Macron-Benalla: «Concentrer trop de pouvoir, c’est aussi être très vulnérable»

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Pour le politologue Bastien François, le scandale qui atteint Emmanuel Macron illustre les limites de la Ve République. En donnant tous les pouvoirs à un président intouchable, elle fait naître une crise politique incontrôlable.

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Mise en place de deux commissions d’enquête parlementaires, l'une à l'Assemblée, l'autre au Sénat, une haute administration qui dénonce les agissements au sommet du pouvoir, le journalisme réhabilité comme un véritable contre-pouvoir… l’affaire Benalla démontre-t-elle la bonne santé de nos institutions ?

Selon Bastien François, professeur de sociologie et de droit constitutionnel à l’université Paris 1-Sorbonne, l’affaire révèle au contraire les limites de la Ve République. Consacrant un chef de l’État tout-puissant mais “irresponsable” d’un point de vue juridique et politique, elle empêche le vrai responsable d’être jugé – quand bien même il « assume », comme l’affirmait Emmanuel Macron lui-même, mardi 24 juillet.

Dès lors, la crise survient et le régime est comme une Cocotte-minute qui bout de plus en plus, mais dont personne ne peut ôter le couvercle. Ravageur.

Bastien François sur le plateau de Mediapart Live en juin 2017. © Mediapart Bastien François sur le plateau de Mediapart Live en juin 2017. © Mediapart

Hier, Emmanuel Macron a dit, pour sa défense : « S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher. » Pensez-vous que le président puisse, et doive être auditionné par les commissions d’enquête parlementaires ?

Bastien François : A priori, rien n’interdit qu’un président de la République soit auditionné dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire (CEP). Cette commission a des pouvoirs d’investigation pour recueillir des informations sur un événement. Elle n’a donc ni pouvoir judiciaire ni pouvoir de remise en cause de la responsabilité politique d’un ministre ou d’un président. Donc, sur le papier, rien n’interdit à Emmanuel Macron d’aller s’expliquer auprès des députés sur un certain nombre de faits. Après, il y a la réalité du système institutionnel qui fait que, de toute façon, le président ne peut être tenu comme responsable juridiquement et politiquement.

Pourtant, Emmanuel Macron a fait tout son discours autour du thème « j’assume » la responsabilité…

Quand Macron dit cette phrase, qu'il « assume » la responsabilité, c’est un mensonge juridique, et il le sait. Aucune autorité en France ne peut ainsi l’obliger à justifier son action ou engager sa responsabilité politique. C’est tout le paradoxe, et tout le problème de notre Ve République : le président de la République est constitutionnellement  “irresponsable”, alors même que c’est lui qui exerce le pouvoir.

Tant qu’on avait un président qui était une sorte d’arbitre, qui n’intervenait qu’en cas de crise, bref, qui ne gouvernait pas, il était normal qu’il soit “irresponsable”. Mais, depuis quelques années, le rôle du président a changé : il est devenu le responsable de la politique de la nation. Comment, dès lors, peut-il être toujours considéré comme “irresponsable” par la constitution ? Cette crise est intéressante, car elle montre bien le dysfonctionnement structurel de la Ve République qui est un système où le chef n’a aucun compte à rendre.

En même temps, ces CEP, dont des millions de Français regardent le déroulement comme une série télé, et qui mettent à nu les auditionnés les uns après les autres, donnent le sentiment que le pouvoir peut vaciller… N’est-ce pas le signe que les contre-pouvoirs restent malgré tout opérants dans notre société ?

Oui, il y a du spectacle, tout le monde s’engueule, c’est intéressant, il y a des rebondissements… Mais ces CEP ont une portée limitée, puisque tout s’arrête là où commence la responsabilité présidentielle. Dans n’importe quelle autre démocratie européenne, quand un chef de l’exécutif est mis en cause gravement par les parlementaires, cela peut aboutir à sa démission – c’est ce qui s’est passé récemment en Espagne [avec la destitution de Mariano Rajoy, fin mai, par une motion de censure – ndlr].

En France, on peut faire sauter le ministre de l’intérieur, des hauts fonctionnaires, mais on ne pourra jamais faire sauter le président. Autrement dit, quand Macron dit « qu’ils viennent me chercher » ou « j’assume », il sait pertinemment que cela n’arrivera jamais parce qu’il est protégé, mais il joue sur l’ambiguïté des institutions. La seule chose qui pourrait le faire tomber, c’est une destitution prévue dans l’article 68 de la constitution. Mais il faut pour cela une majorité parlementaire si large que cela n’arrivera jamais – à moins qu’il y ait mort d’homme ou des révélations encore plus scabreuses.

N’y-a-t-il pas quelque chose de gênant à voir ces CEP interroger des gens qui ne sont pas responsables, donnant ainsi l’illusion de la transparence, alors que tout est verrouillé dans les faits ?

Il est clair qu’il est malsain de faire payer des lampistes quand tout le monde sait que la vraie responsabilité est ailleurs. Il y a dans notre système un problème de malfaçon, car on ne peut jamais atteindre le vrai responsable. Alors oui, c’est bien que les parlementaires se mobilisent, que soit créée une commission d’enquête, que les députés bloquent le fonctionnement de l’Assemblée pour rendre visible cette affaire, que la direction générale de la police dise ce qu’elle a à dire... Mais au bout du compte, il y a un tel point de blocage du système, que tout le courage des parlementaires, des hauts fonctionnaires ou des journalistes ne suffira pas à toucher la bonne cible. Le résultat de tout ça, c’est qu’on abîme les institutions, et qu’on crée une crise politique.

D’autant que ces CEP sont utilisées à des fins politiques par les députés qui auditionnent. L'extrême droite de Marine Le Pen, mais aussi la droite de François Fillon et de Nicolas Sarkozy tentent de se refaire une vertu alors qu’elles-mêmes sont cernées par des scandales en tout genre…

Il faut dire qu’en France, nous n’avons pas cette culture de l’interrogation des hommes politiques. Ici, c’est un peu théâtral et factice. Mais aux États-Unis ou au Parlement britannique, quand des personnes sont interrogées par des commissions, cela peut durer des heures, ceux qui auditionnent ne les lâchent pas et elles n’ont pas intérêt à mentir car si on viole le serment, on a de gros problèmes ! Nous sommes dans un système qui ne connaît pas le principe de responsabilité politique, alors on ne sait pas interroger les politiques.

Cette affaire ne démontre-t-elle pas, au fond, qu’il y a quelque chose de dangereux à trop vouloir concentrer tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme ?

Si on part de l’idée que le pouvoir d’État est totalement concentré dans une seule personne et qu’elle est “irresponsable” juridiquement et politiquement, cela ne peut, en effet, que déraper. Quand bien même il y a des fonctionnaires loyaux, des magistrats et une police qui font leur boulot, des parlementaires qui veulent en découdre, cela ne suffit pas : au bout d’un moment, l’abus de pouvoir finit toujours par affaiblir celui qui en fait usage. Concentrer trop de pouvoir, c’est aussi être très vulnérable.

Emmanuel Macron n’a-t-il pas intérêt à se protéger en limitant ses propres pouvoirs ? Cela tombe bien, la réforme constitutionnelle revient au Parlement à la rentrée…

Là où vous avez raison, c’est que tout ce système est bien fragile. La preuve : un président de la République peut être à la merci d’un Alexandre Benalla ! Mais je ne suis pas sûr que les responsables politiques aient une intime compréhension de ce paradoxe qui fait que l’excès de pouvoir fragilise. Chez les politiques, il y a cette idée que la Ve République, c’est d’abord d’une grande efficacité pour gouverner, car il n’y a pas d’intermédiaires – ce sont eux qui commandent et personne n’est là pour les en empêcher.

Toute la politique de Macron va d’ailleurs dans ce sens : sa volonté de réduire le nombre de parlementaires, réduire le pouvoir des cabinets ministériels, l’absence de concertation avec les syndicats, l’affaiblissement des corps intermédiaires… On entre dans un système technocratique avec des gens qui pensent sans doute bien faire. Mais ils le paient tous à la fin, car ils scient la branche sur laquelle ils sont assis.

Cela ouvre un boulevard à Jean-Luc Mélenchon et son projet de VIe République, non ?

Il n’est pas le seul à le proposer ! L’idéal serait en effet qu’à la rentrée on puisse rouvrir les débats et réfléchir à une modification profonde des institutions. Des rapports existent déjà. Soit on entre dans un régime présidentiel, mais avec un parlement très puissant, soit on entre dans un régime parlementaire et, dans ce cas-là, c’est le Premier ministre qui gouverne. Tout le monde aurait intérêt à changer les institutions maintenant, les désastres politiques que peut engendrer cette impasse sont devant nous.

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