelques principes fondamentaux.

Grand amateur de coups de com’, Christian Estrosi a donc convié les journalistes au rassemblement. Un premier communiqué, sous forme d’invitation, a été envoyé par l’attaché de presse de la métropole, dans la matinée. Un second, après le rassemblement, avec photos officielles à disposition. Les images de policiers municipaux jetant au sol leurs menottes ont fait le tour des réseaux sociaux. Et suscité de vives inquiétudes. « Et, maintenant, les policiers municipaux de Nice jettent leurs menottes en signe de protestation contre la décision du Conseil constitutionnel, garant de l’État de droit... N’est-ce pas du “séparatisme” ? », s’est interrogé l’avocat Vincent Brengarth.

Deux jours après la manifestation de policiers huant des décisions de justice sous les fenêtres de l’Assemblée nationale, cette nouvelle démonstration de force policière, soutenue par des élus de la République, dont un membre de cabinet ministériel, ne présage rien de bon. D’autant que plusieurs éléments laissent penser que la mairie de Nice ne s’est pas contentée d’apporter son soutien au rassemblement local. Selon Cédric Michel, président du syndicat de défense des policiers municipaux (SDPM), elle l’a initié. « Les agents ont été manipulés à des fins politiques ! », dénonce-t-il.

Le syndicaliste en veut pour preuve un courriel adressé, vendredi après-midi, par les services municipaux, que Mediapart a consulté. Il y est écrit : « Monsieur Anthony Borré 1er Adjoint délégué à la sécurité, Madame Véronique Borré DGA sécurité proximité, Monsieur Richard Gianotti Directeur de la Police Municipale de Nice, remercient l’ensemble des agents PM, ASVP [agent de surveillance de la voie publique – ndlr] et Administratifs, pour avoir répondu présents en nombre à l’appel de Monsieur le Maire, pour la défense du statut et du volet social de la Police Municipale. » Cédric Michel affirme même qu’on aurait dit à certains policiers qu’ils seraient « payés en heures supplémentaires pour aller manifester ».

Lors du rassemblement, Christian Estrosi a assuré à la presse que cette manifestation avait été organisée à l’initiative des policiers. Les agents rencontrés sur place par Libération ont quant à eux affirmé qu’il s’agissait « d’un commun accord ». Interrogés par Mediapart, ni Anthony Borré ni Christian Estrosi n’ont répondu à nos questions.

L’attachée de presse du maire de Nice nous a en revanche renvoyés à la réponse formulée dans Nice-Matin. « L’idée est venue simultanément des deux côtés », y explique l’entourage de l’édile, qui précise également en son nom : « Ce sont eux qui dans leur grande émotion m’ont dit : “Monsieur le maire, nous avons décidé de nous donner rendez-vous sur la place Masséna.” Mon devoir en tant que premier magistrat, c’était d’être aux côtés de ces hommes et de ces femmes. Je n’allais pas rester calfeutré dans mon bureau et ne pas m’en mêler. »

Christian Estrosi ne s’en est jamais caché : il est tout à fait prêt à sacrifier certaines libertés au profit de la sécurité. C’est même, à l’en croire, une nécessité. Dans sa ville, où Jean Castex avait d’ailleurs annoncé, en juillet 2020, une expérimentation sur l’extension des compétences de la police municipale, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy accumule les dispositifs sécuritaires. Caméras de vidéosurveillance, qui ont pourtant montré leurs limites ; arrêtés municipaux, souvent rejetés par le tribunal administratif ; « projet Reporty » retoqué par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil)… Toutes les occasions sont bonnes pour étendre le contrôle de la population. Et protester contre les garde-fous institutionnels qui posent un cadre de protection.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous