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Jean-Luc Mélenchon moissonne les parrainages en Guyane

C’est avec « quinze » promesses de soutien d’élu·es guyanais·es que le candidat insoumis est rentré à Paris après six jours à Cayenne et Kourou. Le rapprochement entre LFI et le nouveau président de la Collectivité territoriale de Guyane, Gabriel Serville, aurait ainsi payé.

Marion Briswalter (Guyaweb)

27 octobre 2021 à 13h40

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Cayenne, Kourou (Guyane).– « Ce n’est pas facile pour moi cinq cents signatures avec une adversité pareille et un nombre de gens qui, par-dessus tout, aimeraient bien que je ne sois plus candidat », répond à Guyaweb Jean-Luc Mélenchon, candidat de « L’Union populaire » à la présidentielle, venu en campagne à Cayenne et Kourou durant cinq jours. Son déplacement lui aurait permis, selon la réponse apportée par son entourage à Guyaweb lundi 25 octobre à l’issue de son séjour, de recevoir l’assurance d’obtenir « 15 signatures sur les 77 » élu·es guyanais·es habilité·es à soutenir devant le Conseil constitutionnel un·e candidat·e qui souhaite se présenter à l’élection présidentielle de 2022.

Le potentiel qu’offrait le rapprochement tout récent de La France insoumise (LFI) et de Gabriel Serville, ancien député Gauche démocrate et républicaine (GDR) de Guyane, élu lors des dernières élections régionales et territoriales mais qui reste une figure politique isolée en Guyane, a donc en partie payé, même si la nouvelle majorité territoriale pouvait offrir à LFI jusqu’à trente-cinq parrainages. « Maires et conseillers territoriaux du littoral, de l’intérieur et de l’ouest » ont apporté leur soutien, a indiqué mardi 26 octobre, par communiqué, l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon, laquelle qualifie cette récolte de signatures de « succès ».

Si cette annonce reflète la réalité, l’homme vient d’opérer une percée inattendue chez des élu·es de proximité en Guyane, car le chef des Insoumis n’y avait pas reçu le moindre parrainage en 2017.

Ce désintérêt des élus locaux et élues locales de l’époque pour Jean-Luc Mélenchon avait cependant été oublié au premier tour du scrutin présidentiel, puisque près d’un suffrage exprimé sur quatre (avec une abstention massive de 65 %) avait été apporté dans le département aux Insoumis, les classant premiers, devant Marine Le Pen.

Le deuxième objet de la venue à Cayenne de Jean-Luc Mélenchon, son premier déplacement en France depuis le coup d’envoi de sa campagne à Reims, consistait aussi à rallier de nouveaux électeurs et de nouvelles électrices et à entretenir le feu de celles et ceux qui le soutiennent. Et pour y parvenir, car localement le parti LFI est très peu implanté, le candidat à la présidentielle compte sur le succès récent de Gabriel Serville et de son équipe, placés à la tête de la collectivité territoriale de Guyane (CTG) par une lame de contestation de la mandature territoriale précédente soutenue par La République en marche (LREM).

Promesses financières

Sur le volet financier, le candidat a promis, s’il est élu, de revoir à la hausse la dotation globale de fonctionnement accordée chaque année aux communes de Guyane et d’accorder une dotation exceptionnelle de deux milliards d’euros pour le territoire.

Au printemps 2017, des citoyens, syndicats, groupements de professionnels et de patrons et le bloc radicalisé des « 500 Frères » avaient organisé des manifestations et blocages pour « exiger » du gouvernement Cazeneuve un plan exceptionnel à 2,5 milliards d’euros, afin de sortir du « sous-développement » des infrastructures et services publics, rompre avec l’économie de comptoir et augmenter la militarisation de l’espace public et des frontières avec le Suriname et le Brésil.

Cette crise sociale qui avait surgi à la veille de l’élection présidentielle de 2017 depuis les villes et villages du littoral et qui s’était étendue dans tout le territoire amazonien, trouvant une résonance et des actions jusque dans les confins des villages autochtones et bushinengue, avait débouché sur la signature, le 21 avril 2017, entre le gouvernement et les élus locaux, des « Accords de Guyane ».

Ces accords prévoyaient un « plan d’urgence » d’un milliard d’euros. Deux autres milliards d’euros avaient été déclassés en « plan additionnel » et devaient faire l’objet d’un « examen prioritaire » par le gouvernement à « court terme ». Ce qui n’a pas été concrétisé au cours du mandat d’Emmanuel Macron.

Jean-Luc Mélenchon lors de son intervention devant l'Assemblée de Guyane avec le président, Gabriel Serville, à Cayenne, le 22 octobre 2021. © Capture d’écran chaîne YouTube Jean-Luc Mélenchon

Dans un autre registre, Jean-Luc Mélenchon a fermement promis un durcissement des activités de « surveillance et d’intervention » des forces armées en mer à l’encontre des pêcheurs illégaux qui pénètrent dans les eaux territoriales françaises à l’est comme à l’ouest de la Guyane, et une augmentation de l’incarcération des équipages contrevenants à la prison de Rémire-Montjoly, malgré un contexte de surpopulation carcérale. Il a aussi mis en avant sa volonté de scolariser l’ensemble des enfants de familles sans papiers exclus du système scolaire. Ils sont des milliers, selon les chiffres avancés chaque année.

Climat social très dégradé

Sur la question de la vaccination contre le Covid-19 et du passe sanitaire, très peu populaires en Guyane puisque plus de 65 % de la population âgée de 12 ans et plus n’est pas vaccinée, sans surprise Jean-Luc Mélenchon a rappelé qu’il était fermement opposé au « passe sanitaire autoritaire ».

Le candidat a aussi appelé à un « apaisement général » à Cayenne. Car le climat social et économique est actuellement très dégradé.

Aux mesures banalisées de couvre-feu et de limitation des déplacements quasiment ininterrompues depuis mars 2020, au maintien de l’atonie de la vie sociale, sportive, culturelle et récréative sur une large partie du territoire et à l’empêchement – sanctionné à deux reprises par la justice – de la reprise totale des activités des restaurants et des bars, par les mesures de « freinage » du virus voulues et maintenues par les autorités représentant l’État en Guyane malgré une amélioration de la situation sanitaire depuis quatre semaines, se sont ajoutés ces dernières semaines de lourds désagréments dans le quotidien liés au front mené par une poignée d’activistes antivax et anti-passe : perturbations routières lors de la rentrée scolaire, fermetures des accueils de jour et de nuit dans certaines structures du médicosocial, blocages de raffinerie et de dépôts de carburant, arrêt partiel du ramassage scolaire et des cours.

Dans ce tableau morose qui a aussi été émaillé d’interventions contestées de dispersement de manifestant·es par les forces de l’ordre, quatre militants opposés aux mesures d’exception et à la gestion sanitaire locale contre le Covid-19 ont été jugés et incarcérés il y a quelques jours pour « dégradation par incendie », commise il y a un an, « de la façade de la préfecture à Cayenne ».

Changement statutaire

Sur les enjeux du changement statutaire qui fait débat depuis de nombreuses années au sein de la classe politique guyanaise, sans parvenir toutefois à emballer la population, le candidat insoumis a sciemment pesé ses mots, même s’il laisse entendre qu’il est pour un statut à la carte hors de l’Hexagone, comme le préconisait par exemple en 2020 le rapport Magras.

Gabriel Serville dit vouloir aller plus vite et plus loin sur la question de l’émancipation institutionnelle que l’ancienne majorité présidée de 2015 à 2021 par Rodolphe Alexandre, soutien d’Emmanuel Macron. « Sur le changement institutionnel, les formules que j’ai entendues [à Cayenne – ndlr] sont assez vagues contrairement à la Corse où les élus demandent l’application de l’article 74 de la Constitution », nous répond Jean-Luc Mélenchon. « La question n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins d’autonomie, parce que là-dessus on arrivera assez facilement à dire que ouimais c’est : “Comment on le fait ?” […] Je ne suis pas quelqu’un qui, parce qu’on lui demande, dit oui. Donc je voudrais savoir qui décidera des lois “péyi” et qui les confirmera ? Est-ce qu’il faut les confirmer ou pas ? Il faudrait que les élus fassent une proposition. »

Si la Guyane parvient à s’extirper du cadre institutionnel actuel, pas question néanmoins pour Jean-Luc Mélenchon que le territoire devienne inéligible aux fonds européens, comme c’est le cas pour la Polynésie, Wallis et Futuna, la Nouvelle-Calédonie, qui en accédant à un statut institutionnel moins contraignant que celui issu de la loi de départementalisation, ont été sortis par l’Europe des fonds européens structurels et d’investissement. « Si la Guyane devait changer de statut, elle devrait continuer à bénéficier de toutes les aides auxquelles un territoire français a droit », objecte le candidat.

Enfin, sur la question de la diplomatie régionale, Jean-Luc Mélenchon souhaite « réorganiser la relation franco-brésilienne » parasitée en Guyane par les crispations autour du trafic d’or et de migrants et des pêcheurs illégaux. « Le Brésil est une puissance économique mondiale. Il fait partie des Brics [Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud ndlr] qui tiennent la dragée haute aux États-Unis d’Amérique, donc ce sont bien des signes sympathiques à mes yeux », néanmoins « il n’y aura pas de libre-échange entre le Brésil et la Guyane, car cela aboutirait instantanément à la fin de toute activité économique rentable en Guyane », conclut le candidat.

Marion Briswalter (Guyaweb)


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