Sarkozy, Juppé, Fillon ont tous œuvré pour la guerre en Libye

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Adversaires à la primaire de la droite et du centre, Nicolas Sarkozy, François Fillon et Alain Juppé étaient en 2011, respectivement président de la République, premier ministre et ministre des affaires étrangères. Aujourd'hui, seul l’ex-chef de l’État se félicite encore de la guerre en Libye.

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Ils sont trois. Trois candidats à la primaire de la droite et du centre à avoir joué un rôle actif dans l’intervention française en Libye, en 2011. L’un était président de la République, l’autre premier ministre, le troisième venait de succéder à Michèle Alliot-Marie au ministère des affaires étrangères. Chacun à leur façon, Nicolas Sarkozy, François Fillon et Alain Juppé ont farouchement défendu la campagne de bombardements aériens, menée avec la Grande-Bretagne de David Cameron, qui a favorisé le renversement de Mouammar Kadhafi, confronté à une rébellion armée.

François Fillon, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, en mars 2011. © Reuters François Fillon, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, en mars 2011. © Reuters

Cinq ans plus tard, Sarkozy se retrouve bien isolé. De tous les acteurs de cette guerre, il est le seul à continuer de s’en féliciter. « Ne pas intervenir aurait été une erreur diplomatique », a-t-il encore affirmé le 15 septembre sur France 2, répétant, comme à l’accoutumée, être intervenu « pour défendre la ville de Benghazi » contre ce « fou de Kadhafi » qui y promettait « un bain de sang ». Et ce, sans que ne soit mentionné le rapport accablant, publié la veille de cette interview par la commission des affaires étrangères du parlement britannique.

Fondé sur de très nombreux documents et auditions – et notamment sur des informations confidentielles livrées par un conseiller d’Hillary Clinton, alors secrétaire d’État américaine –, ce rapport égrène la liste des vraies raisons qui auraient poussé Sarkozy à mener la guerre en Libye :

  • « Le souhait d’obtenir une plus grande part de la production de pétrole libyenne »
  • « Accroître l’influence française en Afrique du Nord »
  • « Permettre aux armées françaises de réaffirmer leur position dans le monde »
  • « Répondre aux projets de Kadhafi de supplanter la France en Afrique francophone »
  • « Améliorer sa situation politique en France »

« Quatre de ces cinq facteurs correspondaient à l’intérêt de la France. Le cinquième représentait l’intérêt politique personnel du président Sarkozy », notent les députés anglais, qui jugent « surévaluée » la menace d’un massacre de populations civiles à Benghazi. Avant d’en conclure que l’intervention militaire de 2011 « fut fondée sur des postulats erronés ». Ce document vient s’ajouter aux multiples remises en question, formulées au cours des dernières années par les plus grands dirigeants mondiaux, à commencer par Barack Obama.

« La Libye est plongée dans le chaos, reconnaissait en mars dernier le président américain dans les colonnes du magazine The Atlantic. Lorsque je me demande pourquoi cela a mal tourné, je réalise que j’étais convaincu que les Européens – étant donné la proximité de la Libye – seraient plus impliqués dans le suivi. » D’après Obama, Sarkozy « voulait claironner ses succès dans la campagne aérienne, alors que nous avions détruit toutes les défenses anti-aériennes ».

Côté français, nombreux sont ceux à admettre aujourd’hui que la guerre en Libye fut un « fiasco », pour reprendre les mots prononcés par Alain Juppé devant une poignée de journalistes lors d’un déplacement en Algérie, en février 2016. « Malheureusement ça a mal tourné. […] En Libye c’est vrai, c’est le chaos. Je le reconnais et cela nous pose évidemment problème, puisque c’est la source en grande partie du djihadisme auquel nous sommes aujourd’hui confrontés », avait-il déjà déclaré en octobre 2014, sur le plateau de l’émission “Des paroles et des actes” de France 2.

C’est pourtant bien le même Alain Juppé qui, le 17 mars 2011, arrachait au Conseil de sécurité des Nations unies la résolution 1973 et le « droit » de mettre en œuvre « toutes [les] mesures nécessaires » contre Kadhafi. « Chaque jour, chaque heure qui passe alourdit le poids de la responsabilité qui pèse sur nos épaules, avait-il plaidé ce jour-là. Prenons garde d’arriver trop tard, ce sera l’honneur du Conseil de sécurité. » Un engagement gênant qui explique sans doute pourquoi, de ses deux passages au ministère des affaires étrangères, le maire de Bordeaux préfère retenir et mettre en avant celui de 1993-1995, dans le gouvernement d’Édouard Balladur.

Autre acteur de l’époque, autre candidat à la primaire de novembre, autre volte-face. En mars 2011, à l’Assemblée nationale, puis au Sénat, François Fillon prononçait un discours sans ambiguïté pour défendre l’intervention française en Libye, parlant de Kadhafi comme de celui qui avait « décidé de noyer dans le sang la révolte », se félicitant que Nicolas Sarkozy, « fidèle aux valeurs qui fondent notre nation, [se soit] refusé à une telle indignité », et saluant « la détermination » d’Alain Juppé.

Mais depuis quelque temps, le ton a bien changé. « Nous aurions dû nous en tenir à la résolution des Nations unies. Mais nous sommes allés bien au-delà. Ce fut une erreur d’analyse », a reconnu l’ancien premier ministre le 13 juillet, lors de la présentation de son “Programme pour la France” à la presse. « Quand on détruit un État, on arrive bien entendu au chaos. Après la destruction, il faut passer à la reconstruction. […] La vérité, c’est que nous avons été pris de court par la révolution tunisienne ; nous n’avons pas vu venir la colère populaire », a-t-il encore indiqué, pour mieux se démarquer de la gestion de la crise libyenne par celui qui est devenu son principal adversaire à la primaire.

Ce n’est pas la première fois que François Fillon émet des réserves quant à la façon dont cette guerre a été menée. « Il y a des limites à prétendre que nous sommes toujours respectueux du droit international, contrairement aux Russes, alors qu’en réalité, nous n’avons pas toujours été irréprochables, confiait-il en mars 2015 à Society. Sur l’affaire libyenne, les Russes ont eu le sentiment d’avoir été trompés. Nous avions obtenu leur feu vert au Conseil de sécurité des Nations unies en s’engageant à ce qu’il n’y ait rien d’autre qu’une no-fly zone et ça s’est terminé par l’exécution de Kadhafi. »

« Je me souviens d’une discussion très violente avec Poutine, ajoutait-il dans le même entretien, fin 2011 : “Je ne vous croirai plus jamais, disait-il. Vous m’avez trompé une fois, c’est terminé. – C’est faux, on s’est contenté de bombarder les colonnes de chars… – Vous avez tué Kadhafi ! – Mais ce n’est pas nous qui avons tué Kadhafi !” Bref, il m’a fait toute une démonstration : les avions français qui bloquent la colonne de Kadhafi, les forces spéciales sur le terrain… Même si ce n’est pas nous qui avons appuyé sur la gâchette, l’honnêteté m’oblige à dire que ses arguments n’étaient pas tous fallacieux. »

Un rapport, des confidences, des mea culpa… Et toujours rien du côté du principal intéressé. Depuis 2011, malgré les revirements de ses anciens alliés, malgré l’évolution de la situation en Libye, malgré les révélations de Mediapart, et malgré les enquêtes judiciaires qui sont venues les attester, Nicolas Sarkozy n’a jamais changé sa version des faits. Comme le document officiel libyen évoquant l’accord de principe des autorités pour financer, à hauteur de 50 millions d’euros, la campagne présidentielle de 2007 de l’ex-chef de l’État, le carnet de Choukri Ghanem vient pourtant jeter une autre lumière sur l’histoire qui a été racontée à l’époque.

L’affaire libyenne peut-elle troubler le jeu de la primaire ? À cette question, la droite hausse les épaules en guise de réponse. Voilà plusieurs mois déjà que les principaux adversaires de l’ancien président s’astreignent à un silence rigoureux sur ses démêlés judiciaires. Seul François Fillon s’est récemment permis un : « Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? » Bruno Le Maire aime pour sa part rappeler qu’il n’a « jamais été confronté à la justice de son pays », mais en parle le plus souvent en off. Quant à Alain Juppé, lui-même condamné en 2004 dans l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, il évite soigneusement le sujet.

Contrairement aux deux autres dossiers politico-judiciaires pour lesquels Sarkozy est mis en examen – pour « financement illégal de campagne électorale » dans l’affaire Bygmalion ; et pour « corruption », « trafic d’influence » et « recel de violation du secret professionnel » dans celle dite de “Paul Bismuth” –, le dossier libyen est un sujet plus compliqué pour Juppé et Fillon. Car en qualité de ministre des affaires étrangères et de premier ministre, ils ont tous deux soutenu, accompagné, justifié l’opération militaire en Libye. Opération à laquelle s’entremêlent désormais les soupçons de corruption du clan sarkozyste par le régime Kadhafi. Il est difficile, dans ces conditions, de s’en emparer, ne serait-ce qu’en expliquant qu’ils n’avaient pas voix au chapitre face à un président va-t-en-guerre. Surtout lorsqu’on aspire à la plus haute fonction de l’État.

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