Une ville verte au pays des gueules noires

Par

Il y a une vie après la mine. Avec ses 7 000 habitants, Loos-en-Gohelle, dans le Pas-de-Calais, veut inventer un nouveau modèle de développement : écologique, social et participatif. Face au Front national, son maire veut rassembler autour de la promesse de nouveaux emplois et la fierté retrouvée d’un territoire.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

À première vue rien ne détonne à Loos-en-Gohelle, petite ville de 7 000 habitants, accolée à Lens, dans le Pas-de-Calais. La mairie trône sur la place centrale. La friterie ouvre entre midi et 14 heures. Les bus intercommunaux passent une fois par heure environ. Des vieilles dames protègent leurs cheveux sous des couvre-chefs en plastique transparent. Le monument aux morts et le cimetière britannique rappellent les horreurs de la Grande Guerre. Des adolescents circulent à deux ou plus en scooter.

Cyclistes sur le terril de Loos-en-Gohelle, février 2014 (JL). Cyclistes sur le terril de Loos-en-Gohelle, février 2014 (JL).
Il faut un peu de temps pour remarquer les bornes de QR codes qui hérissent les rues et balisent des parcours en « réalité augmentée ». En s’y connectant, on découvre une autre commune : un champ expérimental de la conversion écologique : le terre-plein central, décoré d’une roulotte ? Bordé d’un immeuble bioclimatique et de l’une des premières agences bancaires à haute qualité environnementale. L’eau de pluie est récupérée pour l’entretien des espaces verts et l’alimentation des W.-C. Les bâtiments et les voiries sont peints à l’eau depuis 2010. Les produits phytosanitaires sont proscrits sur les voiries et les surfaces imperméables. Le quartier autoconstruit par l’association Les castors dans les années 1950 entame une opération pilote de rénovation thermique. Dans un logement à caractère très social, grâce à l'écoconstruction, la facture annuelle de chauffage est tombée à 197 euros. Le chauffage électrique est banni des bâtiments publics et des nouveaux logements sociaux. L’eau chaude du foyer de personnes âgées est en partie chauffée par le soleil.

Sur l’emplacement de l’ancienne voie ferrée de la mine, un corridor biologique enjambe l’A21 pour faciliter le déplacement de la faune. L’éclairage public est calé sur une horloge astronomique. Et le toit de l’église est recouvert de cellules photovoltaïques. De loin, elles ressemblent à des ardoises. De près, un panneau électronique affiche en temps réel le nombre de watts produits et les kilos de CO2 économisés. Pour le coup, pas besoin de tablettes numériques pour le voir. Il s’incruste même sur les photos de mariage des administrés, pas toujours ravis.

C’est le drame des politiques de conversion écologique : invisibles souvent à l’œil nu, elles laissent peu de trace dans les esprits et flattent moins l’orgueil des habitants que les grands stades, les salles des fêtes, les musées et les shopping centers dernier cri. À trois semaines du premier tour des élections municipales, ce n’est pas un détail. L’électeur pense-t-il éco-rénovation, gestion différenciée des espaces verts et aide aux économies d’énergie au moment de glisser son bulletin dans l’urne ? 

Jean-François Caron, 56 ans, maire de Loos-en-Gohelle depuis 2001, a trouvé une parade : le verbe. Parler de sa ville et de sa « troisième révolution industrielle », sous l’influence du prospectiviste américain Jeremy Rifkin. Chercher des formules tape-à-l’œil pour donner un corps social à ces réformes techniques, terre-à-terre. « L’ancien modèle de développement est mort. La transition, c’est mon métier d’élu. » Quel est son objectif ? « Montrer qu’un nouveau modèle de développement est possible. » Pause. Sourire. « C’est mégalo. » Il reprend : « Le modèle d’hyper développement a montré des limites gravissimes : l’épuisement des ressources de la planète et la création d’inégalités incroyables. Ce modèle ne rend pas les gens heureux. Ils sont de plus en plus isolés et individualistes. La société de consommation a créé une addiction. Ce nouveau modèle de développement, je peux le travailler au niveau régional. »

Jean-François Caron, lors de ses voeux en 2011 (DR). Jean-François Caron, lors de ses voeux en 2011 (DR).

Loos-en-Gohelle est une ancienne cité minière, bordée du plus haut terril d’Europe, comptant plus de 13 % de taux de chômage, où plus de la moitié de la population ne paie pas d’impôt sur le revenu par manque de ressources, et dont 40 % a moins de trente ans. Il la voit comme « un chaudron ». Non pas « une ville laboratoire avec des cobayes », mais « un écosystème, développé sur une conscience commune des choses atteignables pour redonner de l’espoir, reprendre son destin en main ». Sauf que le budget annuel de la ville ne dépasse pas sept millions d’euros. Il s’est adjoint les services d’un « chargé du récit », jeune homme qui compile toutes les actions entreprises au niveau communal et s’en sert pour modéliser une méthode de la transformation. A priori, elle ressemble à un trépied : implication, empirisme, systématisme.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Ce reportage s'est déroulé à Loos-en-Gohelle du 18 au 19 février. J'avais rencontré Jean-François Caron une première fois lors des Assises de l'énergie à Dunkerque, début 2014. La mairie m'a ouvert grand ses portes. J'ai pu longuement rencontrer et discuter avec le maire ; la chargée de mission environnement et climat, Christelle Viel ; le directeur de cabinet, Adam Prominski ; le chargé du récit, Julian Perdrigeat ; le responsable agences Nord et Pas-de-Calais Habitat & Développement, Jean-Marc Marichez ; la conseillère espace info énergie pour Lens-Liévin, Perrine Massez ; la directrice adjointe du Pôle et de l'observatoire climat du Centre ressource de développement durable (CERDD), Emmanuelle Latouche et ses collaborateurs ; le directeur général du CD2E, Christian Traisnel et ses collaborateurs.

J'ai tenté en vain de joindre les opposants politiques locaux. L'ancien candidat divers droite aux précédentes élections est en mauvaise santé. Quant au Front national, il n'a pas encore désigné de candidats.