Parmi les musulmans, les appels à libérer Ramadan divisent

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Plusieurs organisations et personnalités musulmanes, rejointes par des militants antiracistes, demandent la remise en liberté de Tariq Ramadan au nom d’une égalité de traitement judiciaire et par souci de sa santé. Mais certains soutiens remettent également en cause la parole des plaignantes. Cette campagne divise les musulmans, et au-delà.

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Restées silencieuses jusqu’à l’incarcération de Tariq Ramadan début février, plusieurs organisations et personnalités musulmanes, rejointes par des militants antiracistes, ont récemment pris la parole pour demander sa mise en liberté. Sans se prononcer sur le fond de la procédure pour viols, elles dénoncent une inégalité de traitement, notamment au vu de sa santé. Certains soutiens jettent également le doute sur les témoignages de viol des deux plaignantes.

Après trois mois d’enquête préliminaire et l'ouverture d'une instruction judiciaire, le prédicateur musulman a été mis en examen, le 2 février, à Paris, pour viols, dont l’un sur personne vulnérable, après les plaintes fin octobre de deux femmes. Il a été écroué à la prison de Fleury-Mérogis (Essonne).

Les avocats de Tariq Ramadan, qui affirme souffrir de deux pathologies dont une sclérose en plaques et a été hospitalisé le 16 février, avaient déposé un recours contre son placement en détention provisoire. Mais la cour d’appel de Paris a décidé jeudi 22 février de son maintien en prison. Une expertise médicale avait jugé son état de santé compatible avec son incarcération et mis en question le diagnostic de ces maladies. L’islamologue a refusé de comparaître à cette audience à huis clos.

Le code de procédure pénal prévoit qu’une détention provisoire peut être ordonnée si elle constitue « l’unique moyen » de conserver des preuves ou indices, d’empêcher une pression sur les témoins et victimes, de protéger la personne mise en examen, de garantir son maintien à disposition de la justice, de mettre fin à l’infraction ou à un trouble exceptionnel de l’ordre public.

Dans le cas de Tariq Ramadan qui nie ces viols, la justice craignait, selon l’AFP, une fuite à l’étranger ou d’éventuelles pressions sur les plaignantes ou d’autres femmes qui ont témoigné anonymement.

Dans une enquête fouillée, Marine Turchi avait mis en exergue une mécanique de contrôle et de menaces déployée par le professeur universitaire pour maintenir le silence, a minima sur ses relations extraconjugales consenties, mais en incohérence avec son discours puritain.

Pétition en faveur de la libération de Tariq Ramadan. Pétition en faveur de la libération de Tariq Ramadan.
Jusqu’alors la campagne de soutien au prédicateur n’avait pas vraiment pris. Un de ses proches, Yamin Makri, fondateur des éditions Tawhid à Lyon, avait dénoncé en octobre 2017 un complot des « réseaux pro-israéliens » contre « Tariq Ramadan, dont les positions antisionistes sont bien connues ». Mais la tribune aux relents conspirationnistes n’avait été reprise que par son frère Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève. Les grandes voix, comme celle de l’UOIF, récemment rebaptisée Musulmans de France, avaient, elles, préféré rester silencieuses. « Pour l’UOIF, qui est toujours très prudente, c’était politiquement compliqué de soutenir une figure controversée, estime la chercheuse Fatima Khemilat, doctorante à Sciences Po Aix. Le mouvement [de soutien] est venu de la base, qui n’a pas compris cette absence de mobilisation. »

L’annonce, le 14 février 2017, que le prédicateur souffrirait d’une sclérose en plaques, puis la diffusion par ses soutiens d’une vidéo de sa femme Iman Ramadan clamant son innocence, ont fait décoller la campagne FreeTariqRamadan.

Cette dernière, lancée le 20 janvier en français au nom du mouvement appelé Résistance et alternative, en français, anglais et en arabe, présente le prédicateur comme « un prisonnier politique » que l’on voudrait « détruire » par « la calomnie, par la diffamation ». Une photo montre une cinquantaine de participants, mais aucun nom ne figure sur le site de la campagne qui serait, selon plusieurs sources, orchestrée par Yamin Makri et Siham Andalouci, deux proches de Tarik Ramadan et anciennes chevilles ouvrières de Présence musulmane. Les deux pétitions (la première et la deuxième) ont pour l’instant recueilli quelque 105 000 signatures.

Autre pétition en faveur de la libération de Tariq Ramadan le présentant cette fois comme un prisonnier politique. Autre pétition en faveur de la libération de Tariq Ramadan le présentant cette fois comme un prisonnier politique.
De nationalité française et suisse, Iman Ramadan, qui s’était convertie à l’islam et qui a eu quatre enfants avec l’intellectuel, n’était plus apparue publiquement depuis une interview en 2003 à propos du port du voile. Ses vidéos ont donc surpris et créé l’émotion chez nombre de musulmans. Dans la première, d’une quinzaine de minutes, elle défend son mari « victime d’un lynchage médiatique » et d’« accusations mensongères ». « Le portrait qu’on fait de mon mari ne correspond à rien de ce qu’on connaît de lui », dit Iman Ramadan, en affirmant qu’il souffre depuis des années d’une « maladie chronique sévère » et n’aurait pu bénéficier de son traitement en détention. Dans la seconde vidéo, elle évoque le certificat d’un médecin de la prison selon qui « le patient présente deux pathologies graves ». Et condamne « toute insulte, propos haineux, menace adressée aux présumées victimes ».

La vidéo a été relayée par le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) qui l’a assortie au départ d’un communiqué demandant la libération du professeur, vite retiré. Contactée, la directrice actuelle Lila Charef n’a pas pu nous répondre.

Dans une longue tribune, Marwan Muhammad, ancien directeur du CCIF, réclame lui aussi cette remise en liberté de Tariq Ramadan « en attente de son procès » afin d’avoir « accès à des soins nécessaires » et pour « préparer sa défense dans de bonnes conditions ». Il estime que sa « présomption d’innocence ne s’est tout simplement pas exercée, sur le plan médiatique, politique et peut-être même judiciaire ». Dans un exercice d’équilibriste, le militant souligne qu’il faut « accueillir et prendre en compte, avec le plus grand sérieux, le témoignage de victimes qui se déclarent » mais qu’« un certain nombre de points interrogent » dans le témoignage des deux plaignantes.

Les Musulmans de France (ex-UOIF), qui ont longtemps assuré la promotion de Tariq Ramadan, invité chaque année à leur congrès, ont de leur côté publié un communiqué le 14 février, jugeant son maintien en détention « d’autant plus inquiétant que Monsieur Ramadan s’est montré extrêmement coopératif avec la justice ». S’érigeant en témoin de moralité, l’organisation religieuse assure n’avoir « jamais constaté la moindre immoralité ou contradiction entre les valeurs promues par Tariq Ramadan et son comportement ».

Azzedine Gaci, le recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne, et Kamel Kabtane, celui de la mosquée de Lyon, ont également demandé le 21 février « la libération immédiate » de Tariq Ramadan, « en raison de la dégradation de son état de santé », dénonçant un « lynchage politico-médiatique ». Jouant quant à lui sur les textes, l’imam d’Aix-en-Provence Mourad Hamza a prétendu dans une vidéo, publiée le 13 février par le réseau Résistance et alternative, que « si quelqu’un jette la calomnie sur une femme ou un homme chaste, il doit ramener quatre témoins ». À défaut, il s'agirait d'un « pervers ».

Très actif sur les réseaux sociaux, Fateh Kimouche, fondateur du site Al Kanz, a également appelé à rejoindre la campagne FreeTariqRamadan. Ce, par empathie avec ses problèmes de santé, explique l'homme qui souffre d’une fibromyalgie qui « a détruit [sa] vie ». « Il y a eu une sidération qui a fait que beaucoup ne sont pas intervenus jusqu’alors, explique-t-il. Je ne suis pas un partisan de Tariq Ramadan, mais quand j’ai appris qu’il avait une sclérose en plaques et que pendant quinze jours il n’avait pas eu son traitement, je suis intervenu. J’aurais réagi pareil pour mon pire ennemi. » Idriss Sihamedi, président de l’ONG Baraka City « basée sur les valeurs islamiques », a également rejoint la campagne. De même que Sofiane Meziani, professeur d’éthique au lycée Averroès de Lille.

Même d’anciens proches de Tariq Ramadan, qui avaient rompu avec lui depuis plusieurs années, ont repris ce mot d’ordre, comme le militant Abdelaziz Chaambi, fondateur de la Coordination contre le racisme et l'islamophobie, et Nabil Ennasri, docteur en sciences politiques, dénonçant un « traitement scandaleux ».

Fondateur de l’Union des jeunes musulmans qui avait promu le prédicateur suisse au début des années 1990, Abdelaziz Chaambi a coupé les ponts en 2009. Il souligne que pour beaucoup de musulmans l’incarcération de Tariq Ramadan est vécue comme une « énième discrimination » par rapport à la liberté conservée par d'autres personnalités mises en cause pour des violences sexuelles. « Son fan-club verse dans le complotisme et ils ont le beau rôle, car en face la justice ne donne rien de tangible pour expliquer son incarcération », estime le militant lyonnais.

« Il y a un refus de voir la complexité de l’affaire »

Dans une longue vidéo, Nabil Ennasri, réputé proche du Qatar et en froid avec son ancien mentor, liste de son côté les « zones d’ombres » qui fragiliseraient la parole des plaignantes. Ces « éléments troublants » vont de la « non-prise en compte » de la réservation d’un billet d’avion l'après-midi d’un des viols dont est accusé Tariq Ramadan, aux messages échangés avec lui ensuite par une des plaignantes, Henda Ayari, en passant par les nombreux contacts entre les victimes et la compagne de Caroline Fourest, l’une des « adversaires les plus acharnées de Tariq Ramadan ».

Cette mobilisation s’est élargie au mouvement antiraciste avec la publication le 22 février dans Mediapart d’une tribune signée par des militants, des universitaires ainsi que des sportifs qui s’inquiètent d’« instrumentalisations dans la lutte contre les violences faites aux femmes » et réclament « une procédure judiciaire régulière », ainsi qu’une « libération immédiate au regard de son état de santé alarmant ».

« Jusqu’alors beaucoup de personnes avaient préféré se taire, mais la question de la détention et de la santé leur a donné une fenêtre pour intervenir sans se positionner sur le fond du dossier, mais sur le fait que Tariq Ramadan est un homme à abattre qui ne bénéficie pas d’une procédure équitable », note le sociologue Omero Marongiu-Perria, qui connaît bien le monde associatif musulman et est passé par la mouvance des Frères musulmans. « L’autre stratégie est de s’appuyer sur des incohérences apparentes des témoignages les plus accablants – ceux de viol – pour décrédibiliser tous les autres », explique-t-il.

Dans une tribune, il dénonce cette « stratégie suicidaire » qui viendrait selon lui « pour la majeure partie [de] la sphère frériste [Frères musulmans – ndlr], comme si le réflexe tribal – ou idéologique – prenait le dessus sur tout raisonnement analytique distancié ». « La charge symbolique et émotionnelle de voir Ramadan tomber est trop importante pour un certain nombre de musulmans, car tout ce sur quoi ils ont bâti leur intégrité morale, leur religiosité, tout ça tombe, nous explique-t-il. C’est plus facile de s’enfermer dans un conte que de remettre en cause cette figure. »

Le site Oumma.com, « premier site d’informations de l'islam francophone », accuse, lui, « certains prédicateurs et militants associatifs » d’exploiter « cette terrible affaire à des fins bassement carriéristes » et de « s’ériger en donneurs de leçons à l’endroit de ceux qui, selon eux, ne prendraient pas fait et cause pour le prévenu de manière inconditionnelle ». Ses dirigeants défendent leur « traitement aussi juste, transparent et complet que possible » d’une affaire qui a « indéniablement ébranlé la communauté musulmane européenne ». Même si les réactions sont très diverses entre ceux qui sont « consternés par l’écroulement d’un mythe », ceux « qui crient à l’injustice » et ceux « qui estiment que Tariq Ramadan ne les a jamais représentés ».

Haoues Seniguer, enseignant-chercheur en sciences politiques à Sciences Po Lyon qui a reçu des messages le traitant de traître et de « harki », voit également dans certains soutiens des méthodes « conspirationnistes » qui s’ancrent sur un climat islamophobe bien réel. « Il y a un refus de voir la complexité de l’affaire, estime-t-il. Ils partent du principe que la justice est partisane, mais Jawad Bendaoud a par exemple été relaxé, malgré ce climat d’islamophobie et alors que le tribunal de l’opinion l’avait déjà lynché. » Il estime que le « facteur de solidarité communautaire joue à plein : défendre Tariq Ramadan, c’est aussi se défendre contre des accusations de non-solidarité par vos co-religionnaires ».

L’un des ressorts les plus efficaces de la mobilisation reste l’argument du deux poids-deux mesures : la détention provisoire de Tariq Ramadan est jugée injuste, notamment au regard de son état de santé, par rapport au traitement des autres personnalités mises en cause pour des violences sexuelles. La comparaison avec le ministre Gérard Darmanin, dont l’enquête préliminaire pour viol a été rapidement classée (même si l'enquête se poursuit sur une autre plainte pour abus de faiblesse), revient fréquemment sur les réseaux sociaux.

Fatima Khemilat comprend les doutes soulevés par cette incarcération mais souligne l'ambiguïté des appels à libération. « Pour moi, la façon dont Tariq Ramadan est traité par la justice est intrinsèquement lié à ses prises de position politiques, remarque-t-elle. Mais est-ce qu’on demande à ce qu’il bénéficie des mêmes privilèges que les hommes blancs non arabes accusés d’agressions sexuelles ou, au contraire, à ce que tous les suspects de viol soient sévèrement traités par la justice ? C’est une vraie question éthique. On a tendance à oublier que Tariq Ramadan est extrêmement puissant, qu’il a de l’argent, qu’il a été professeur à Oxford, et soutenu par le Qatar. »

En novembre 2017, plusieurs féministes de confession musulmane, dont l'association Lallab, avaient pris position sur plusieurs blogs, dans Le Monde et Mediapart, en appelant à croire la parole des femmes et à en finir avec cette « solidarité négative » qui lierait tous les musulmans. « Elles se retrouvent aujourd’hui un peu isolées, regrette sous couvert d’anonymat une de leurs proches. On leur reproche d’avoir oublié le racisme derrière leur combat féministe. Il y a un renversement du rapport de force assez hallucinant. »

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