La ferme des radicaux

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Ils ont aboli le salariat, la propriété privée et les hiérarchies formelles. Depuis quarante ans, ils élèvent des moutons, cultivent la terre et militent pour une société plus libre et plus juste. À Cuba ? Non, en Provence, dans le Lubéron. Bienvenue à Longo Maï, communauté libertaire et durable. Attention, « ici, c’est pas pour tout le monde ».

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Il tient un cadran d’horloge et le tourne vers les dizaines de personnes assises dans la salle. Il veut parler d’un sujet très compliqué. Quand la petite aiguille passe minuit, un autre jour commence. Là, c’est encore samedi et ici, c’est déjà dimanche. Il articule avec précaution dans son français teinté d’accent anglophone. C’est la même heure ici que dans le reste du monde, vous savez ? Éclats de rire autour de la longue table en bois. Si vous n’êtes pas sûr de l’heure, demandez à quelqu’un. Si vous ne savez pas quel jour, demandez autour de vous. Si vous avez trop fait la fête et oublié qu’il y a un lendemain… la voix reste en suspens et la salle entière s’esclaffe. Tout ça à cause d’une voiture réservée mais absente au moment requis. Rendez-vous d’auto-partage était pourtant pris dans le carnet commun, le « cahier de voyages ».  

L’assemblée rit à gorge déployée. Il y a des femmes, des hommes, des plus jeunes, des plus vieux, des barbus, des moustachus, des chevelu(e)s, un berger, une ancienne infirmière, des éleveurs de chèvres, des teinturières, une documentariste, des musiciens, une « cultiveuse » de plantes médicinales, des enfants, des parents, des nouveaux venus, des occupants de longue date, des amandes sur la table et des verres de vin. On entend parler français et allemand. Des accents de partout en Europe. L’hilarité a la saveur de l’autodérision : il n’existe sans doute pas beaucoup d’endroits où tant de personnes sont susceptibles d’ignorer le jour et l’heure tout en étant si dépendantes de la gestion collective du temps. Bienvenue à Longo Maï.