A Montpellier, Philippe Saurel reconfigure le paysage politique à marche forcée

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Fragilisé par la défaite de sa protégée aux législatives, le maire de la capitale héraultaise Philippe Saurel a décidé de créer un groupe « En Marche et apparentés » à la métropole. Les six vice-présidents réfractaires ont été démis. Un laboratoire local du macronisme ?

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Voix étranglées, larmes, éclats et invectives… L’atmosphère du conseil de Montpellier Méditerranée Métropole, ce matin du 5 juillet, était au mélodrame. Les élus étaient d’abord restés cois de surprise lorsque Philippe Saurel, président de cette assemblée, leur avait annoncé le 26 juin, en conférence des maires, que seuls les vice-présidents acceptant d’entrer dans un groupe « En Marche et apparentés » garderaient leur fonction de vice-président et leur délégation. Depuis, la nouvelle avait fait son chemin dans les consciences, et ce matin de juillet, chacun avait fourbi ses mots, comme autant de piques, pour dénoncer le « changement de stratégie » de Philippe Saurel, d'autant plus inattendue que lui-même n'est pas membre du mouvement d'Emmanuel Macron, qu'il a pourtant soutenu à la présidentielle.

Philippe Saurel, maire de Montpellier et président de la Métropole, devant son babyfoot © Elsa Sabado Philippe Saurel, maire de Montpellier et président de la Métropole, devant son babyfoot © Elsa Sabado

L’amertume est à la mesure de l’espoir que le maire de Montpellier avait suscité dans la population, a fortiori chez les maires des communes avoisinantes. En 2014, Isabelle Touzard gagne les élections municipales de Murviel-lès-Montpellier dès le premier tour avec 55 % des voix pour sa liste divers gauche, citoyenne et écologiste. Cette directrice adjointe de l’école Montpellier SupAgro gagne l’élection sur son opposition à la construction d’une ZAC de 500 logements dans son village. Au lendemain du second tour de l’élection, Philippe Saurel l’appelle. « Ce que vous faites est très intéressant. Je vais prendre la présidence de l’agglomération, et j’aimerais vous avoir dans mon exécutif, car je veux mettre en place une gouvernance à l’image de nos listes, paritaire, et en donnant plus de poids aux communes », lui expose-t-il. « Il m’a attribué la délégation que je voulais, celle de l’agriculture. Avec les membres de ma liste, on n’était pas branchés politique, on n’avait pas de parti et pas d’expérience. Du jour au lendemain, je suis devenue maire de Murviel et vice-présidente de l’agglomération », reprend l’édile.

À Montpellier même, Philippe Saurel vient d’emporter les élections municipales contre Jean-Pierre Moure. Avec Hélène Mandroux, les deux hommes se partageaient l’héritage de Georges Frêche. Mandroux a renoncé, Moure a obtenu l’investiture du PS à l'issue d'une primaire militante, quand Saurel a refusé d’y participer, convaincu qu’elle allait de toute manière être l’objet de « tripatouillages ». Le dissident constitue alors une liste « citoyenne » opportunément intitulée « Montpellier, c’est vous », et mène une campagne au cours de laquelle il se présente comme « anti-système », appelant à un Podemos français « aux racines radicales-socialistes », s’insurgeant contre les « diktats de Solférino ». Il intègre même dans son programme le retour à la régie publique de l’eau, une proposition portée par René Revol, maire de la commune voisine de Grabels et figure locale du Parti de gauche, puis de La France insoumise. « Il est arrivé avec un programme politique bigarré, qui sortait de l’ordinaire, un discours au-delà des partis… “de type macronien”, en disant aux gens : “Vous pouvez faire de la politique ailleurs, l’important, c’est que l’on fasse ensemble en métropole”… un modèle que théorisera Macron », analyse Emmanuel Négrier, chercheur au Centre d’études politiques de l’Europe latine. Et il gagne l’élection, à 37 % contre 27 % pour l’officiel du PS.

Malgré ses trente ans dans l’ombre de Georges Frêche, et bien qu’il renonce le soir même de sa victoire à sa première promesse, celle de ne pas présider l’agglomération, Philippe Saurel avait réussi à faire croire au « nouveau » Philippe Saurel. Jusque dans son look : désormais, il ne rentrerait plus sa chemise dans son pantalon. Outre cette mesure radicale, pendant trois ans, il conduit l’agglomération sans anicroche. Son exécutif est pluriel et paritaire, et surtout, il met en place un « pacte de confiance des maires ». Celui-ci garantissait la « souveraineté communale » et associait les communes aux décisions : avant d’être votés à l'échelon intercommunal, les projets devaient être votés à la majorité devant une conférence des maires, où s’exerçait le principe « un maire égale une voix ».

Grâce à ce système, Philippe Saurel parvient à transformer l’agglomération en métropole. L’institution révise le schéma de cohérence territoriale, remet l’eau en régie publique, relance Amétyst, l’entreprise chargée du traitement des déchets… « On discutait vraiment le fond des dossiers, les vice-présidents maîtrisaient leurs sujets », raconte Isabelle Touzard, un brin nostalgique. La politique politicienne était laissée à la porte, croyait-elle.

Mais le temps a passé, et les élections aussi. La cote de popularité de Philippe Saurel s’érode inexorablement. En 2015, aux élections départementales, il « surfe » sur sa victoire aux élections municipales et emporte quatre des cinq cantons de l’Hérault. Aux régionales, où il présente une liste indépendante, il réalise seulement 5 % des suffrages. Aux présidentielles, l’aiguillon du « socialiste sans parti » a du mal à trouver le nord. Il jette tour à tour son dévolu sur Juppé, soutient, avant de s'en désolidariser, deux jours avant la primaire du parti socialiste, son « ami » Manuel Valls, tresse des lauriers à Jean-Luc Mélenchon pour finalement s’arrêter, en janvier 2016, sur Emmanuel Macron.

« Avec lui, nous prolongeons l'expérience citoyenne de Montpellier », expliquait-il à la presse en annonçant son entrée dans le staff de campagne du futur président. La suite, c’est Joël Raymond, maire de Montaud et « marcheur » de la première heure qui nous la raconte : « Puis Emmanuel Macron est élu. En contrepartie de son soutien, Philippe Saurel veut avoir un œil sur toutes les investitures aux législatives dans la région. Il essaie de dealer cela en direct avec Emmanuel Macron. Mais le staff de Gérard Collomb, responsable des investitures pour En Marche!, trouve qu’il est un peu trop gourmand et lui accorde seulement deux circonscriptions sur les quatre de Montpellier. »

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