Des chercheurs français sur le paludisme accusés de biopiraterie

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Des scientifiques de l’IRD ont déposé un brevet sur une molécule présente dans une plante utilisée depuis des siècles en Guyane pour soigner le paludisme. La fondation France Libertés les accuse de s’accaparer les savoirs des populations autochtones. Alors que le Sénat doit voter mardi 26 janvier le projet de loi sur la biodiversité, cette affaire ravive la bataille autour de la privatisation du vivant.

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À première vue, cela ressemble à un beau succès de la recherche publique française. Des scientifiques de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ont isolé une molécule prometteuse pour soigner le paludisme, « Simalikalactone » (SkE). Ils ont déposé un brevet pour protéger leur découverte et susciter l’intérêt d’un laboratoire pharmaceutique dans le but de développer un nouveau médicament. Ces chercheurs ont été récompensés par leur institution, qui leur a décerné le prix de l’innovation pour le Sud en 2013. Pour l’IRD, « malgré les efforts engagés, le paludisme ne régresse pas. Identifier de nouvelles molécules antipaludiques est donc toujours une priorité pour la santé et le développement ». SkE présente des vertus anticancéreuses que l’IRD souhaite également valoriser par le biais de partenariats industriels.

Mais les apparences peuvent être trompeuses.

La molécule SkE se trouve dans un arbuste à fruit rouges, commun en Guyane et sur une partie du littoral latino-américain, Quassia amara. Cette plante au goût amer est utilisée depuis plusieurs siècles par les habitants de ces régions tropicales pour se soigner contre le paludisme. Si bien que pour France Libertés, les chercheurs de l’IRD s’accaparent un savoir traditionnel en se prétendant propriétaires de l’usage de la molécule. Ses juristes s’opposent actuellement à ce brevet devant l’Office européen des brevets (OEB). Dans leur mémoire, ils accusent l’institut « d’une forme de racisme de l’intelligence » par leur « non-reconnaissance de la contribution des populations autochtones et locales et sa traduction sous forme de droits de propriété industrielle ». À leurs yeux, la recherche de l’IRD sur cette molécule relève de la biopiraterie, c’est-à-dire de l’appropriation illégitime de ressources biologiques et de connaissances traditionnelles de peuples autochtones. « L’IRD se comporte toujours comme un colon qui récupère le savoir des bons sauvages, dénonce Emmanuel Poilane, directeur général de France Libertés. C’est de l’accaparement. Le brevet est l’acte fondateur de la privatisation du vivant. Cet exemple est caricatural. » Mais pour Geneviève Bourdy, chercheuse à l’IRD et codétentrice du brevet, « cela n’a rien à voir avec la biopiraterie ! Je récuse cette accusation. C’est très désagréable d’entendre cela ». Quant à Éric Deharo, codétenteur du brevet, il lâche : « Les bras m’en tombent. C’est quinze ans de recherche qui tombent à l’eau. Quel laboratoire va s’intéresser à une molécule accusée de biopiraterie ? C’est une catastrophe. »