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Comment le discours pro-nucléaire est revenu en force à gauche

Alors que la critique du nucléaire était majoritaire à gauche, plusieurs candidats à la présidentielle assument désormais être favorables à l’atome. Un positionnement qu’ils justifient par la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais rejeté par les écologistes.

Pauline Graulle

25 octobre 2021 à 13h23

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Un dessin de réacteur fumant, et un slogan qui se détache au-dessus du logo du Parti communiste (PCF) : « OUI à un vrai service public de l’énergie ». C’est ainsi que le compte Twitter de soutien à Fabien Roussel a choisi d’inaugurer le lancement en campagne du secrétaire national, ce 11 mai 2021 : « Fabien Roussel est le seul candidat de gauche à défendre l’énergie nucléaire, la plus propre et la plus rentable des énergies pour répondre au défi du réchauffement climatique », indique le commentaire accompagnant le visuel.

Un candidat qui entre dans la bataille présidentielle par une ode au nucléaire ? Quoique émanant d’un parti historiquement lié à l’industrie de l’atome – en dépit des évolutions de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, qui reste liée au PCF –, cette soudaine réaffirmation en a surpris plus d’un à gauche. Y compris place du Colonel-Fabien où l’on se souvient d’un Pierre Laurent (secrétaire national de 2010 à 2018) qui se gardait bien de faire du sujet un étendard.

Lors d'une manifestation contre la fermeture de Fesseinheim, Paris, le 6 avril 2017. © Patrick KOVARIK / AFP

À quelques mois de la présidentielle, voici donc relancé l’explosif débat sur le nucléaire. À gauche, les défenseurs de l’atome ont fait leur réapparition à la faveur de deux candidatures : celle de Fabien Roussel, et celle de l’ancien ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, lequel estimait déjà sous le quinquennat Hollande que le nucléaire était une « filière d’avenir » - « Je crois que je ne m’étais pas trompé », s’est-il félicité dimanche matin sur BFMTV.

En avril, lors d’une interview filmée au site Reporterre, le même affirmait l’innocuité de l’énergie nucléaire : « Tchernobyl, zéro mort ! », clamait-il alors, avant d’être rappelé à l’ordre sur le plateau, et de reconnaître avoir dit « une grosse bêtise ».

Il faut dire que le contexte se prête à une réhabilitation de l’atome. Poussés par les vents favorables d’une crise de l’énergie qui a fait bondir les prix du gaz et de l’essence, ses partisans défendent une énergie à bas prix et peu sujette aux aléas extérieurs – la fameuse « indépendance énergétique française », en réalité, toute relative. Autre argument massue : l’accélération du dérèglement climatique rendant urgente la décarbonation de l’économie, un recours accru à l’atome en lieu et place des énergies fossiles serait indispensable.

« Nous devons garantir l’électricité la moins chère et la plus décarbonée d’Europe. Se priver du nucléaire est une folie ! », martelait ainsi fin septembre Fabien Roussel avant d’appeler de ses vœux la création de « six à huit EPR pour compenser la fermeture des douze réacteurs annoncés d’ici 2035 ».

Arnaud Montebourg en fait ni plus ni moins qu’une question de crédibilité politique : « Il n’y aura pas de transition écologique sans nucléaire, car on ne peut pas se débarrasser du nucléaire et du pétrole en même temps. Le 100 % énergie renouvelable est impossible à atteindre mais aussi impossible à piloter », affirmait le champion du « Made in France », il y a quelques jours, devant une poignée de journalistes. Puis d’ajouter : « Les gens qui veulent fermer les centrales ne veulent pas gouverner, Fabien Roussel l’a compris lui aussi. »

On croyait pourtant la question à peu près réglée au sein d’un camp où, sauf exception, il était jusque-là de bon ton de prôner, si ce n’est la sortie pure et simple, du moins la réduction de la part du nucléaire dans la production d’énergie. Une promesse qui figurait dans le programme de Ségolène Royal en 2007, puis dans celui de François Hollande en 2012. De même que dans les projets présidentiels de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon (allié aux écologistes) en 2017, qui militaient alors tous deux pour une sortie « intégrale » à horizon 2025.

Mais en quelques années, le fond de l’air a changé. Entre la très symbolique fermeture de la centrale de Fessenheim qui va faire perdre des emplois dans le Haut-Rhin, et un parc nucléaire vieillissant qui exige, de façon pressante, de lourds investissements, le relatif consensus a volé en éclats.

Après avoir lui aussi juré vouloir « maintenir le cap », inscrit dans la loi depuis 2015, « de réduire à 50 % la part de l’énergie nucléaire à horizon 2025 », Emmanuel Macron a annoncé, le 12 octobre, qu’il débourserait 1 milliard d’euros pour le nucléaire d’ici à 2030 (notamment pour multiplier les petits réacteurs, dits « SMR »).

Au début de cette semaine, seront par ailleurs dévoilés deux rapports qui promettent de faire couler beaucoup d’encre : celui de RTE (le réseau de transport de l’électricité en France), qui estime les besoins en électricité pour 2050 et propose différents scénarios pour y parvenir, dont un sans nucléaire ; et celui de l’Association négaWatt, qui réunit des experts en transition énergétique, qui prévoit la possibilité de passer à 100 % d’énergies renouvelables d’ici à trente ans pour la production d’électricité.

De Plogoff à Greta Thunberg

Entre un PCF en quête de visibilité, et le come-back politique du chantre de la réindustrialisation, le discours sur les avantages du nucléaire est donc revenu de plain-pied à gauche. Non sans un arrière-fond tactique : alors que l’espace électoral est saturé de prétendants, il s’agit de marquer sa différence vis-à-vis des candidatures à forte teneur écolo (Yannick Jadot, Anne Hidalgo et Jean-Luc Mélenchon) : « Pour exister, Roussel passe son temps à tenter de faire de l’anti-Mélenchon, et Montebourg à tenter de se distinguer d’Hidalgo et de sa sociale-écologie », observe un élu de La France insoumise (LFI), qui veut rester anonyme. 

Une ligne qui désespère Mathilde Panot, présidente du groupe parlementaire LFI, seul groupe clairement identifié antinucléaire au Palais Bourbon : « Ce retour des pronucléaires, y compris à gauche, est très clair, et cela s’observe aussi sur les réseaux sociaux où la parole de Jean-Marc Jancovici [expert en bilan carbone et pro-nucléaire controversée – ndlr] a beaucoup plus d’échos qu’il y a quelques années », déplore cette spécialiste des questions écologistes au sein du mouvement mélenchoniste.

Candidat des Verts à la présidentielle de 2002 au cours de laquelle il avait croisé le fer avec un Lionel Jospin qui avait fait de la relance du nucléaire l’un de ses axes de campagne, Noël Mamère voit dans la situation actuelle un recul historique : « Au-delà de cette vieille gauche du XXe siècle qui pense que le nucléaire est une fierté française et qui cherche ainsi à revenir dans le jeu politique, ce qui m’inquiète encore plus, c’est que les lobbys du nucléaire qui avaient pris du plomb dans l’aile après Tchernobyl et Fukushima, recommencent à peser dans le débat public et tente de séduire les jeunes », se tracasse l’ancien maire de Bègles.

Des jeunes politisés par les marches climat, mais qui n’étaient pas nés en 1986. Et qui n’ont, pour la plupart, guère entendu parler des faits d’armes de leurs prédécesseurs, comme la lutte de Plogoff dans les années 1970. « Le contexte a changé, la génération “Greta Thunberg” n’a pas les mêmes positionnements que ses aînés : le problème numéro 1 est devenu le climat, et force est de constater que, dans l’immédiat, le nucléaire pollue moins que les autres sources d’énergie », relève ainsi Alain Delmestre, secrétaire national du PS chargé de la transition énergétique, et fin connaisseur du sujet pour avoir été directeur général adjoint à l’Autorité de sûreté nucléaire jusqu’en 2017.

Au sein du parti à la rose, historiquement divisé sur le sujet, on ménage d’ailleurs la chèvre et le chou, à l’image d’Anne Hidalgo qui affirmait, la semaine dernière, dans Le Parisien vouloir « sortir le plus vite possible du nucléaire » tout en jugeant « impossible » un horizon de sortie à vingt ans, comme le proposent, selon elle, les écologistes et les Insoumis.

« Aujourd’hui, la position du PS, c’est de dire que le nucléaire est une énergie de transition, et qu’elle peut, pour un temps, remplacer l’énergie fossile par une énergie décarbonée, explique Alain Delmestre, qui refuse de se voir coller une étiquette « pro » ou « anti » nucléaire. On est bien conscient qu’il y a des besoins électriques croissants et le parc nucléaire existant, sous contrôle de l’ASN et de l’IRSN, peut nous amener à y répondre si tant est qu’on fait les dépenses nécessaires pour faire perdurer nos réacteurs jusqu’en 2050. Dans le même temps, il faut faire monter au maximum les énergies renouvelables dans le mix énergétique afin de réduire peu à peu la part du nucléaire. »

« Tout cela n’est pas sérieux »

Du côté des écologistes qui, après avoir été qualifiés d’« amishs » par le chef de l’État l’an passé, sont désormais renvoyés à une image, au mieux, de doux rêveurs, on souligne que l’irresponsabilité n’est pas là où certains voudraient le faire croire. « Aujourd’hui, le climat sert de prétexte à maintenir le nucléaire, mais tout cela n’est pas sérieux ! », s’agace Noël Mamère, qui invite à regarder vers l’Allemagne, qui a fixé la sortie définitive du nucléaire et des énergies fossiles à 2038 grâce à un plan de sortie précis et raisonné.

« Les utopistes ce n’est pas nous, ce sont les tenants du statu quo qui sont dans une relation au nucléaire quasiment théologique, poursuit-il. Or on parle d’un choix existentiel, qui engage des générations futures, il faut être rationnel, et écouter les organismes compétents. Même l’Ademe [l’agence de la transition écologique – ndlr], qui n’est pas un repaire de gauchistes,  assure qu’une sortie est possible en 2050. »

Le député écologiste, ancien « marcheur », Matthieu Orphelin, abonde. « La gauche traditionnelle, dont une partie du PS, le PCF, ou Arnaud Montebourg, qui a quand même un palmarès sur l’écologie – je n’ai pas oublié ses sorties pro-gaz de schiste –, pense encore que le nucléaire peut encore être une solution pour le climat, mais c’est une croyance sans fondement ! », s’insurge ce membre du premier cercle du candidat d’Europe Écologie-Les Verts, Yannick Jadot, lequel présentait, jeudi, ses mesures pour aller vers davantage de sobriété énergétique (rénovation thermique des bâtiments, transports…). Une condition sine qua non de tout scénario de sortie du nucléaire « pragmatique » et « responsable », a maintes fois insisté l’eurodéputé en campagne, comme pour rassurer les sceptiques.

Face aux menaces du « grand blackout » ou, paradoxe ultime, face aux procès en irresponsabilité écologique faits aux écologistes, reste désormais à cette gauche antinucléaire à reprendre son bâton de pèlerin pour retourner convaincre. « Il faut qu’on se positionne sur cette question de l’émission des gaz à effet de serre, reconnaît ainsi Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France. Pour dire d’abord que si le nucléaire ne fait pas de mal au climat, il est porteur d’autres risques de pollution très grave. Ensuite, que si on voulait baisser de 10 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre, il faudrait construire une nouvelle centrale chaque semaine pendant vingt ans ! »

« Aujourd’hui, en France, le nucléaire est un dogme », regrette de son côté l’Insoumise Mathilde Panot qui veut sortir des fantasmes et parler du réel : le coût de l’EPR (3,5 milliards d’euros prévus au départ ; plus de 19 milliards à l’arrivée), les conditions de travail dans les chaînes de sous-traitance, mais aussi la vulnérabilité des centrales face au dérèglement climatique ou au risque terroriste.

« Au lieu de mettre des milliards pour sauver les centrales, on ferait mieux de les mettre dans le développement des énergies renouvelables, plaide la députée. Le nucléaire est cher, dangereux, polluant. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller voir les mines d’uranium ou de se rendre à Bure » où, depuis des années, la contestation grandit contre un projet d’enfouissement de déchets radioactifs.

Une mobilisation de militants à la croisée des problématiques sociales et sociétales où Mathilde Panot s’est rendue plusieurs fois, ces dernières années, ceinte de son écharpe tricolore. Aujourd’hui, elle en est persuadée : c’est dans cette petite commune de la Meuse que la lutte antinucléaire saura se réinventer.

Pauline Graulle


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