Le groupe Fnac-Darty visé par une enquête pour « blanchiment » et « association de malfaiteurs »

Par et Nicolas Vescovacci

Mediapart révèle les dessous d’un système par lequel sont passés, en toute illégalité, au moins un million et demi d’euros depuis 2014. Une information judiciaire pour de possibles faits de « blanchiment commis en bande organisée » et « association de malfaiteurs » vise le leader français de la distribution. Cinq perquisitions ont eu lieu le 3 juin.  

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Plusieurs magasins Darty acceptent, depuis au moins 2014, des versements en liquide supérieurs aux plafonds autorisés, allant parfois jusqu’à encaisser 47 000 euros d’un coup en petites coupures.

Passant outre la loi et les obligations fiscales, ces « contrats de confiance » bien particuliers valent aujourd’hui au groupe Fnac-Darty une information judiciaire, ouverte le 19 mai, pour « blanchiment », infraction commise en bande organisée, et « association de malfaiteurs », selon une source judiciaire.

Le 3 juin, cinq de ses principaux magasins parisiens ont été perquisitionnés par des agents du service d’enquête judiciaire des finances, spécialisés sur les infractions économiques, financières et fiscales. Initialement, c’est à la suite d’une dénonciation que le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire, avant de saisir, en mai, un juge d’instruction pour la suite des investigations.

Dans une quinzaine de magasins Darty, situés dans Paris et sa proche banlieue, un système a été mis en place afin de permettre le paiement en espèces hors des limites fixées par la loi. © Photo Kenzo Tribouillard / AFP Dans une quinzaine de magasins Darty, situés dans Paris et sa proche banlieue, un système a été mis en place afin de permettre le paiement en espèces hors des limites fixées par la loi. © Photo Kenzo Tribouillard / AFP

Interrogé, le groupe Fnac-Darty dit avoir saisi « le procureur de la République de Paris concernant de possibles irrégularités constatées » et « coopér[er] avec les enquêteurs ». « À ce jour, il semble que ces faits soient circonscrits à certaines opérations intervenues dans un nombre limité de magasins », indique le groupe, qui ne souhaite pas commenter davantage en raison des investigations en cours. Quatre directeurs de magasin et un responsable des ventes ont été licenciés.

Mais Fnac-Darty n’apporte aucune réponse quant à la connaissance qu’il avait de ces fraudes. Pourtant, selon plusieurs témoignages recueillis par Mediapart, l’existence de ce système pouvait difficilement être ignorée par le siège de l’entreprise : les commandes de matériels payées avec cet argent liquide étaient souvent gérées par le service « achats », un des services centraux du groupe. 

Sur la base de 2 000 documents comptables, et sans être exhaustif, Mediapart a pu évaluer qu’entre 2014 et 2021, des centaines de transactions illégales ont été réalisées, pour un montant de plus d’un million et demi d’euros versés en cash. Pour l’un des clients, qui a acheté entre 2019 et 2020 près de 2,5 millions d’euros de marchandises, pas moins de 530 000 euros ont été payés en espèces de façon illégale, sous forme de paiements en liquide dépassant les plafonds autorisés par la loi. 

Pour les paiements en liquide, Darty est soumis comme n’importe quel autre commerçant à des règles, inscrites dans le code financier et monétaire. Depuis septembre 2015, le plafond autorisé pour les particuliers comme pour les professionnels résidant en France est de 1 000 euros et de 10 000 à 15 000 euros pour les résidents fiscaux étrangers. Ce dernier plafond ne s’applique qu’à une condition : que les achats soient réalisés à titre personnel et non pour le compte d’une entreprise.

Ces plafonds ont été fixés par le ministère de l’économie pour lutter contre le blanchiment d’argent provenant notamment de la criminalité organisée (drogue, proxénétisme). En 2015, à l’initiative de Tracfin, le service anti-blanchiment de Bercy, les plafonds ont été revus à la baisse, afin de renforcer la lutte contre le financement du terrorisme.

Dans une quinzaine de magasins Darty, parmi les plus importants situés dans Paris et sa proche banlieue, un système bien organisé a été mis en place afin de permettre à plusieurs individus ou sociétés de contourner la loi, selon au moins deux modes opératoires. 

Dans certains magasins, l’argent liquide semble circuler sans aucune limite ou presque. À ce stade, impossible d’affirmer d’où vient l’argent. Mais le ballet décrit par plusieurs salariés que nous avons rencontrés est souvent le même : en plein cœur de Paris, un ou plusieurs hommes entrent dans un magasin de l’enseigne, munis de sacs en plastique, d’une sacoche ou d’un sac de sport. « Et dans les sacs, il y a du cash, beaucoup de cash », raconte à Mediapart un agent de maîtrise, Haziz Faddel, témoin de ces allées et venues.

Haziz Faddel. © Mediapart Haziz Faddel. © Mediapart

De mai 2016 à janvier 2017, Haziz Faddel était « responsable pôle service », c’est-à-dire chargé d’une partie des encaissements du magasin Darty situé dans le quartier République, dans l’est parisien. Des clients, le magasin en voit passer des centaines par jour. « Mais ceux-là, dit-il, étaient toujours accueillis avec soin par le directeur ou ses adjoints. » L’ex-responsable explique ne pas s’être tout de suite méfié.

Jusqu’au jour où il entre par hasard dans un petit bureau réservé à la direction du magasin : « Là, j’ai vu deux hommes assis derrière une petite table sur laquelle il y avait des liasses de billets, de 20, 50 et 100 euros. Derrière la table, il y avait trois responsables du magasin, dont l’un passait les billets à la compteuse. On parle de milliers ou de dizaines de milliers d’euros. Là, je me suis dit : ce n’est pas normal. »

Le 19 avril 2017, Haziz Faddel a averti au cours d’un entretien le PDG de l’époque, Alexandre Bompard, de l’existence de pratiques de blanchiment, ainsi qu’il l’explique auprès de Mediapart dans un témoignage vidéo. Ne constatant aucune réaction de la part d’Alexandre Bompard, il a de nouveau lancé l’alerte, cette fois par écrit : en avril 2021, il a adressé un dossier de plus de 40 pages au nouveau président du groupe, Jacques Veyrat. 

Un proche du directeur se vantait régulièrement de faire passer 50 000 euros en cash dans le système informatique. [...] Le chiffre d’affaires du jour explosait, comme par miracle en fin de journée.

Un employé d’un magasin Darty

Mediapart a rencontré un autre employé qui confirme ces remises de cash dans le magasin Darty-République, navire amiral parisien de l’enseigne, au moins jusqu’à la fin de l’année 2020.

Derrière sa caisse, lui aussi explique s’être intéressé à ces clients inconnus. « Pendant l’année 2020, j’ai vu ces sacs. Toutes les semaines. J’ai vu l’argent passer de main en main jusqu’aux responsables du magasin. C’était des liasses de billets de 50 euros. »

Selon ce témoignage, l’argent liquide suit alors deux voies possibles : « Il était parfois enregistré discrètement dans une caisse du magasin par un cadre. Mais, le plus souvent, le cash allait dans le coffre du directeur de manière inexpliquée. »

Le soir venu, Darty-République ferme ses portes. C’est l’heure de faire les comptes. « Un proche du directeur se vantait régulièrement de faire passer 50 000 euros en cash dans le système informatique, sans que l’on ait vu cet argent en vrai, poursuit cette source. Et bim ! le chiffre d’affaires du jour explosait, comme par miracle, en fin de journée. D’un coup, on passait premier magasin de France en termes de ventes. Ce cash, c’était vraiment un enjeu financier énorme pour la direction. »

Malgré les risques encourus, ce système permettait donc, selon ce témoignage, « de rester dans la compétition, de gonfler les chiffres, quelles que soient les règles ». Il s’agirait d’un système organisé « avec un noyau dur de personnes qui travaillent ensemble et qui se couvrent ». Pour un chef de vente, les primes peuvent atteindre 20 000 euros par an, car elles sont en partie indexées sur le chiffre d’affaires des magasins.

Selon cet employé, qui a souhaité préserver son anonymat, la direction du magasin encourageait la pratique du cash « pour ne manquer aucune vente ». Il avoue à Mediapart avoir lui aussi « passé des ventes » pour des clients français pour des montants supérieurs à 1 000 euros, sous la forme de cartes cadeaux.

Car pour les sommes en liquide dépassant les plafonds autorisés, l’un des modes opératoires pour contourner la loi était de les diviser en plusieurs achats de cartes cadeaux, pouvant atteindre 1 000 euros maximum. Ainsi, 5 000 euros en cash versés en une seule fois étaient enregistrés comme cinq achats de cartes cadeaux de 1 000 euros chacune.  

Le second procédé, plus technique mais très répandu chez Darty, consistait à dissimuler l’origine des paiements en cash à travers de multiples opérations comptables, dites « Équil Vente », pour « équilibrage des ventes ». Dans le système informatique de Darty, ces opérations s’enchevêtrent, se superposent, se compensent d’une facture à l’autre, jusqu’à perdre la trace de la transaction originelle.

Pour brouiller davantage les pistes, Darty utilisait également un système d’acomptes permettant de « stocker » informatiquement de grosses sommes en cash déposées par certains clients. Débloqués après quelques heures, parfois après plusieurs semaines, ces acomptes seraient utilisés comme autant de mini-comptes bancaires. Or Darty n’est pas habilité à opérer comme une banque.

Parmi la quinzaine de clients que nous avons pu identifier, plusieurs entreprises apparaissent, sans être pour autant passées par le service Darty Pro, chargé de la gestion des sociétés clientes. Elles échappent ainsi aux procédures de contrôles relatives aux entreprises.  

Ainsi, le 30 septembre 2016, la société Mali Computer, enregistrée à Bamako selon les documents fournis au magasin, règle une commande de 42 080 euros, principalement en cash. Sur la facture, une ligne comptable ne souffre d’aucun doute. On peut y lire : « Espèces : 41 855 euros »

Document comptable de Darty signalant une transaction de 41 855 euros en espèces. © Darty Document comptable de Darty signalant une transaction de 41 855 euros en espèces. © Darty

Si ces sociétés aux versements illégaux ne passent pas par le service « pro » de Darty, leurs achats ne peuvent a priori pas échapper à la vigilance du siège. En effet, une telle quantité de marchandises achetée passe obligatoirement par le service « achats », un des services centraux du groupe.

C’est le cas, par exemple, le 23 octobre 2020, lorsque la société ASB commande 274 iPhone 12, dans deux magasins parisiens. Les magasins ne détiennent pas une pareille quantité de téléphones et c’est le service « achats » qui débloque la marchandise, pour un montant total de 345 805 euros, sous deux factures différentes. La société cliente est pourtant absente du fichier des entreprises. Là encore, une partie du paiement que Mediapart a pu identifier a été effectuée en liquide, au-delà des plafonds autorisés.

Un troisième salarié, ancien « responsable pôle service » de l’entreprise, qui a supervisé pendant plus de dix ans le système d’encaissement dans plusieurs magasins, connaît ce type d’opérations. Ils les qualifie de « non autorisées ». Pour lui, ces « Équil Vente » sont « des lignes comptables très inhabituelles qui peuvent servir à ventiler une grosse opération en cash en de plus petites transactions. Pour une seule et même commande, il est possible de multiplier ces “Équil Vente” et de masquer le paiement ».

Mediapart a ainsi pu reconstituer une de ces opérations avec précision : le 7 octobre 2020, le magasin Darty-République n’a pas encore ouvert ses portes. Pourtant, à 9 h 31, un responsable ouvre la caisse 007, réservée aux opérations par carte bancaire et enregistre une entrée de 47 240 euros en cash. 

« Sur les documents comptables, on voit bien qu’il ne s’agit pas d’un apport de monnaie qui viendrait de la banque, mais de l’argent liquide, entré informatiquement dans le système. Et on ne peut pas dire d’où il vient et où il est physiquement », commente l’ancien « responsable pôle service » auprès de Mediapart.

Si moi je l’ai vu, la direction générale est forcément au courant, ainsi que les services d’achats, de gestion et de comptabilité.

Un ancien responsable des encaissements chez Darty.

Au cours de la journée, en quelques minutes seulement, plusieurs opérations sont faites sur cette même caisse. La première, à 16 h 09, affecte 9 900 euros à un numéro de transaction, c’est-à-dire à une vente. Ensuite, la caisse débloque 6 850 euros pour une deuxième vente, et une autre opération de 3 700 euros est enregistrée à 16 h 12.

En tout, sur cette seule journée, nous comptabilisons sept sommes d’argent déclarées en cash, affectées à des numéros différents de transactions, pour un montant total de 37 005 euros. 

« Le problème, explique cet expert du système, c’est que chez Darty, il n’y a aucune alerte, aucun seuil établi informatiquement qui pourrait bloquer les transactions en cas d’opérations douteuses. Ce système est souple et permet tout. Y compris d’entrer 100 000 euros en cash, de garder l’argent et de simuler autant de transactions que nécessaires pour mieux les dissimuler. »

Souple et pratique, le système informatique permet également de jongler avec des acomptes, comme autant de petites caisses noires qui attendent d’être affectées à une vente. « Cela aussi c’est incroyable et inhabituel, car la règle, explique l’ancien responsable, c’est qu’un acompte est obligatoirement relié à un produit. Autrement, c’est comme si Darty était une banque... »

La direction générale et les services du groupe Fnac-Darty ont-ils pu ignorer ce qui apparaît comme un système organisé ? « Si moi je l’ai vu, la direction générale est forcément au courant, ainsi que les services d’achats, de gestion et de comptabilité, estime l’ancien responsable. Ou alors ils sont complètement nuls ! »

Un élément incontestable atteste que les services centraux de Darty étaient au courant d’une partie des transactions douteuses que les enquêteurs essaient de démêler. Les documents en notre possession révèlent que certains clients qui avaient l’habitude de payer en cash réglaient aussi une partie de leurs factures grâce à des virements bancaires dépassant parfois les 30 000 euros.

Or, dans les magasins Darty, les virements bancaires ne sont pas acceptés. Seuls les services comptables du groupe sont habilités à valider ce mode de paiement, en fournissant au client les coordonnées de l’entreprise. Là aussi, ces opérations apparaissent donc comme très inhabituelles.

Il est vrai que ce n’est pas la première fois que Darty offre des facilités de paiement à certains de ses clients. En novembre 2008, Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée, avait fait une courte halte au magasin Darty de Passy, aujourd’hui fermé. Ce jour-là, pour meubler son appartement cossu, situé dans le XVIe arrondissement de Paris, le bras droit de Nicolas Sarkozy a acheté une télévision LCD, un lecteur DVD Blu-ray et un lave-linge séchant pour la somme de 4 417 euros.

Comme Darty le confirmera aux services de police qui enquêtent sur le financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, Claude Guéant a payé la totalité de ses achats en liquide. Une habitude chez Claude Guéant. Mais ce 22 novembre 2008, pour éviter de dépasser le seuil légal des 3 000 euros – plafond des transactions prévu à l’époque par la loi –, le magasin a édité deux factures différentes, l’une de 2 269 euros et l’autre de 2 148 euros. Darty a décidément l’art de trouver des solutions.

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