Les croisades de Caroline Fourest

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La trajectoire de Caroline Fourest, vigie anxieuse d’une France sous « menace islamiste », éminence grise et visiteuse du soir de la gauche au pouvoir, est moins un cheminement personnel que le reflet d’une dérive : celle d’une gauche hagarde pour qui la République tient lieu depuis quinze ans de question sociale. Une enquête de la Revue du Crieur, dont le 6e numéro est sorti le 23 février 2017.

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Caroline Fourest est parmi les siens. Le 6 décembre 2016, dans la salle du groupe socialiste de l’Assemblée nationale, le député socialiste Jean Glavany organise ses Rencontres annuelles de la laïcité – en 2015, Latifa Ibn Ziaten, mère d’un des militaires tués par Mohamed Merah à Toulouse, y avait été « huée » et « agressée » parce qu’elle portait le voile.

L’animateur de la journée, Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra ), un proche de Manuel Valls, est un ami. Au Parti socialiste, C. Fourest est une figure connue : invitée régulière des universités d’été, on la croise dans des conférences de presse, des meetings ou dans ce type de session à huis clos destinée à préparer le programme du parti pour 2017. Elle n’est pas toujours tendre avec le PS, peut y être contestée, mais elle fait partie des meubles. Elle est proche d’anciens de SOS-Racisme, a encouragé avec bienveillance l’émergence de mouvements comme Ni Putes ni soumises ou Osez le féminisme, biberonnés dans la galaxie socialiste.

Ceux qui ne l’aiment pas assurent qu’elle sert de boussole laïque déréglée à un parti qui ne pense plus. Ceux qui l’apprécient, comme le sénateur PS de Paris David Assouline, louent son « courage ». Selon l’Élysée, elle a une « relation directe » avec François Hollande. Mais son réseau proche au sein du PS est surtout vallsiste. Elle connaît l’ancien Premier ministre depuis longtemps. Après les attentats, C. Fourest a été vue de temps en temps dans les couloirs de Matignon. Serait-elle son cerveau ? De très proches de M. Valls nuancent : Valls, disent-ils, consulte tous azimuts et l’académicien (fort peu socialiste) Alain Finkielkraut est plus influent qu’elle. Ils se décrivent en tout cas tous les deux en vigies d’une laïcité attaquée, se voient en porte-drapeau de la lutte contre l’extrême droite et bataillent contre une partie de la gauche. Comme C. Fourest l’a rappelé, quand Manuel Valls parle de « deux gauches irréconciliables », c’est moins pour parler d’économie que de « ceux qui font des meetings avec Tariq Ramadan », l’intellectuel suisse contesté que C. Fourest caricature en cheval de Troie de « l’islam politique fondamentaliste des Frères musulmans » en Europe.

Caroline Fourest en 2013 à Paris Caroline Fourest en 2013 à Paris
Cette « ligne de fracture » politique, Caroline Fourest l’a théorisée il y a plus de douze ans. Dans un texte intitulé « Gauche contre gauche », paru dans sa revue ProChoix, elle fustigeait « une gauche antiraciste qui devient antiblasphème grâce au mot “islamophobe” », et ces « féministes qui deviennent pro-voile et traitent les autres féministes de “racistes” ». Un an plus tard, elle appelait même au combat : « Une autre gauche est encore possible, mais elle ne pourra survivre sans un affrontement idéologique fratricide avec la gauche confuse et sa tentation obscurantiste. » Comme elle, Manuel Valls aime à fustiger la constellation des « islamo-gauchistes ». Cette expression, qui a fait florès à droite et à l’extrême droite, a été élaborée au début des années 2000 par Pierre-André Taguieff dans son livre La Nouvelle Judéophobie. Cet historien des idées est décrit par Fiametta Venner, compagne et coauteure de C. Fourest, comme un de ses « inspirateurs ».

« Sur la laïcité, elle a fourestisé Valls », déplore un intellectuel qui fréquente l’ancien Premier ministre. De son côté, Malek Boutih, député socialiste de l’Essonne et ancien président de SOS-Racisme, n’a pas de mots assez élogieux pour C. Fourest : « Elle a les mains dans le cambouis. Elle combat les Tartuffe qui sont toujours dans la nuance et ne jouent jamais franc-jeu, cette société molle, confortable, qui dit “pas d’amalgames” et a laissé pénétrer les idées réactionnaires au cœur de la gauche française. Elle mène une bataille centrale : on ne peut pas être de gauche et antilaïque. » Il s’étonne du « degré de haine qu’elle suscite » : « On dirait que c’est la sorcière de Salem qu’il faut brûler. »

Tenter un portrait intellectuel de Caroline Fourest, c’est s’aventurer sur des pentes glissantes. La littérature la concernant est abondante, mais parfois sexiste et fielleuse. C. Fourest est une femme, et une féministe. L’ancienne présidente du Centre gay et lesbien de Paris, qui enquêta à la fin des années 1990 pour Têtu sur les réseaux de l’extrême droite catholique et milita en faveur du Pacs, n’a par ailleurs jamais caché son homosexualité. Pour toutes ces raisons, le Front national, les partisans d’Alain Soral comme les catholiques intégristes de Civitas la haïssent – elle et des Femen furent frappées en 2013, en marge d’une manifestation contre le mariage des couples de même sexe. Pour toutes ces raisons, beaucoup de féministes, de militants LGBT ou de sympathisants de gauche la considèrent comme une référence.

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C. Fourest, c’est aussi, bien sûr, une ancienne de Charlie Hebdo. Pendant l’affaire des caricatures de Mahomet, en 2006, elle est en première ligne, défendant aux côtés du directeur de la publication Philippe Val la « une » de l’hebdomadaire sur laquelle un Mahomet « débordé par les intégristes » se plaint d’être « aimé par des cons ». Ce dessin et deux des douze caricatures de Mahomet vaudront au journal un procès (gagné), intenté par des associations musulmanes à cause de « leur caractère raciste ». C. Fourest quitte Charlie en 2009, après le départ de P. Val à la direction de France Inter. Elle et F. Venner disent s’y sentir « à l’étroit », ne plus apprécier la « tradition “bête et méchante” qui refait surface à Charlie ».

C. Fourest se serait bien vue prendre la succession de P. Val, mais la rédaction n’y a même pas songé et s’est tournée naturellement vers le dessinateur Charb – une des victimes de l’attentat de janvier 2015. Dans Éloge du blasphème, paru après la tuerie de Charlie Hebdo, C. Fourest revient sur cette affaire des caricatures. Charlie Hebdo, écrit-elle, « est animé par des athées, dont certains de culture musulmane, qui ont en commun de vouloir désacraliser tous les symboles » religieux. La publication des caricatures était pour elle un acte d’« égalité » et non d’« humiliation », qui l’a contrainte à vivre sous protection policière.

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Au cours de la dernière décennie, Caroline Fourest a réalisé des documentaires pour France Télévisions, Arte ou La Chaîne parlementaire. Elle a tenu chronique au Monde, à France Inter et, jusqu’à cet été, à France Culture. Dans ses tribunes, elle parle de l’actualité, d’Europe, de mondialisation, de la société, de Nuit Debout, de féminisme ou des religions. Mais ce ne sont pas ces textes-là, guère mémorables, qui l’ont rendue célèbre. C. Fourest s’est fait connaître en 2004 avec la publication de Frère Tariq, une enquête où elle dépeint le prédicateur Tariq Ramadan en « stratège intégriste », « spécialiste du double langage », qui pratique la « dissimulation ». Depuis, elle porte le flambeau de la lutte contre les « intégristes », les « rouges-bruns » et leurs « idiots utiles ». Elle est devenue une polémiste, adepte du « clash » vu à la télé, pour parler en priorité d’intégrisme, surtout musulman. Elle tient depuis cet été une chronique pour Marianne, hebdomadaire qui fait de la laïcité un « combat français », fustige le « communautarisme » et, lui aussi, les « islamo-gauchistes ».

« Pour le pôle laïque de la gauche radicale, elle reste une référence », estime l’universitaire Philippe Corcuff, qui l’a croisée à Charlie Hebdo au début des années 2000. Du Parti de gauche (PG) de Jean-Luc Mélenchon aux cercles altermondialistes jusqu’à Lutte ouvrière, son féminisme, son combat antiraciste et son soutien à la liberté d’expression des intellectuels menacés lui donnent de l’écho. « Il y a dans notre société un retour de la religion dans l’espace public qui est fatigant, dit l’ancienne coprésidente du PG, Martine Billard. Des voix comme elle sont utiles. » Élevée dans une famille très à droite d’Aix-en-Provence – mère antiquaire, père négociant en vins –, Caroline Fourest-Guillemot a fait ses études dans une école privée. « Il y avait une église au milieu de la cour et, en cas de manifestation, les grilles étaient fermées pour pas qu’on soit perverties », a-t-elle raconté au Monde.

« Jeanne d’Arc » républicaine – l’expression est employée par plusieurs des trente interlocuteurs interrogés pour cet article –, elle revendique l’héritage des Lumières, vante le rationalisme et le modèle français « de laïcité, jacobin et intégrateur », qu’elle oppose au modèle « anglo-saxon ». « D’après l’approche anglo-saxonne, écrit-elle, l’égalité consiste à respecter tous les totems et tous les tabous de chaque communauté pour qu’elles coexistent sans conflit. L’approche laïque à la française croit au droit de les briser tous. »

En réalité, elle défend une conception maximaliste de la laïcité, instaurée en 1905 avec la loi de séparation des Églises et de l’État. « Elle entretient un rapport quasi religieux à la laïcité, dont elle s’érige en grande prêtresse, analyse l’historien de la laïcité Jean Baubérot, qui fait partie de ses bêtes noires. Pour Valls, pour elle et une partie de la gauche, tout ce qui – en matière religieuse – va vers un certain “fondamentalisme” constitue une étape vers un extrémisme violent. Donc, tout dialogue ou contact avec des personnes considérées comme “proches” de ce fondamentaliste, fait soit preuve de faiblesse, soit de complicité envers cet extrémisme, en affaiblissant, en trahissant, le camp des laïcs. On trouve là la recherche d’une pureté laïque analogue à la quête d’une pureté religieuse de certains croyants… »

« Islamophobie vertueuse »

Adulée par certains, elle est vilipendée par d’autres, qui voient en elle une des figures médiatiques ayant le plus contribué à la légitimation d’un discours stigmatisant les musulmans, en particulier depuis le 11 septembre 2001. « Caroline Fourest est représentative d’une évolution d’une partie de la gauche et de l’extrême gauche qui est devenue tellement obsédée par l’islam qu’elle a perdu de vue la question sociale et s’est aveuglée sur un certain racisme inconscient en son sein, déplore Mona Chollet, journaliste au Monde diplomatique et ancienne de Charlie Hebdo. Elle n’est pas la seule, bien sûr, mais elle fait partie de ceux qui ont banalisé l’islamophobie et en ont fait quelque chose de vertueux. »

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En 2004, le journaliste Claude Askolovitch, alors au Nouvel Observateur, avait consacré un portrait élogieux à C. Fourest et F. Venner, ce couple de « combattantes » qui « se saoulent au Nutella, se gavent de télé et d’Internet, s’aèrent les méninges à la Playstation » et veulent « combattre tous les fascismes à la fois ». Il soutient alors leur combat contre Tariq Ramadan. Aujourd’hui, C. Askolovitch parle d'un article « paresseux ». « Je les trouvais plutôt marrantes il y a quinze ans, dit-il. Mais, depuis Tirs croisés [ paru en 2003 ], je n’ai jamais été capable de lire un seul de leurs bouquins. C. Fourest est un épiphénomène dans un paysage plus large : la défense des juifs et des homos a été instrumentalisée pour encercler les musulmans. »

Même à gauche, dit-il, où « l’islamophobie est devenu un cadre structurant dans les années 2000 ». Comprendre la trajectoire intellectuelle de C. Fourest, y compris la rage qui l’anime, c’est se replonger dans quinze ans de déchirements violents au sein de la gauche comme de la société française autour de l’islam et des musulmans. Pour saisir les racines de la zizanie, il faut repartir près de vingt ans en arrière.

« Il y a chez elle un tournant au début des années 2000. Auparavant, elle était une figure minoritaire et mineure. Elle devient alors majoritaire et majeure. Il y a évidemment un rapport avec ce qu’elle dit. Son décollage social a coïncidé avec une réorientation de ses thématiques. Certes, elle ne parle pas que d’islam, mais c’est ce que son public retient. » Celui qui parle s’appelle Éric Fassin. Il a rencontré C. Fourest il y a bien longtemps, en 1998. Éric Fassin, aujourd’hui professeur de sociologie à Paris-8, internationalement reconnu, est alors un spécialiste des études de genre et des minorités qui commence à avoir une petite réputation. C. Fourest, elle, est toute jeune, vingt-deux ans à peine. Mais elle milite comme lui pour l’instauration d’un contrat social pour les couples de même sexe – ce sera le Pacte civil de solidarité, voté l’année suivante dans une ambiance électrique.

Éric Fassin accepte d’envoyer des textes pour sa revue. Avec F. Venner, sa compagne, chercheuse sur l’extrême droite rencontrée deux ans plus tôt alors que C. Fourest travaille pour le magazine étudiant Transfac, elle vient de créer ProChoix. Le numéro un, daté de décembre 1997, est une feuille de douze pages tirée à 2 000 exemplaires. Il s’ouvre par un manifeste de gauche radicale : « Inventer un mouvement prochoix passionnant et qui plus est peut-être à la source d’une nouvelle gauche : ambitieuse, écologiste, égalitaire, féministe, antiraciste, antisexiste, antihomophobe. Une gauche qui n’empiète pas sur les idées de droite pour rassurer l’électorat lepéniste, une gauche à gauche, antidote à tous les provies, à toutes les extrêmes droites. Enfin ! » Dans ProChoix, C. Fourest et F. Venner écrivent beaucoup sur les anti-IVG d’extrême droite et les « pro-life » américains.

L’été 2001 va tout changer. À quelques jours d’intervalle, deux événements s’entrechoquent. La grande conférence mondiale contre le racisme de Durban (Afrique du Sud), débutée fin août, où certains États entreprennent d’assimiler sionisme et racisme. Et, bien sûr, le 11 Septembre. « Putain de rentrée ! » écrit Fourest dans sa revue. Elle et F. Venner reviennent « estomaquées » de Durban, où elles ont vu une « obsession antijuifs », les « Juifs assimilés aux nazis », « la visible empathie de militants antiracistes français pour des ONG islamistes diffusant des tracts ouvertement antisémites sous prétexte de résister à la politique d’Israël ». Elles analysent le 11 Septembre comme « un épisode dans la reconquête entreprise de longue date par l’islamisme, […] une déclaration de guerre, non pas à l’administration Bush mais aux démocraties laïques du monde entier ». La guerre, déjà.

Tirs Croisés, leur premier livre – c’est C. Fourest qui signe, mais leurs ouvrages sont généralement écrits à deux –, traite de tous les intégrismes, catholique, juif et musulman. À plusieurs reprises, elles signalent toutefois le « surcroît de dangerosité de l’islamisme ». « L’islamisme occupe effectivement la pôle position chez les intégristes. Il est actuellement le mieux placé pour exercer ses diktats et terroriser ceux qui lui résistent », écrivent-elles, avec ce ton martial et ces locutions angoissées qui caractérisent leur prose. « Je ne hiérarchise pas, je ne classifie pas. L’ennemi, c’est l’intégrisme, l’instrumentalisation du politique à des fins liberticides, antirépublicaines et antilaïques, dit-elle encore en décembre 2016 à l’Assemblée nationale. Mais l’intégrisme le plus violent c’est bien celui qui se revendique de l’islam. […] C’est un projet totalitaire. Il joue de nos failles, de nos envies d’être tolérants au nom de la diversité et du multiculturalisme. »

En 2003, la loi sur les signes religieux ostensibles à l’école – mais c’est bien du voile musulman dont il est alors question – marque une autre rupture. ProChoix implose. Éric Fassin et l’anthropologue Françoise Gaspard, membres du comité éditorial, ou le collaborateur de la revue Pierre Tevanian refusent cette « loi d’exception ». « C’était évident qu’on était du même côté, et soudain, il devient évident qu’on ne l’est plus », se rappelle Éric Fassin. « Accepter le port du voile n’est pas respecter l’islam mais soutenir une lecture particulièrement sexiste et intégriste du Coran, écrit C. Fourest. Soutenir le port du voile n’a rien de tolérant… C’est, au contraire, faire preuve d’un relativisme culturel coupable. » Le jugement est sans appel. Depuis, elle n’a pas varié. Pour C. Fourest, une femme voilée est une militante politique.

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Le voile « s’inscrit dans une reconquête politique qui défie le processus de libération des mœurs en proposant le sexisme comme réponse à la convoitise », écrit-elle en 2009. « Une personne souhaitant sincèrement tenir compte des autres et du vivre-ensemble ne peut ignorer les résonances implicites du voile dans l’espace public. […] Porter le voile quand on est né dans un pays laïc est un choix plus régressif et réactionnaire que de le porter dans un pays musulman. » Qu’il puisse être porté pour des raisons fort diverses et parfois déconnectées de la religion n’est pas la question. Dans son dernier livre, Génie de la laïcité ( évidente allusion au Génie du christianisme de Chateaubriand ), paru en octobre 2016, C. Fourest voit avec inquiétude s’approcher le jour où « une députée, censée représenter tous les Français, voudra siéger en voile à l’Assemblée ».

« L'islamophobie », « arme liberticide »

Elisabeth Badinter Elisabeth Badinter
L’épisode traumatique de la loi sur le voile fait imploser le féminisme français et crée de nouvelles polarisations dans l’espace public. « D’un côté les figures “historiques”, souvent peu connues du grand public, […] accusées d’avoir privilégié, en défendant les jeunes filles voilées, le combat antiraciste au détriment de la cause des femmes, racontent les journalistes Stéphanie Marteau et Pascale Tournier dans Black Blanc Beur, livre paru après les émeutes de 2005 dans les quartiers populaires. En face d’elles, les nouvelles féministes qui, à l’inverse, se sont mobilisées pour l’exclusion des adolescentes voilées de l’école : Ni Putes ni soumises, Pro-Choix, la Ligue du droit des femmes » et « de puissants leaders » d’opinion, comme le mensuel féminin Elle ou la philosophe Élisabeth Badinter.

Le 26 février 2005, Caroline Fourest et Fiammetta Venner, mais aussi François Hollande (alors premier secrétaire du PS), Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair, le fondateur de SOS-Racisme Julien Dray, Aurélie Filippetti ou Fadela Amara, fondatrice de Ni Putes ni soumises (et future secrétaire d’État de Nicolas Sarkozy) signent avec des associations un « manifeste pour un nouveau combat féministe ». « Le caractère universel des droits de l’homme est récupéré et vidé de son sens pour en faire un instrument de promotion des particularismes et bien souvent des pratiques archaïques », écrivent les signataires. Commentaire cinglant des auteures de Black Blanc Beur : « C’est donc avec bonne conscience que les nouvelles féministes, frappées de réminiscence coloniale, peuvent attaquer l’islam en y voyant une religion hostile au sexe faible. Comme les émissaires de la IIIe République, elles veulent sauver les femmes arabes – contre leur gré si nécessaire –, qu’elles pensent prisonnières des hommes musulmans. Héritières des Lumières, représentantes de l’Occident éclairé qui veut encore croire en sa toute-puissance, porteuses de valeurs mythiques, elles font rimer émancipation avec occidentalisation. »

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La bataille contre l’intégrisme musulman se double très vite d’un autre combat, sémantique, mais que C. Fourest et F. Venner jugent crucial : le refus du mot « islamophobie » – terme du dictionnaire qui désigne la façon dont les musulmans peuvent être vus avec méfiance, stigmatisés, essentialisés, victimes de racisme. C. Fourest l’a toujours écrit avec des guillemets et lui préfère le terme « racisme antimusulman ». « Le concept d’“islamophobie” est devenu une arme liberticide entre les mains des militants antiracistes », affirme-t-elle dès Tirs Croisés. D’après elle, le terme, « l’une des armes les plus redoutables inventées pour neutraliser toute mise en cause laïque de la religion », est utilisé à dessein par les intégristes « pour déligitimer les prises de position de femmes osant se révolter contre les décisions sexistes prises au nom de l’islam ». « Le mot “islamophobie” a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère, écrit-elle. Il a pour la première fois été utilisé en 1979 par les mollahs iraniens, qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes” en les accusant d’être “islamophobes”. Il a été réactivé au lendemain de l’affaire Rushdie, par des associations islamistes londoniennes. »

Cette thèse, C. Fourest et d’autres la martèlent depuis plus d’une décennie. Le chercheur du CNRS Marwan Mohammed et le sociologue Abdellali Hajjat ont démontré en 2013 qu’elle était erronée. « Cette notion date du début du XXe siècle et provient d’un groupe d’“administrateurs-ethnologues” français spécialistes de l’islam ouest-africain, rappelle M. Mohammed. Dès 1910, ils s’inquiètent de cette “islamophobie”, car l’administration coloniale affiche une ignorante hostilité à l’encontre des musulmans et de leur religion, ce qui risque de fragiliser la domination française. » La thèse des mollahs a été si popularisée que le mot « islamophobie », utilisé sans soulever de polémique partout dans le monde, provoque toujours des poussées d’urticaire ou des montées d’angoisse dans une partie de l’élite française. Manuel Valls ne l’a jamais utilisé à Matignon et François Hollande s’y est peu risqué. Il semble devenu piégé, comme si l’utiliser trahissait une naïveté ou des intentions cachées…

Au milieu des années 2000, les piliers de la « pensée Fourest » sont bien établis : lutte contre l’« islam politique » en France et dans le monde, défense de la laïcité menacée et de l’universalisme, refus d’une « islamophobie » faite pour désarmer la critique de la religion. Ils vont se déployer jusqu’à aujourd’hui dans des livres, la plupart publiés chez Grasset, où elle bénéficie de la bienveillance de l’essayiste-star Bernard-Henri Lévy… C. Fourest, qui entend mener un « combat transversal », a continué de travailler sur l’extrême droite. Mais elle s’est surtout spécialisée dans les essais au ton prophétique, qui se caractérisent par leurs généralisations souvent hâtives et par leur noirceur alarmiste.

Ses adversaires et leurs « idiots utiles »

Son dernier opus, Génie de la laïcité, débute par des phrases fort anxiogènes : la guerre, encore. « Le totalitarisme qui menace le siècle se réclame de Dieu, à tout bout de champ. Sous le drapeau vert-brun de l’islamisme, il tempête, viole, esclavagise, décapite et tue aveuglément. » « Nous sommes en deuil perpétuel. Nos réseaux sociaux ressemblent à des cimetières, notre vie virtuelle à une longue procession mortuaire. » Elle poursuit : « L’angoisse collective demeure. […] Daech a de quoi financer le recrutement et l’entretien d’une armée de tueurs pendant des années. » Nous voilà prévenus : « La guerre pourrait ne jamais finir. » « La revanche intégriste est bien en marche. […] Au rythme où frappent les attentats, ce sera la laïcité ou le fascisme. »

Tariq Ramadan en 2016. Tariq Ramadan en 2016.
Toute bataille implique évidemment des adversaires. Dans ses livres, C. Fourest en dresse méthodiquement les listes. Son adversaire préféré est Tariq Ramadan. Il figure dans quasiment tous ses livres, deus ex machina sans cesse convoqué quand il s’agit de matérialiser le danger intégriste. Il faut dire que C. Fourest lui doit beaucoup. Vendu à 20 000 exemplaires, réédition en poche comprise, son livre Frère Tariq a assuré sa notoriété médiatique. À l’époque de sa publication, en 2004, le prédicateur suisse fait de plus en plus parler de lui. Il est populaire et influent auprès d’une deuxième génération de Français de culture musulmane qui ne veulent plus raser les murs comme l’avaient fait leurs parents. Sa participation au Forum social européen de Saint-Denis, en 2003, vient de susciter la polémique.

Après avoir écouté « une centaine de cassettes », lu « une quinzaine de livres, mille cinq cents pages d’interviews et d’articles parus à son sujet dans la presse », C. Fourest conclut que T. Ramadan est « un redoutable ambassadeur de la pensée des Frères musulmans ». Il vise « une révolution culturelle transnationale » et « il est tout à fait capable, à lui seul, d’accélérer la marche vers l’obscurité ». Problème : le livre, qui fonctionne beaucoup par extrapolations et effets rhétoriques, n’apporte guère de preuves concrètes du « double langage » de T. Ramadan. Oui, l’écoute des cassettes et la lecture de ses livres font apparaître que T. Ramadan est bel et bien un religieux très conservateur qui ne s’éloigne guère du dogme. Oui, il est bien le petit-fils du fondateur de la confrérie égyptienne des Frères musulmans, Hassan El-Banna, le fils de celui qui fut un temps leur représentant exilé en Europe, et son frère est un authentique fondamentaliste.

Rien dans l’ouvrage ne démontre pourtant que T. Ramadan fomente un grand dessein secret d’islamisation de l’Europe . Ce dernier dénonce ainsi à sa parution « un édifice mensonger produit par un esprit profondément malhonnête », destiné à « répandre la peur ». Mais sa (sale) réputation est faite. Le livre installe une confrontation entre la jeune féministe et l’essayiste musulman « aux intentions troubles ». Douze ans plus tard, T. Ramadan, professeur à Oxford, qui continue de remplir les salles quand il donne des conférences en France, fait toujours figure d’infréquentable dans le débat public français.

Dans ses livres, C. Fourest s’en prend également depuis longtemps aux Indigènes de la République mais aussi aux Indivisibles de la féministe Rokhaya Diallo, qui lui ont remis en 2012 la peau de banane des « Y’a bon Awards » honorant les propos racistes de l’année – dans le jury étaient aussi présents la journaliste du Monde Florence Aubenas et le comédien Jalil Lespert. C. Fourest n’a par ailleurs pas de mots assez durs contre le Collectif contre l’islamophobie en France, créé par des proches de T. Ramadan, qui recense les actes antimusulmans. Elle conteste leurs « chiffres élevés mais faux ». Elle considère surtout que le CCIF, nid d’« islamistes », veut « intimider toute vigilance [ sic ] envers l’intégrisme ou le terrorisme ». L’air de rien, voilà cette structure dépeinte en suppôt de l’État islamique…

Autres adversaires autoproclamés : ceux qu’elle appelle depuis plus de dix ans les « idiots utiles ». L’expression, empruntée à Lénine, désigne les intellectuels occidentaux qui contribuaient avec naïveté à la propagande soviétique. Dès 2005, dans La Tentation obscurantiste, elle dénonce ces « bons petits soldats », leur « arrogance », leur « volonté autoritaire de faire taire toute critique, leurs mensonges ». « Le risque ne vient pas des Français d’origine maghrébine, ultramajoritairement laïques, mais bien de cette gauche obscurantiste prête à fournir les commissaires politiques et les petits soldats qui manquent aux intégristes. »

Ce marigot des « idiots utiles » n’est jamais défini avec précision. C’est toujours une catégorie générale, invoquée pour disqualifier les intellectuels, chercheurs, associations ou personnalités qui ne sont pas d’accord avec elle. À la lire ou à l’écouter, ils sont nombreux.
C. Fourest a quelque chose du troll des réseaux sociaux. À la fois impulsive et méthodique, elle se choisit des ennemis qu’elle ne lâche plus. C’est par exemple la très laïque Ligue de l’enseignement, qui serait « noyaut[ ée ] » par les « islamistes » depuis la fin des années 1990 – « On a régulièrement droit à un petit mot doux dans ses livres. Elle nous critique avec des rumeurs et des faux-semblants. Elle ne s’informe pas », dit, lassé, son chargé de mission laïcité, Charles Conte. C’est le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, accusé d’avoir signé après les attentats de janvier 2015 une tribune, intitulée « Nous sommes unis », lancée par l’association Coexister et soutenue par quatre-vingts personnalités comme le grand rabbin de France, le président du Conseil français du culte musulman, le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, mais aussi le CCIF et le rappeur havrais Medine – dont un des raps provocateurs, « Don’t Laik », parle de « crucifier les laïcards comme à Golgotha ». Une polémique dans laquelle s’est engouffrée Manuel Valls lui-même. C. Fourest dénonce souvent une « chasse aux laïques ». Elle dit aussi : « Vous imaginez si Charlie Hebdo avait dit “crucifions les musulmans comme à Sétif ” ? »

C. Fourest s’en prend aussi à la très officielle Commission nationale consultative des droits de l’homme ( CNCDH ), dont elle estime le rapport annuel « absolument malhonnêt[ e ] » – il a évoqué une forte augmentation des actes antimusulmans. « Ce qu’elle dit n’est pas exact, répond sa présidente, Christine Lazerges. Le racisme antimusulman ne fait que croître. Notre étude est faite par des chercheurs du CNRS confirmés. La taxer de malhonnête, c’est facile et scandaleux. » Elle a ferraillé récemment contre le respecté historien et sociologue de la laïcité Jean Baubérot, accusé de « préférer fréquenter les fondamentalistes et les mouvements sectaires » et de prôner une « laïcité ouverte ». « Caroline Fourest est intellectuellement malhonnête et insinue des choses qui sont absolument le contraire de ce que j’écris, par exemple que je suis homophobe, dit-il. Elle cherche à “tuer” ceux qui ont des désaccords avec elle, sans se soucier de véracité. »

« Elle mène des fatwas culturelles à l’envers », écrivit un jour l’intellectuel proche du PS Frédéric Martel. Il lui reproche « sa vision obsessionnelle de l’islam » et se demande si elle n’a pas fini « par croire à ses propres théories du complot ». « Caroline Fourest écrase au bulldozer », dit Rokhaya Diallo, qui constate à chaque polémique sa force de frappe médiatique. « Elle n’est pas dans le débat, elle est dans la pression », convient l’ex-socialiste et fondatrice d’Osez le féminisme Caroline De Haas, « initiée au féminisme et au lien entre religions et droits des femmes » par C. Fourest. Elle fustige aussi la prétendue « gauche Mediapart » et, par deux fois, a refusé de nous répondre pour cette enquête.

Glissements

Pour appuyer ses démonstrations, Caroline Fourest ne craint pas d’énoncer des demi-vérités, voire de vrais mensonges. Dans Tirs croisés, elle affirme que la maire de Lille Martine Aubry « a fini par céder : la piscine de Lille-sud est désormais réservée aux femmes». Il s’agissait en réalité d’un créneau horaire pour une association de femmes obèses du centre social, dont beaucoup se trouvaient être musulmanes. Au Monde, l’à-peu-près de ses chroniques exaspère bien des journalistes, comme lorsqu’elle reprend la rumeur d’un four crématoire prêté par le régime iranien à Bachar El-Assad. En 2014, le CSA épingle une de ses chroniques de France Culture dans laquelle elle avait affirmé sans vérifier que des séparatistes ukrainiens avaient « arrach[ é ] les globes oculaires [d’officiers ] avec un couteau ». « Elle peut faire des erreurs, elle n’est pas productrice de vérité : elle est dans le combat féministe et laïque », l’excuse son ami Malek Boutih.

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Lorsqu’elle obtient en 2006 le prix du livre politique pour La Tentation obscurantiste, plusieurs chercheurs lui décernent ironiquement des « lauriers de l’obscurantisme ». Ils s’insurgent contre une « haine viscérale de la connaissance scientifique » qui invite à «intérioriser les clichés », déplorent un « pamphlet qui s’érige frauduleusement en argumentaire rationnel, alors qu’il ne repose que sur le trafic des émotions, des peurs, permettant d’ânonner des lieux communs sur l’islam et les musulmans ».

Ils dénoncent notamment le « tour de passe-passe essayiste [ qui ] consiste à disqualifier comme “ islamiste ”, c’est-à-dire comme un danger social, tout musulman refusant de se démarquer explicitement de son appartenance religieuse ». Quelques années auparavant, dans Tirs croisés, C. Fourest elle-même admettait que le « terme “ islamisme ” présente un risque de confusion avec celui d’ “ islamique ” », raison pour laquelle elle préférera, dit-elle, employer le mot « intégriste ». La précaution sémantique n’a duré que quelques pages. En réalité, C. Fourest utilise le mot « islamistes » aussi bien pour définir certaines associations musulmanes françaises, les formations politiques se revendiquant de l’islam ( en Tunisie ou en Turquie, par exemple ) ou pour caractériser les terroristes.

Enseignant à Sciences Po Lyon, Philippe Corcuff s’est intéressé à la façon dont l’islam a été peu à peu essentialisé dans les débats publics au cours des années 2000. « Son islamophobie n’est bien sûr pas celle de Zemmour : elle ne diabolise pas l’islam comme une menace. En revanche, elle a une thèse et tout doit entrer dans sa démonstration. Alors elle opère, à travers des amalgames successifs et des associations lexicales et sémantiques plus soft, des glissements entre pratiques des musulmans ordinaires et islamisme. » Il cite par exemple une tribune parue en 2010 dans Le Monde sur une candidate voilée du Nouveau Parti anticapitaliste ( NPA ), dans laquelle le féminisme islamique est forcément associé aux « islamistes » et le voile à la réaction, voire à la burqa.

C. Fourest se défend vigoureusement de toute « récupération raciste de la laïcité ». Mais elle finit souvent par tout mélanger. Comme lorsqu’elle semble suggérer un lien entre employé musulman, radicalisation et menace terroriste. « Par les temps qui courent, un employeur hésite d’autant plus à embaucher un ou une salariée de culture musulmane qu’il craint de ne pouvoir le licencier en cas de radicalisation ou de comportements exigeant des aménagements sans fin. La peur peut même friser la terreur depuis qu’Hervé Cornara, un employeur ayant donné sa chance à un chauffeur salafiste, a été décapité [ … ] au nom de l’État islamique le 26 juin 2015. »

« Elle dénonce sans cesse des “idiots utiles” mais elle devrait s’interroger sur l’usage qui est fait de ses propre discours. De quoi est-elle l’“idiote utile” ? C’est à elle de se poser la question », commente Éric Fassin. C. Fourest a par exemple longtemps fréquenté le fondateur du groupuscule Riposte laïque – connu pour ses fameux « apéros saucisson-pinard » –, Pierre Cassen, un islamophobe revendiqué qui fut condamné en 2012 pour incitation à la haine, et fraie ouvertement avec le Bloc identitaire. En 2006, elle écrivit même une tribune avec lui. Dans ProChoix, elle lui dit un jour son « amitié »… avant de dénoncer trois ans plus tard une « dérive » qui « n’a surpris personne ». « Voilà une façon bien expéditive de se dédouaner », commenterait sans doute C. Fourest si elle écrivait sur elle-même.

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De temps en temps mordue au mollet par C. Fourest, la sociologue de Paris-8 Nacira Guénif-Souilamas a coécrit il y a douze ans un livre sur la façon dont la « fille voilée » et le « garçon arabe » sont devenus les bêtes noires du féminisme « républicain ». Elle porte un jugement sévère. « Par ses logiques d’influence, de pression, d’intimidation, mais aussi par l’indigence de sa pensée, elle est le symptôme d’un repli et de l’effondrement des horizons intellectuels. Elle ne pense que pour asseoir sa position. En fait, il faudrait ne plus prêter attention à ce qu’elle dit. De nombreux médias le font parce qu’ils sont paresseux. Ça, c’est du repli communautaire, bien-pensant de gauche et bien ignorant de ses propres travers ! La pensée radicale a été diabolisée, congédiée, criminalisée. Il ne reste que cette eau tiède servie à tout bout de champ, qui se prétend être le summum de l’audace intellectuelle. »

Caroline Fourest mène aussi des guerres très personnelles. Elle sait se faire le porte-voix efficace d’un petit groupe d’ultra-laïques dont elle partage et amplifie les combats, de la Licra ( Ligue contre le racisme et l’antisémitisme ) au Comité Laïcité République présidé par Patrick Kessel, un ancien grand maître du Grand Orient de France. La première obédience maçonnique française est sans cesse traversée de vives tensions autour de la laïcité, entre partisans stricts de la loi de 1905 et tenants d’une laïcité quasiment identitaire qui veulent la modifier – des « frères » la disent d’ailleurs membre du Grand Orient de France, ouvert depuis peu aux femmes, elle assure ne « faire partie d’aucune loge ».

En même temps, elle sait toujours se recentrer pour ne pas écorner son image. Elle s’est par exemple gardée de rejoindre le Printemps républicain, initiative lancé par le théoricien socialiste de l’« insécurité culturelle » Laurent Bouvet, où elle compte pourtant de nombreuses connaissances. Contrairement à nombre de ses soutiens ( à commencer par Manuel Valls lui-même ), elle se garde de prôner une loi sur le voile à l’université, l’interdiction des mères voilées accompagnatrices ou les arrêtés antiburkinis, qu’elle condamne. Tout en argumentant que les femmes qui le portent feraient mieux de se baigner dans leur « piscine privée » ou leur « baignoire » – on a vu remarque plus féministe…

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À la fin des années 1990, Didier Lestrade, le cofondateur de Têtu, se rappelle avoir vu débarquer dans les locaux du journal une jeune pigiste déterminée. « Tu ne pouvais pas être plus communautaire qu’elle, se souvient-il. Elle était très bosseuse, son boulot sur l’extrême droite était intéressant. » En 2012, dans un livre énervé au titre évocateur, Pourquoi les gays sont passés à droite, celui qui est aussi une figure de la lutte antisida à Act Up-Paris tutoie avec véhémence cette ancienne collaboratrice anonyme qui s’appelait C. Fourest.

« Nous nous désolidarisons de toi, tout de suite, tu nous as engagés dans une voie qui n’a jamais été la nôtre, et tu devrais avoir honte. […] S’associer avec les pires secteurs politiques et médiatiques du pays contre une autre minorité, on ne l’a jamais fait. Tu as ouvert une porte qui a laissé passer un discours sinistre et libéré la parole raciste. » « Le “combat” mené par C. Fourest et la “libération” de la parole ont un prix terrible, écrit-il dans son livre. L’image de l’homosexualité que donne cette gauche au reste du monde est celle d’une homosexualité blanche et bourgeoise qui s’attaque à des millions de personnes dont la majorité est pauvre. […] On utilise la défense de la minorité gay comme repoussoir à la frontière. C’est ça l’homonationalisme LGBT. »

C. Fourest défend depuis longtemps l’égalité des droits, et notamment la procréation assistée pour les couples de femmes, que le PS n’a pas votée avec le mariage des couples de même sexe. Mais il lui arrive de dénoncer une étrange et mystérieuse « nébuleuse “homo-islamiste” », formule que ne renierait sans doute pas un éditorialiste de la droite dure. D’ailleurs, le seul livre du duo Fourest-Venner traduit à l’étranger, Frère Tariq, l’a été par une maison d’édition ultraconservatrice, Encounter Books, qui publie les ouvrages des climato-sceptiques américains, de l’ancien ambassadeur à l’ONU de George W. Bush John Bolton, ou d’une des animatrices radio préférées de Donald Trump, Laura Ingraham.

Ne serait-elle pas devenue tout simplement réac ? Dans l’abondante littérature du couple Fourest-Venner, il y a un passage de la revue ProChoix qui pique les yeux. Il s’agit d’un édito de 1999 signé Fiammetta Venner. Intitulé « En attendant d’être réactionnaires », il tance ces « militants progressistes de jadis », « si avant-gardistes pour leur époque mais si efficaces qu’ils sont aujourd’hui dépassés », et ceux qui « ont fini par défendre des idées contraires à celles qu’ils défendaient la veille ». L’attaque vise alors les « experts et intellectuels » de gauche, comme la sociologue Irène Théry – qui changera d’avis ensuite au point de soutenir le Mariage pour tous –, ou des féministes historiques qui « ont pris position contre le Pacs ». La prose de F. Venner est féroce, comme toujours, mais aussi drôle, ce qui est plus rare. Elle s’interroge : « Comment jugera-t-on dans dix ans ce quarteron de pseudo-intellectuels qui rotent les mots “République” et “universel” comme des gousses d’ail mal digérées mais méprisent la revendication de l’égalité ? »

F. Venner s’amusait alors à imaginer le jour où, avec C. Fourest, elles iraient « rejoindre » le « panthéon des combats d’avant-garde dépassés ».

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Cette enquête de la Revue du Crieur, une co-production Mediapart-les éditions La Découverte, est également disponible dans le sixième numéro qui sort jeudi 23 février.
Le sommaire complet de ce numéro peut être consulté ici

Précision: Après la parution de cet article, Claude Askolovitch a tenu à préciser qu'il ne « reniait » pas l'article publié en 2004 dans Le Nouvel Obs au sujet de Caroline Fourest et Fiametta Venner, comme indiqué. Il les soutenait alors, explique-t-il, contre Tariq Ramadan. Puis il a pris ses distances pour les raisons qu'il indique. Précision ajoutée à notre enquête.