Le ministère a fait du démarchage pour le syndicat Avenir lycéen

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Un ex-lycéen a raconté à Mediapart, documents à l’appui, comment un responsable de son rectorat l’avait démarché lors de la création d’Avenir lycéen. Au même moment, un compte officiel du ministère diffusait des messages favorables au syndicat pro-Blanquer.

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De rebond en rebond, l’affaire « Avenir lycéen » n’en finit par d’interroger sur la responsabilité du ministère de Jean-Michel Blanquer. Un ancien lycéen de l’académie de Normandie a raconté à Mediapart comment un responsable de son rectorat l’a démarché pour le compte du syndicat Avenir lycéen, en décembre 2018, au moment de grèves intenses contre Jean-Michel Blanquer et de la création de cette organisation pro-exécutif alors inconnue du grand public.

Alors en terminale, Martin*, qui venait d’être élu au conseil académique de la vie lycéenne (CAVL) du rectorat de Caen, a eu la surprise de recevoir, à son lycée, un tract pour adhérer au syndicat Avenir lycéen, qui venait tout juste d’être créé.

Dos du tract d’Avenir lycéen remis à Martin. © Document Mediapart Dos du tract d’Avenir lycéen remis à Martin. © Document Mediapart
Le message lui a été transmis, selon son récit, par la conseillère principale d’éducation de son lycée au nom du proviseur vie scolaire (PVS), un fonctionnaire qui assure des missions de conseiller technique (notamment sur les sujets de vie lycéenne) auprès du directeur académique. Au dos du tract qui lui a été adressé (voir ci-contre), figure d’ailleurs l’annotation suivante : « De la part de M. Marie [le PVS – ndlr], transmis par le PVS pour vous, pour votre information. » « Ma CPE a servi de facteur pour le PVS, j’étais très surpris de recevoir un tract d’une organisation lycéenne », témoigne Martin, qui était alors âgé de 17 ans.

Réunion du CAVL de Caen, à laquelle participe Martin, le 12 décembre 2018. © Twitter / @ac_normandie Réunion du CAVL de Caen, à laquelle participe Martin, le 12 décembre 2018. © Twitter / @ac_normandie

Le lycéen est à l’époque d’autant plus étonné qu’il se renseigne autour de lui et se rend compte qu’il est le seul élu de son CAVL, sur 24, à faire l’objet d’une telle attention. Pourquoi a-t-il été ciblé si précisément ? Martin explique que, quelques jours plus tôt, lors de l’installation du CAVL le mercredi 12 décembre 2018, en pleine grève lycéenne contre Jean-Michel Blanquer, les échanges ont été « un peu tendus » entre les représentants lycéens et le recteur et le PVS David Marie. « Des élus affichaient clairement leur soutien aux blocages dans les lycées, moi je disais que ce n’était pas notre rôle de nous prononcer sur les blocages », raconte-t-il. Au cours de la réunion, Martin devient ainsi un allié du recteur et de son PVS avant, donc, de recevoir le fameux tract d’adhésion quelques jours plus tard dans son lycée.

Le tract est titré « Avenir Lycéen : enfin une organisation lycéenne au service des lycéens ». Il comporte en en-tête le mot-dièse : #AvenirLyceen. Et se conclut par la phrase suivante : « Nous invitons tous les lycéens soucieux de leur avenir et de leur éducation à nous rejoindre, à nous faire part de leurs problèmes quotidiens, et à nous communiquer leurs revendications (avenirlycéen@gmail.com) afin d’engager des débats dans les mois qui viennent. » Le document, signé des « fondateurs d’Avenir Lycéen », est daté du 11 décembre 2018, à Paris.

Comment le PVS de l’académie de Caen se l’est-il procuré ? Pourquoi l’a-t-il ainsi transmis à Martin ? Sollicité par Mediapart, David Marie n’a pas donné suite à nos demandes d’explications.

Tweet de la déléguée nationale à la vie lycéenne de l’époque. © Twitter / @Agnes_davlc Tweet de la déléguée nationale à la vie lycéenne de l’époque. © Twitter / @Agnes_davlc

Cet étrange épisode n’est pas sans rappeler un mail envoyé, le 9 décembre, dans l’académie d’Orléans-Tours. Révélé par Liberation, le message montre comment un membre du rectorat a donné des conseils à un lycéen sur la façon de communiquer sur les réseaux sociaux, en l’invitant à rajouter le mot-clé #Avenirlyceen à chaque fois qu’il poste « un message sur la vie lycéenne ».

Interrogé par La République du Centre, mardi 24 novembre, le rectorat a contesté « toute tentative de manipulation » : « Le fonctionnement a été tout à fait normal et démocratique », a-t-il expliqué, en se disant prêt à fournir des explications aux syndicats plutôt que « communiquer à travers la presse ».

Au même moment, début décembre 2018, un compte officiel du ministère (@VieLyceenne) a aussi relayé en masse de nombreux messages favorables à « Avenir Lycéen », en utilisant à chaque fois le mot-dièse #AvenirLyceen.

Dès le 6 décembre 2018, le compte ministériel, mais aussi celui de la déléguée nationale à la vie lycéenne (DNVL) de l’époque, Agnès Bertrand, bras armé du ministre, relaient les messages des futurs co-fondateurs du syndicat projeté – qui n’a alors pas encore vu le jour – en y ajoutant spontanément #AvenirLycéen.

Le 11 décembre, l’un des co-fondateurs d’Avenir lycéen s’exclame : « C’est le grand jour. Après le lancement du #, #AvenirLyceen devient une association ». La DNVL, Agnès Bertrand, relaie ce message aussi.

Pourquoi un compte officiel du ministère a-t-il ainsi soutenu une organisation syndicale avant même sa création officielle ? Relancés à plusieurs reprises, le ministère de l’éducation nationale et l’ex-DNVL Agnès Bertrand n’ont pas répondu à nos sollicitations sur ce sujet.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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*Comme nous en avons pris la décision depuis nos premières révélations sur cette affaire, nous avons fait le choix d’anonymiser les identités de tous les membres du syndicat puisque certains d’entre eux sont mineurs ou étaient mineurs à l’époque de certains faits rapportés. Nous avons informé l’ensemble de nos interlocuteurs (représentants du syndicat, ministère, délégué national à la vie lycéenne) de ce choix depuis le début de notre enquête.

Les premières réponses du ministère sur cette affaire sont à retrouver en intégralité ici.