Après Conflans, des collégiens se confient: «En ce moment c’est violent, mais on s’habitue à tout»

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Comment les collégiens de Tourcoing à Clichy-Sous-Bois ont-ils réagi à l’attentat, loin de leurs classes ? Aux diatribes islamophobes captées à la télé ? Comment vivent-ils d’habitude les cours sur les religions ou la laïcité ? Paroles brutes.

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D’un ton calme, Louis, collégien de onze ans, rapporte que « le professeur s’est fait décapiter par un monsieur juste parce qu’il a montré un dessin de la religion ». Une phrase d’une violence telle qu’on préférerait ne jamais l’entendre, surtout dans la bouche d’un enfant.

Plus tard, Louis s’imagine joueur de football, « milieu central à la Juve ». Pour l’instant, il est élève en sixième à Moulins (Allier) et semble déjà faire partie d’une génération qui a tout vu ou presque. « En 2020, on s’habitue à tout, à tout ce qui vient », annonce Shanna, élève en troisième et fille d’une mère au foyer et d’un père soudeur. En traînant sur Twitter, la jeune fille de quatorze ans a vu l’horreur, la photo de la tête de Samuel Paty, enseignant d’histoire-géographie assassiné le 16 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) par un terroriste islamiste. « Il a été tranché par la tête. J’ai eu peur, je ne voulais pas voir cette photo », rapporte l’adolescente. 

Tous expriment leur choc avec pudeur. Pas de discours très construits comme ceux des enfants qui, parce qu’ils s’exprimaient bien, ont été jetés en pâture à la télé. Il y a là l’hésitation, les mots qui s’entrechoquent mais aussi un certain détachement, qui au-delà de l’innocence enfantine, pourrait s’expliquer par une accoutumance à la violence d’époque.

Rassemblement en hommage a Samuel Paty , professeur d'histoire-géographie assassiné lors d'une attaque terroriste. THOMAS MOREL-FORT / HANS LUCAS VIA AFP Rassemblement en hommage a Samuel Paty , professeur d'histoire-géographie assassiné lors d'une attaque terroriste. THOMAS MOREL-FORT / HANS LUCAS VIA AFP

À Vertou (Loire-Atlantique), Rose ne comprend toujours pas le mobile de l’assassinat, malgré les explications de son père. « Ça les a énervés parce que dans la religion, c’est interdit de représenter le prophète », tente d’expliquer Romann, élève en classe de cinquième dans les Pyrénées-Orientales. À Montpellier (Hérault), Hacène répète que, « c’est mauvais et c’est triste ce qui s’est passé » et tente de se mettre à la place de famille : « J’aurais la haine. » Il y a tous ceux qui, à quatorze ou quinze ans à peine, ont appris l’information en regardant la télévision, au risque de la violence des débats, des images et des mots qui heurtent. 

« J’ai tout entendu quand mes parents écoutaient BFM », annonce Lyna, Parisienne de douze ans. « Je sais que c’est un professeur qui s’appelle Samuel. Il a montré une caricature du prophète Mohamed qui était nu. Un père a posté une vidéo sur un réseau social puis un Tchétchène a décapité le professeur d’histoire-géographie », récite-t-elle avec précision et calme. « Faut avoir des problèmes pour tuer quelqu’un à 18 ans », estime de son côté Charlotte, scolarisée dans un collège de Corrèze. 

Dans ce grand tourment, l’école manque. Les enseignants et les élèves de l’Éducation nationale sont nombreux, depuis quelques jours, à exprimer leur besoin de parler et d’être ensemble, comme en témoigne Lyna, en cinquième dans un collège privé catholique de Paris. « Dans mon école, à chaque fois que quelque chose se passe dans le monde ou qu’il y a des informations importantes, les professeurs viennent nous en parler, nous expliquer ce qui se passe et nous demander notre avis. Si on avait été à l’école, on aurait pu en parler tous ensemble. »

Et puis il y a ceux qui passent entre les mailles du filet. Christiane, élève en quatrième dans un collège de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) et future styliste ne connaît ni le nom ni l’histoire de Samuel Paty. Pourtant, à l’annonce de l’attentat, la jeune fille de 13 ans trouve tout de suite les mots. Comme si, presque rodée, la génération qui vient savait déjà comment répondre à l’impensable. « Il faut s’accepter les uns les autres, peu importe la religion. Moi, je suis chrétienne et dans ma classe y a des gens de toutes les religions. Sur ça, on est tous d’accord. »

Les angoisses du monde adulte semblent ainsi devenir la triste trame de vie d’adolescents résilients. D’un revers de main, ils balayent aussi les inquiétudes liées au coronavirus. « En ce moment, c’est violent, il y a des gens qui meurent mais nous on s’habitue à tout ce qui se passe », lance Romann, douze ans. « On ne parle pas trop de la pandémie entre nous, c’est comme si c’était devenu normal », ajoute Charlotte, quatorze ans. Il y a ceux qui ont profité du confinement et ceux qui l’ont subi mais aucun des dix adolescents interrogés n’a remis en question le bien-fondé de la mesure et aucun, non plus, ne semble être stressé par la situation sanitaire. En somme, ils semblent s’accommoder de tout.

Romann est élève en cinquième dans un village près de Perpignan (Pyrénées-Orientales) et, plus tard, il sera patron d’une petite boutique de centre-ville, « où je vendrai des chaussures et des vêtements ». De l’islam, il ne connaît que ce qu’on lui a enseigné à l’école. « On a étudié l’empire byzantin, carolingien et maintenant l’islam. On nous a appris l’histoire du Prophète, de l’ange Gabriel, d’Allah, des gens qui se sont convertis à l’islam. » Questionné à plusieurs reprises sur l‘ambiance dans laquelle se déroulent ces cours, le garçon répète que tout se passe bien. « Les élèves posent juste des questions, on parle parce que c’est un cours mais normal quoi… » De son côté, les seules remarques désobligeantes dont se souvient Hamza, en troisième dans un collège de Tourcoing (Nord), n’ont rien avoir avec la religion. « On met notre religion de côté pour apprendre, c’est tout. En histoire, pas de problème et en SVT, les élèves se moquent, pas sur le fond du cours mais quand on entend le mot pénis, on rigole tous mais c’est tout. De ce que j’ai vu, rien en rapport avec la religion. »

Même constat pour tous les autres adolescents interrogés à l’exception de Kenza et Shanaa. À Strasbourg (Bas-Rhin), celle-ci se souvient de cette fois où la religion d’un de ses camarades est venue interférer avec le cours. « On a eu un cours sur l’islam et un élève a pris la parole pour dire que c’était n’importe quoi. Le professeur a répondu que c’était le programme, que c’est ce qu’il devait nous apprendre mais sans répondre à ses questions. » 

 

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