L’indemnité fantôme des domestiques esclaves de Bachir Saleh et de sa femme

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En mai 2015, un jugement des prud’hommes a condamné Kafa Kachour, l'épouse franco-libanaise de Bachir Saleh, l'ancien directeur de cabinet de Kadhafi, à verser 222 500 euros à cinq domestiques qu'elle tyrannisait dans sa villa française, proche de Genève, et qui semble désormais à l'abandon. À ce jour, l’argent n’est toujours pas arrivé. 

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Genève (Suisse), de notre correspondante.-  C’est une offensive médiatique qui n’est pas passée inaperçue. Bachir Saleh, l’homme clé du scandale des financements libyens de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui réfugié en Afrique du Sud, veut désormais jouer un rôle de pacificateur dans son pays. Le mois dernier, il a accordé deux entretiens exclusifs : l’un au journal Le Monde, et l’autre à l’hebdomadaire Jeune Afrique titré en une : « Béchir Saleh : “Ma vérité” ». Une vérité toute relative.

C’est ainsi qu’à côté de la « grande » affaire du financement de la campagne électorale française de 2007 dans laquelle il nie avoir joué un quelconque rôle, l’ancien secrétaire de Mouammar Kadhafi évoque aussi une « petite » affaire : la condamnation en 2013 par la justice française de son épouse Kafa Kachour pour « esclavage domestique ». Quelque chose d’« aberrant », assène-t-il. « Regardez-moi : je suis noir. Ma femme libanaise a épousé un homme noir et on l’accuse d’être raciste ! La police a contraint des gens – dont certains travaillaient pour nous depuis vingt-cinq ans, que nous avons payés, nourris, soignés – à produire des faux témoignages. Mon épouse se débat avec ce problème en France. Ils exigent d’elle une amende de 300 000 euros, vous vous rendez compte ? » s’emporte-t-il, sans que le journaliste ne le contredise. 

Issa Combari, seize ans au service de Bachir Saleh et de sa femme. Octobre 2017. © Agathe Duparc Issa Combari, seize ans au service de Bachir Saleh et de sa femme. Octobre 2017. © Agathe Duparc

Quand il a lu cette diatribe, Issa Combari n’a pas vraiment été surpris par ce mensonge. Pendant seize ans, il a été l’homme à tout faire de la famille Saleh et le premier « domestique-esclave » à finalement se révolter. « Il a pris un coup de vieux là », dit-il en fixant la photo de son ancien « patron », dont il connaît tous les travers et toutes les habitudes, à la une de Jeune Afrique. C’est en 1989 que Bachir Saleh, alors prospère homme d’affaires travaillant au Niger, l’avait recruté sur un marché, lui promettant un salaire de 300 dollars par mois qui n’est jamais arrivé.  

Très vite, le jeune Nigérien s’est retrouvé pris au piège, soumis aux vexations de monsieur et aux caprices incessants de madame, travaillant nuit et jour, la plupart du temps sans être payé, privé de papiers d’identité et de titre de séjour, et ballotté entre la Libye, Chypre, et la France, à Prévessin-Moëns, à 10 km de Genève, où Kafa Kachour s’est acheté en 2001 une « gentilhommière ». « J’étais comme un paquet, on me mettait dans les valises », explique-t-il, alors qu’il a aujourd’hui 51 ans.

Mediapart a déjà raconté son calvaire, ainsi que celui de quatre employés tanzaniens de la famille Saleh : les sœurs Anna et Lyiya Kayigili, et le couple Rachid Amos Kidugo et Grace Zombe. Tous ont été soumis aux mêmes cadences infernales. En 2005, Issa, n’y tenant plus, a décidé de briser ses chaînes, prenant la fuite à l’occasion d’un séjour dans la villa de Prévessin-Moëns. L’année suivante, les sœurs Kayigili ont également sauté le pas, alors que l’une d’entre elles était gravement malade et ne recevait aucun soin.

Anna Kayigili (à gauche) est restée 25 ans au service de Kafa Kachour et son mari Bachir Saleh. Sa sœur Lyiya a été employée pendant près de 10 ans. © Agathe Duparc Anna Kayigili (à gauche) est restée 25 ans au service de Kafa Kachour et son mari Bachir Saleh. Sa sœur Lyiya a été employée pendant près de 10 ans. © Agathe Duparc

Cette affaire d’esclavage domestique impliquait alors l’un des personnages les plus puissants de Libye, proche du clan Sarkozy, et elle aurait dû rester secrète. Mais en 2009, quelque chose d’imprévu s’est produit : Issa Combari, qui avait tenté de retrouver un semblant de vie normale à Ferney-Voltaire, à 5 km de Prévessin-Moëns, a été interpellé, sans papiers, par la police aux frontières (PAF). Menacé de renvoi dans son pays, il a décidé de raconter dans les moindres détails son histoire. Un témoignage corroboré par le récit des autres domestiques, dont ceux qui étaient encore employés dans la villa de Kafa Kachour, Rachid et Grace. Prenant très au sérieux l’affaire, un brigadier chef de la PAF a alerté le parquet et, au printemps 2009, une information judiciaire a été ouverte.

Bachir Saleh est parvenu à passer à travers les gouttes, alors que sa femme était mise en examen, habituée à d’autres égards de la part de l’État français. À l’été 2008, comme l’a révélé Mediapart, cette Libanaise avait obtenu, en moins de trois mois (un temps record), la nationalité française sur intervention directe de la présidence de la République. Boris Boillon, à l’époque conseiller de Nicolas Sarkozy pour la zone Afrique, Proche et Moyen-Orient, avait appelé à deux reprises la sous-préfecture et même envoyé un courrier demandant d’« étudier avec bienveillance » son dossier « en raison de l’importance du partenariat stratégique entre la France et la Libye ». 

En mai 2013, Kafa Kachour, qui ne s’est pas présentée à son procès, a été reconnue coupable d’« esclavage domestique » devant la cour d’appel de Lyon, et condamnée à deux ans de prison avec sursis et 70 000 euros d’amendes. Les sœurs tanzaniennes qui s'étaient constituées partie civile avaient alors reçu 20 500 euros chacune de dommages et intérêts, alors que Rachid et Grace obtenaient 1 700 euros chacun. Issa Combari, lui, n'avait rien touché, les faits le concernant étant prescris.

Les anciens domestiques attendent désormais plus ample réparation pour les multiples préjudices subis. Le 18 mai 2015, le tribunal des prud’hommes d’Oyonnax (Ain) a condamné Kafa Kachour à verser un total de 222 500 euros. C’est à cette procédure que Bachir Saleh fait allusion dans Jeune Afrique, s’offusquant qu’« ils [les anciens domestiques – ndlr] exigent d’elle une amende de 300 000 euros [sic ! – ndlr], vous vous rendez compte ? ».

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