A Marseille, McDonald's accusé de fermer un lieu «emblématique de la lutte sociale»

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Épicentre de la contestation syndicale chez McDonald’s, le restaurant des quartiers Nord de Marseille devrait mettre la clé sous la porte début août. L'entreprise souligne les pertes financières récurrentes, mais les représentants du personnel dénoncent la volonté de les faire taire. Soixante-dix salariés portent plainte pour tentative d'escroquerie.

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Le 7 août, leur restaurant devrait fermer définitivement ses portes, et ils sont bien décidés à tout tenter pour l’empêcher. Les 70 salariés du McDonald’s marseillais de Saint-Barthélemy, dans les quartiers Nord de Marseille, sont en plein conflit contre la décision de leurs propriétaires de transmettre le fonds de commerce à un mystérieux repreneur, dont ils estiment que le projet n’est pas sérieux. Ils pensent que la fermeture de ce « McDo » est avant tout destinée à éliminer le foyer important de contestation syndicale qu’il représente, à l’échelle locale mais aussi nationale. Le 19 juillet, encadrés par une intersyndicale, ils ont tous déposé plainte auprès du procureur de Marseille pour tentative d’escroquerie.

« Pour nous, il s’agit d’un montage frauduleux, qui a pour objet de faire sortir ce restaurant du périmètre McDonald’s, à n’importe quel prix », avance l’avocat des salariés, Ralph Blindauer, spécialisé dans les luttes sociales. Ce dépôt de plainte n’est qu’une des procédures en cours : lundi 30 juillet, l’avocat plaidera au tribunal de grande instance pour faire prolonger les délais de la procédure d’information-consultation du comité d’entreprise, et le 20 août il y demandera l’annulation pure et simple de l’opération. Parallèlement, il a saisi les prud’hommes en vue de faire interdire le transfert des salariés de leur entreprise actuelle à celle du repreneur.

Mobilisés, les salariés multiplient les mouvements de protestation. Samedi 21 juillet, ils avaient fait venir à leurs côtés Jean-Luc Mélenchon, leader de La France insoumise et député de Marseille. La sénatrice Samia Ghali leur a également fait part de son soutien, plaidant dans un courrier « pour que la justice se range du côté des employés qui n’ont pour seule préoccupation que de sauver leur structure de travail, leur revenu et l’équilibre de leur foyer ».

Mélenchon à Marseille avec les salariés en lutte d’un McDo. © La Luciole Mélenchantée

Le restaurant appartient à un groupe de six McDo de Marseille et Vitrolles, détenus à 50 % par McDonald’s France et à 50 % par celui qui les gère au quotidien, le franchisé Jean-Pierre Brochiero, qui fut il y a plusieurs années le directeur du service des ressources humaines de l'entreprise en Île-de-France. Le 7 mai, Jean-Pierre Brochiero a annoncé aux représentants du personnel qu’il allait céder tous ses restaurants, qu’il exploitait depuis janvier 2015.

Les cinq premiers, et leurs quelque 300 employés, seront cédés à un autre franchisé marseillais, Mohamed Abassi. Celui de Saint-Barthélemy, qui enregistre depuis 2013 des pertes annuelles s’échelonnant de 480 000 à 890 000 euros, sera revendu et devrait devenir un restaurant asiatique halal, selon les documents transmis aux salariés. Qui n’en savent pas vraiment plus sur leur futur, à quelques jours de l’échéance officielle.

« J’ai eu à cœur de trouver un repreneur disposant d’un projet étayé et apportant les meilleures garanties pour l’emploi, puisque le restaurant prévoit d’employer 70 salariés dès l’ouverture », indique Jean-Pierre Brochiero en réponse aux questions de Mediapart. « Ce projet de cession, au sein du réseau McDonald’s et en dehors, offre les meilleures garanties possibles pour la préservation de l’emploi dans les six restaurants. Un engagement sans faille dont M. Brochiero fait preuve depuis le début », confirme dans un communiqué le service communication de l’entreprise. Des affirmations qui font s’étrangler les représentants des salariés.

« Ce projet est une fumisterie »

« McDonald’s n’assume pas de vouloir fermer ce restaurant-là, et se défausse totalement du plan social à venir sur le futur repreneur », déclarent-ils à Mediapart. Pour Christophe Lomonaco, représentant CFE-CGC, « ce projet est une fumisterie ». Malgré de très longues réunions avec leur patron actuel, les 12, 22, 28 juin et 2 juillet, les salariés estiment n’avoir obtenu que peu de réponses précises de leur direction quant à leur avenir. « Depuis trois mois, les représentants du personnel ont posé 383 questions sur le projet de cession aux repreneurs. Ils ont obtenu 383 réponses détaillées », assure de son côté Jean-Pierre Brochiero.

« Les prétendus repreneurs ne daignent pas répondre à l’invitation du CE pour expliquer leurs plans », s’agace pourtant le représentant CFE-CGC, qui souligne qu’« il n’y a aucune trace en France de la société censée nous reprendre, Hali Food & Co ». La seule référence que leur direction a pu leur fournir est un enregistrement au registre du commerce tunisien, datant du mois de mars. « On nous dit que la société sera créée en France lorsque le projet sera finalisé mais, en vérité, les réponses qui nous sont apportées évoluent en fonction des demandes », indique Christophe Lomonaco.

« La résiliation du contrat de location-gérance avec McDonald’s devrait avoir lieu le 7 août, et des travaux sont censés démarrer pour deux mois pour transformer le restaurant, mais à notre connaissance, aucun permis de construire n’a été déposé, et aucune demande de chômage partiel n’a été faite », s’inquiète Kamel Guemari, délégué syndical FO et l’un des moteurs de la mobilisation des McDo marseillais. Ce à quoi l'actuel franchisé répond qu'« une demande de travaux va être déposée cette semaine ».

L’incertitude règne même sur l’identité exacte des dirigeants de cette entreprise : plusieurs noms, dont deux homonymes, sont en effet signalés dans les documents fournis, sans dire clairement qui est le repreneur. Ces documents, étude de marché et note d’intention, sont par ailleurs assez pauvres.

Après lecture d’une quarantaine de pages, principalement de larges descriptions sur « la communauté musulmane et la consommation halal en France », tout juste les salariés auront-ils appris que leurs repreneurs souhaitaient la présence du futur restaurant « dans le carnet d’adresses des grands restaurants asiatiques halal, in et chics » (sic), et qu'il soit « un joli endroit qui se caractérise par la qualité de la vie ainsi que par la diversité des cultures, des religions, dans l’espace méditerranéen ».

« Hali Food & Co aura un positionnement d’un restaurant 100 % halal, innovant et qui sera visité par la majorité de la communauté musulmane à Marseille », conclut l’étude de marché, optimiste. Le repreneur, ainsi que la direction actuelle, donne en référence un autre restaurant asiatique halal, dans la zone commerciale Plan de campagne, qui « fonctionne très bien ». « Mais ce restaurant n’a rien à voir avec nous, il emploie au maximum une dizaine de personnes, et n’est en rien détenu par l’entreprise qui est censée nous reprendre », souligne Kamel Guemari.

De son côté, Jean-Pierre Brochiero répète que « le projet d’Hali Food est solide » et que le business plan présenté « prévoit un investissement de 500 000 euros ».

Des pertes de 3,3 millions depuis 2009

Pour les représentants des salariés, la manœuvre est cousue de fil blanc : il s’agit pour McDonald’s de faire porter par le repreneur mystère la responsabilité de fermer leur lieu de travail, en se délestant de ses obligations. « Au bas mot, un PSE [plan de sauvegarde de l'emploi] de qualité (...) coûte plusieurs millions (probablement entre 5 et 10 millions d’euros) », avance la plainte déposée le 19 juillet.

Des accusations balayées par l’entreprise et par le franchisé. Ce dernier martèle son souci « de mener cette procédure dans un cadre légal irréprochable » et « de présenter le projet dans le cadre du dialogue social en cours ».

 © Reuters/Regis Duvignau © Reuters/Regis Duvignau
Les pertes récurrentes et importantes du restaurant fournissent à l’enseigne un argument solide pour le fermer. « La cession de ce restaurant, à un entrepreneur extérieur, repose uniquement sur des tangibles économiques car, malgré les investissements et le temps laissé pour tenter d’inverser la tendance, le restaurant connaît des pertes chroniques », constate le franchisé, qui chiffre les pertes cumulées à 3,3 millions d’euros depuis 2009.

Mais les syndicats assurent qu’une grande partie des pertes est due aux gros travaux de la rocade L2, en construction depuis plusieurs années juste à côté du McDo, qui a nécessité le blocage de voies de circulation, la fermeture du Drive ou du parking, etc. Ils soulignent d'ailleurs que McDonald’s France a été indemnisé par Bouygues, qui réalise les travaux.

Jean-Pierre Brochiero confirme que « McDonald’s a, comme l’ensemble des entreprises impactées, reçu une indemnité compensatoire en réparation partielle de la baisse de 30 % de l’activité du restaurant durant les travaux ». Les syndicats évoquent des montants de plusieurs millions d'euros, compensant la baisse d'activité sur plusieurs années. Mais selon nos informations, la somme versée n'a pas dépassé 400 000 euros, pour une année durant laquelle les pertes du restaurant étaient supérieures à ce montant.

Quoi qu’il en soit, pour les salariés, le but de l’entreprise est d’abattre un lieu « emblématique de la lutte sociale à Marseille ». Car le McDo de Saint-Barthélemy n’est pas n’importe quel McDo. Les salariés y ont une forte ancienneté, parfois vingt ans, et bénéficient d’avantages sociaux importants : 13e mois accordé dès une année d’emploi, mutuelle prise en charge quasi intégralement par l’entreprise, primes trimestrielles… « Plus des syndicalistes qui font leur boulot et n’ont pas peur d’aller au carton, ce qui est rare dans cet univers », souligne l’avocat Ralph Blindauer.

Raphaël Million, syndicaliste chez Solidaires et soutien régulier des luttes des salariés de McDonald’s à Paris, confirme : « Ils sont très actifs, et soudés depuis de nombreuses années, ils ont réussi une coalition intersyndicale exceptionnelle. Ce qui leur a permis de gagner des droits impressionnants, bien supérieurs à ceux qui existent dans les autres McDonald’s. »

À l’échelle de l’entreprise, les militants marseillais sont un symbole et étaient présents par exemple lors de l’occupation récente du restaurant parisien près de la gare de l’Est. Dans leur ville, ils sont à la manœuvre depuis de nombreuses années, menant grèves et actions coups-de-poing (par exemple, en cessant le travail aux horaires de « rush », le midi ou le soir) pour obtenir des conditions de travail qu’ils jugent décentes. Les tensions n’ont en fait jamais cessé depuis la reprise par Jean-Pierre Brochiero des six restaurants marseillais du franchisé historique de Marseille, Francesco Brescia, qui a cédé ses 17 boutiques en 2015.

L’un des rares employeurs des quartiers Nord

Si les salariés et leurs représentants sont très pugnaces, c’est peut-être aussi qu’ils savent ce que ce restaurant représente à l’échelle de leur quartier. Situé au cœur des quartiers Nord, ce McDo est depuis plus de vingt ans l’une des sources d’emploi les plus sûres de la zone. « Ici, ce travail n’est pas un petit job, étudiant ou saisonnier, mais bien souvent le seul moyen pour des pères et des mères de famille de nourrir leurs enfants », rappelle Kamel Guemari. D’où l’ancienneté élevée des salariés.

Les représentants des salariés disent aussi leur inquiétude concernant les cinq restaurants qui resteront ouverts. Ils seront transférés au franchisé Mohamed Abassi, qui en détient déjà huit autres à Marseille. Or il n’a pas bonne réputation dans le petit monde du fast-food. En mai, plusieurs salariés avaient manifesté pour protester contre ses méthodes : en reprenant un restaurant, il aurait licencié les salariés en période d’essai et s’est séparé de deux cadres, malgré leurs 25 ans d’ancienneté. Les salariés évoquent aussi la présence de vigiles dans le restaurant lorsqu’il a été repris, qu’ils interprètent comme un avertissement pour qu’ils ne haussent pas trop le ton, et les tentatives de limiter les avantages sociaux déjà acquis.

Mohamed Abassi n’a pas souhaité répondre à nos questions. Très discret, il s’est exprimé une seule fois récemment, dans La Provence, pour assurer qu’il désirait « préserver les emplois de tous, y compris des représentants syndicaux » et insister sur la qualité du dialogue social dans ses restaurants. Il a fait de même dans une note envoyée au CE des restaurants qu’il reprend, soulignant son « souci constant d’offrir aux employés les meilleures conditions de travail ».

Le climat est extrêmement lourd autour des McDonald’s marseillais, et les accusations d'intimidations fusent de part et d'autre. Certains élus du personnel assurent subir des pressions. Le représentant CFE-CGC Christophe Lomonaco a porté plainte deux fois depuis mai pour menaces. De l’autre côté, Jean-Pierre Brochiero signale lui aussi que « plusieurs franchisés de Marseille et l’entrepreneur d’Hali Food ont reçu des menaces physiques et téléphoniques qui ont fait l’objet de plusieurs plaintes depuis le début du processus ».

Un autre franchisé à la tête de huit restaurants dans la région, Serge Melniczuk, avait déjà dénoncé dans La Provence l’attitude de « chantage » de certains syndicalistes. Il a affirmé qu’un autre propriétaire de restaurants serait « racketté ». La nouvelle plainte des salariés et les diverses audiences de justice programmées dans les semaines à venir ne devraient pas faire baisser la tension.

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J'ai contacté le service de communication de McDonald's France le 24 juillet pour demander des réponses aux accusations des salariés qui portent plainte et pour avoir accès aux deux franchisés marseillais, que je tentais de joindre, sans succès.

Jean-Paul Brochiero a répondu à mes questions par écrit, et McDonald's m'a fait parvenir quelques éléments de réponse complémentaires. Mohamed Abassi n'a pas souhaité me parler.