A Marseille, des états généraux pour peser au-delà des municipales

Par

Lors d’états généraux, une soixantaine de collectifs, syndicats et associations marseillais ont tenté de poser les bases d’un véritable pouvoir citoyen. Alors que les initiatives se multiplient pour une liste unitaire à gauche aux prochaines élections municipales, les militants présents veulent peser en dehors du calendrier électoral.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Plus de huit mois après le drame de la rue d’Aubagne à Marseille, où huit personnes ont été tuées dans l’effondrement de deux immeubles, l’heure était à la célébration du pouvoir des citoyens ce week-end, à la cité Air Bel (11e arrondissement) puis à la faculté Saint-Charles (1er arrondissement), lors des états généraux de Marseille. « De cet effondrement nous avons fait un tremblement de terre social et politique », s’est réjoui samedi matin Fathi Bouara, responsable de la communauté Emmaüs de Pointe Rouge, lors de l’ouverture de ces états généraux, face à environ 200 personnes réunies dans le grand amphithéâtre.

États généraux de Marseille, le 22 juin 2019. © LF États généraux de Marseille, le 22 juin 2019. © LF
Autour du slogan « Pour une Marseille vivante, accueillante et populaire », l’initiative rassemble une soixantaine de collectifs, de syndicats et d’associations, allant du collectif du 5 novembre Noailles en colère à Extinction rebellion, en passant par des collectifs des quartiers nord, comme ces femmes de la copropriété Kallisté (16e arrondissement) qui ont créé une bibliothèque de rue pour pallier l’absence de bibliothèque municipale.

L’objectif est de remettre des citoyens maltraités par les quatre mandats du maire (LR) Jean-Claude Gaudin au centre de la ville en tant que co-constructeurs, de les faire sortir de ces urgences du quotidien d’une ville coupée entre ses quartiers sud et nord, marquée par des écarts de richesse colossaux. « C’est une volonté extrêmement subversive de créer de la solidarité, de faire péter le cadre de ceux qui ont divisé cette ville », a résumé Mohamed Bensaada, du Syndicat des quartiers populaires de Marseille (SQPM), par ailleurs militant insoumis. « La place des citoyens est maltraitée, nous sommes considérés comme des enfants qui ne comprennent pas la complexité des dispositifs », a souligné Marie Batoux, habitante de Noailles et membre du Collectif du 5 novembre.

Prenant à son tour le micro, Soraya Guendouz-Arab, membre du Syndicat des quartiers populaires de Marseille, lance : « Si nous avons fait le choix de nous mobiliser, c’est qu’il y a des existences qui sont niées. » Face à ce mépris, « nous ne sommes plus dans l’attente d’un programme clefs en main », dit-elle. Et citant la poète Aimé Césaire, elle conclut : « L’heure de nous-mêmes a sonné. »

Après les marches de la colère cet hiver, l’idée « fragile » de ces états généraux a germé le 9 janvier, lors d’une réunion à Frais Vallon (13e arrondissement), afin de fédérer les luttes sociales à long terme, au-delà de l’émotion née de l’effondrement. De part et d’autre de l’allée plantée de platanes à l’ombre bienvenue, une trentaine d’ateliers militants sont organisés tout au long du week-end.

À propos du logement bien sûr, mais aussi du budget participatif, des équipements publics, de l’économie alternative, des mémoires des luttes et des migrations, des ségrégations en termes de santé, de la culture dans la ville, etc. Radio Zinzine et Radio galère diffusent en direct.

Vers midi, alors que les participants attaquent de copieux sandwichs et des olives, arrive une délégation de femmes de chambre en grève de l’hôtel NH Collection de la Joliette, dans le centre-ville. Installées devant leur hôtel depuis le 11 avril pour demander de meilleures conditions de travail, ces employées de la société de sous-traitance Elior Services font l’objet d’une répression policière (lire ce reportage de Bastamag). Leïla, 27 ans, venue avec son bébé de 18 mois, dit avoir fait 24 heures de garde à vue pour « dégradations ». « C’était très dur pour moi d’être séparée de mon bébé, dit-elle. Ça fait deux mois qu’on est devant l’hôtel, mais on dirait qu’ils s’en foutent. Quand les clients rentrent dans l’hôtel, ils demandent : “C’est qui, elles ? ”, et la direction répond qu’elle ne nous connaît pas ! » Elles sont bientôt rejointes par des salariés des MacDonald’s marseillais en lutte, dont leur figure de proue Kamel Guemari, emblématique délégué FO du restaurant des quartiers nord.

Salle CH6, autour de grandes tables, une trentaine de participant·e·s (principalement des femmes), accompagné·e·s de quelques enfants, interrogent le rapport entre ville et genre. Ça commence par un extrait revigorant du podcast féministe YESS qui donne la parole à des femmes ayant répliqué au sexisme, podcast créé par trois Marseillaises – dont Anaïs Bourdet qui vient d'annoncer la fin de son blog PayeTaShnek. Puis les participantes listent les propositions sur de grandes feuilles. Comment éviter l’instrumentalisation du féminisme contre les quartiers populaires ? « Le sexisme, ce n’est pas seulement le harcèlement de rue, ce sont aussi les propos tenus en conseil municipal et la subvention de la mairie pour le concours Miss France », lance une animatrice du collectif Marseille féministe.

Atelier ville et genre, le 22 juin 2019. © LF Atelier ville et genre, le 22 juin 2019. © LF
C’est aussi l’occasion de rappeler que les premières touchées par la crise du logement, les inégalités d’accès aux soins et le manque de transports publics sont les femmes, qui représentent l’ultra majorité des travailleurs pauvres et des parents isolés dans les Bouches-du-Rhône. Les organisations militantes ne sortent pas indemnes de cet état des lieux, une animatrice ayant observé une répartition très genrée des tâches, même au sein de l’organisation des états généraux : « Aux femmes les tâches de gestion des plannings, d’organisation, tandis que les hommes accaparent la réflexion politique. »

L’atelier sur les droits des enfants fait lui aussi un carton autour de l’état délabré des écoles marseillaises, du projet de partenariat public-privé pour leur rénovation et construction, estimé à un milliard d’euros (sa délibération a été annulée en février par le tribunal administratif de Marseille) et de la situation des mineurs étrangers non accompagnés, logés à l’hôtel ou dans des squats. Au mur, une guirlande rappelle les réponses méprisantes du maire Jean-Claude Gaudin et de ses adjoints aux interpellations des parents et enseignants.

La litanie est impressionnante : écoles infestées de punaises de lit, cafards, amiante, plafonds qui s’effondrent, sanitaires déplorables, cours sans ombre, repas réchauffés dans des barquettes en plastique par le groupe Sodexo, etc. Un participant de la Belle de mai, un quartier populaire enclavé derrière la gare Saint-Charles (3e arrondissement), regrette que parents et enseignants marseillais s’épuisent dans ces luttes pour des droits basiques. « On devrait débattre des méthodes pédagogiques, de la réduction des inégalités, mais on en est encore à devoir parler de la pluie dans les écoles, dit-il. C’est une stratégie, cela tue le débat politique. Chez moi, les habitants sont tellement assommés qu’ils n’imaginent même pas qu’ils ont le droit à autre chose. » Dans son quartier, les écoles publiques sont saturées au point d’avoir créé, pour certaines, des listes d’attente pour la rentrée prochaine. 

Faute de réponse satisfaisante après plusieurs alertes médiatiques depuis 2016, les animateurs proposent de s’appuyer sur la Convention internationale des droits de l’enfant pour réfléchir à d’éventuels recours en justice contre la mairie et l’État.

« Notre objectif n’est pas électoral »

Les débats s’inspirent aussi de l’exemple de la charte du relogement, coécrite par le Collectif du 5 novembre et plusieurs associations pour garantir des droits aux personnes délogées victimes de l’habitat indigne, sans-papiers inclus. Depuis le 5 novembre et l’effondrement de deux immeubles rue d’Aubagne, plus de 2 700 Marseillais ont été évacués en urgence de chez eux, soit l’équivalent d’un village. À quelques centaines de mètres de la fac, c’est une station de métro qui a été fermée le 19 juin dans le 2e arrondissement, trois immeubles alentour menaçant de s’effondrer. Sa réouverture n’est pas envisagée avant septembre prochain, après la démolition de l’immeuble le plus à risque.

États généraux de Marseille, le 22 juin 2019. © LF États généraux de Marseille, le 22 juin 2019. © LF
Après plus de cinq mois d’âpres négociations entre le collectif, la préfecture des Bouches-du-Rhône et la municipalité de Jean-Claude Gaudin, cette charte a été adoptée en conseil municipal le 17 juin (mais pas par la Métropole Aix-Marseille présidée par Martine Vassal [LR], absente des négociations autour de cette charte et qui doit reprendre en juillet la compétence sur l’habitat).

Il n’empêche que pour Kevin Vacher, membre du Collectif du 5 novembre, il s’agit d’une « victoire politique » qui montre le chemin. « Nous avons réduit le conseil municipal à appliquer un texte que nous, citoyens, avons produit, se félicite-t-il. C’est un changement de paradigme. »

Si les élections municipales prévues en mars 2020 sont dans toutes les têtes, il n’en a pratiquement pas été question lors de ces deux jours de débats. Les initiatives se multiplient à gauche à Marseille depuis plusieurs semaines pour trouver le chemin de l’unité pour les élections municipales. Sur le site de Libération, était lancé le 16 mai un appel au rassemblement pour les municipales intitulé « S’unir ou subir », à l’initiative de quatre groupes de citoyens situés à gauche Marseille et moi, Réinventer la gauche, Mad mars et Marseille en commun.

« Après vingt-cinq ans de politiques municipales loin de l’intérêt général, nous ne pouvons pas laisser en place un système et des pratiques qui ne correspondent plus aux exigences éthiques et démocratiques de notre époque, lit-on dans cet appel. Marseille est disloquée par les inégalités, les ségrégations et le clientélisme. Nos écoles publiques et nos logements tombent en ruine. […] Pour gagner face au système en place, face à ses héritiers et face à l’extrême droite, nous appelons au rassemblement au sein d’une liste unique pour le progrès social, écologique et économique, pour tous les citoyens. » L’option unitaire qui s’esquisse à gauche vise à associer citoyens et politiques, en englobant LFI, EELV, le PCF et certains socialistes. Le collectif Mad Mars, qui a organisé son premier débat public le 7 juin aux Docks des Suds autour de la question de l’abstention, a clairement exclu LREM de cette future union, du fait de « ses positions récentes, entre cavalier seul et grands flous sur les alliances avec la droite sortante ».

Les états généraux de Marseille entendent, eux, viser plus loin que les municipales, dépasser cette échéance électorale pour fédérer ces luttes sociales dans le temps. « Notre objectif n’est pas électoral, il est de constituer des forces pour que les citoyens soient écoutés », prévient Fathi Bouara. « La place du citoyen ne s’arrête pas aux élections et on revient nous voir cinq ans après, explique aussi Marie Batoux, élue des 2e et 3e arrondissements sur une liste Front de gauche. L’idée est de passer des doléances aux propositions et aux outils de contrôle citoyen. Il y a des gens dans les collectifs qui feront sans doute le choix personnel de partir sur des listes. Ces passerelles sont importantes, mais aujourd’hui la rupture entre citoyens et politique est trop consommée. L’important est de créer des lieux pour rassembler cette Marseille en lutte et de voir ce qui peut en émerger. »

65235106-487593905343480-2000407990506618880-n
Même conviction chez Soraya Guendouz-Arab, chargée de mission, qui a grandi dans « un contexte de lutte » à Font Vert, une cité HLM du 13e arrondissement, et qui voit les habitants des quartiers populaires comme des résistants. « Je n’ai pas eu d’autre choix que de militer. Mon père a lutté contre la colonisation en Algérie, il est arrivé en 1963 à Campagne Picon dans les bidonvilles. Mes parents ont dû lutter toute leur vie. Mais là où il y a de la violence, il y a de la résistance. Alors c’est plus large que la question des élections municipales. Il faut que ces habitants soient représentés à travers toutes les instances de cette ville : culture, journalistes, entrepreneurs, administration, etc. »

Si elle se réjouit de cette initiative citoyenne pour des listes unitaires à gauche dans chacun des huit secteurs, elle restera très vigilante « sur la façon dont ces listes vont se constituer ». « Si demain ces listes sont à nouveau dans une forme d’entre-soi ou de clientélisme, on aura raté », met-elle en garde.

Les dernières municipales en mars 2014 avaient été marquées par une très forte abstention, de plus de 46 % au premier tour et de 42 % au second. Dans une ville de 860 000 habitants, la majorité UMP-UDI de Jean-Claude Gaudin avait récolté 118 340 voix au second tour, soit plus de 43 % des suffrages exprimés, mais seulement 24,1 % des voix de l’ensemble des inscrits.

Les quelques élus marseillais croisés – Sophie Camard (LFI), Jean-Marc Coppola (PCF), Benoît Payan (PS) – venus écouter les débats sont conscients de cette profonde défiance envers les politiques, dans une ville marquée par le clientélisme.

Venue participer à l’atelier sur le budget participatif – absent à Marseille –, Sophie Camard, députée suppléante de Jean-Luc Mélenchon (LFI), dit entendre « cette question du manque de confiance envers les politiques ». « Il faudra qu’on invente ça dans la campagne, peut-être via des jurys citoyens tirés au sort pour suivre des projets spécifiques », dit-elle. Alors que les Insoumis marseillais ont appelé à participer à ces états généraux mais restent tiraillés, elle souhaite « une liste de rassemblement portée par des personnalités politiques et non politiques, suffisamment représentatives pour qu’il n’y ait pas de tentation de liste alternative écologiste ou insoumise ». « On ne pourra pas faire l’union de la gauche classique, il ne faut pas qu’on tombe dans le cartel des partis », met-elle cependant en garde.

Président du groupe socialiste au conseil municipal de Marseille, Benoît Payan s’interroge aussi sur la façon, « face à des gens défiants, d’offrir un espace politique qu’ils puissent préempter ». Il salue « une initiative citoyenne qui s’approprie la parole politique au sens absolu du terme, surtout dans une ville où la démocratie est malade et qui a oublié que l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers ».

Ancien élu EELV et candidat sur les listes Changer la donne de Pape Diouf aux municipales de 2014, Sébastien Barles, cofondateur du collectif Marseille en commun, s’interroge, lui, sur la place que prendra ce pouvoir citoyen. « Si une option unitaire à gauche s’esquisse, veulent-ils s’inscrire dans la co-construction du programme et des listes en intégrant le processus qu’on propose ou se voient-ils comme une instance de contre-pouvoir, de vigie citoyenne ? » demande-t-il. Le 30 mai, le collectif Marseille en commun, qu'il a cofondé, organisait ses propres états généraux de la démocratie locale à la Friche la Belle de mai, en cherchant l’inspiration du côté d’exemples nationaux – Damien Carême à Grande-Synthe – et internationaux – les villes rebelles en Espagne. 

La question ne semble pas encore tranchée parmi les nombreux collectifs qui ont conclu leurs débats par une déclaration adoptée dimanche matin, «  au consensus et aux applaudissements enjoués de la salle ». En voici un extrait : « Nous sommes un pouvoir citoyen, une société civile organisée, et nous interviendrons dans les mois et années à venir pour nous réapproprier des espaces et lieux, mettre au cœur du débat l’expertise citoyenne, porter un programme politique et citoyen, avant, pendant et après les élections… Nous nous sommes redonné confiance pour construire notre Marseille, notre avenir, nos quartiers, notre environnement.

« Nous ne sommes pas homogènes, nous sommes divers·es et en sommes fiers/-ères. Nous agirons afin d’approfondir ce processus en invitant de nouveaux collectifs à nous rejoindre et en étant attentifs/-ves à ce que tout le monde, notamment les personnes discriminées et néanmoins protagonistes centrales des luttes (femmes, personnes issues de l’immigration, en situation de handicap, habitant·e·s de territoires ségrégués, jeunes, personnes migrantes, personnes étrangères et sans droit de vote…), puisse prendre la parole. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous