Coexister avec «lou Mossou»

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Dans les Pyrénées, en montagne, loin du bruissement politique et médiatique, il s’agit bel et bien de partager l’espace avec l’ours, ce prédateur opportuniste et gourmand. Comment cohabiter ? Reportage sur les hauteurs ariégeoises où sa présence suscite les paroles des bergers, les jappements des patous, le déclic des pièges photographiques et le regard intéressé des vautours…

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Le Couserans (Ariège), de notre envoyé spécial.– Loïc désigne un arbre isolé, à 100 mètres en amont de sa cabane  : « Il y a trois ou quatre nuits, j'ai entendu les chiens gueuler, j'ai mis un coup de phare et je les ai vus qui suivaient une masse sombre. C'était l'ours. Il avait les deux patous derrière et repartait tranquille, en dodelinant… » Lou Mossou (« le monsieur », l'un de ses surnoms occitans) est parfois bonhomme, c'est bien là son moindre défaut. Et il peut s'honorer d'une autre appellation, tout aussi humanisante : lou pé descaous, « celui qui va pieds nus ». « Certains l'appellent aussi “l'Autre”… », ajoute Mathieu, montagnard quadragénaire installé depuis vingt ans dans le Couserans où il côtoie bergers et éleveurs.

Fief de l'ours, le Couserans se situe en Ariège, qui compte une centaine d'estives, ces « unités pastorales d'au moins 10 hectares » situées en moyenne à 1 700 mètres d'altitude et accueillant chaque été plus de 500 élevages en transhumance. Un vrai garde-manger…

Photo prise sur l'estive d'Ourdouas, dans la vallée du Biros, par les pièges photo mis en place dans le cadre du projet « Ours et pastoralisme dans les Pyrénées », été 2019. Photo prise sur l'estive d'Ourdouas, dans la vallée du Biros, par les pièges photo mis en place dans le cadre du projet « Ours et pastoralisme dans les Pyrénées », été 2019.
Réintroduits en plusieurs vagues – trois en 1996-1997, cinq en 2006, un en 2016 et deux en octobre 2018 –, les ours évoluant dans le massif, « prélevés » en Slovénie, sont des mâles adultes (plus de 4 ans), des femelles adultes, suitées d'oursons ou pas, et des subadultes mâles ou femelles âgés de 1 à 4 ans. Selon les données du rapport 2018 de suivi de l'ours brun dans les Pyrénées françaises établi par le Réseau ours brun (ROB) et l'ONCFS, 46 individus seraient aujourd'hui présents dans la chaîne (effectif minimal retenu). Le printemps, avec la sortie de l'hibernation en tanière durant laquelle les femelles mettent bas, permet généralement de réviser les chiffres. Cette année a été marquée par la probable prédation de deux oursons par un mâle adulte et par le sauvetage in extremis d'un autre ourson isolé (plus de précisions dans L'Écho des tanières, la lettre d'information du ROB).

« Cette réintroduction est un succès, du point de vue biologique, se félicite Patrick Leyrissoux, administrateur de l'association Ferus, dédiée à la défense et la sauvegarde des grands prédateurs ours-loup-lynx. Le taux de survie des oursons dans les Pyrénées, est de 75 %, ce qui est élevé. Mais cela demeure fragile, il faut rester vigilant sur le braconnage. » Sauf que, comme le rappelle, non sans amertume, François Thibaut, éleveur et militant de la Confédération paysanne, « au regard de la réglementation européenne et nationale, l'ours brun est intouchable » dans les Pyrénées.

C'est même l'une des rares certitudes du dossier : vingt-deux ans après les premières réintroductions, quasiment plus personne ne se risque à demander son retrait. Jeudi 22 août, une manifestation dans ce sens a bien eu lieu à Ainsa, côté espagnol, mais depuis deux ans, même l'Association de sauvegarde du patrimoine Ariège-Pyrénées (ASPAP) avoue ne plus croire au retrait et se dit favorable à l'instauration d'une « zone dédiée » où l'ours serait nourri. Une perspective peu crédible : « Ils se font des films, le cantonnement et le nourrissage d'ours, ça n'existe nulle part. Ni dans les Abruzzes, ni en Cantabrie, ni dans le Trentin. Dans ces zones, les ours vont où ils veulent et ils ne sont pas nourris. Mais les troupeaux y sont moins nombreux et mieux protégés qu'en France… », assène Patrick Leyrissoux. « Le retrait et le cantonnement, c'est de la démagogie pure », abonde François Thibaut, qui s'est lui-même résolu, « dans la douleur », à affronter « le conflit permanent qu'a amené la réintroduction de l'ours ».

La cabane des Pugues où le berger Loïc passe l'été. © ER La cabane des Pugues où le berger Loïc passe l'été. © ER

Si sa cohabitation avec le pastoralisme demeure un sévère sujet de friction (lire notre article), certains ont choisi de s'accommoder de la présence du plantigrade. Une éleveuse du Couserans, Catherine Brunet, a publié un ouvrage en 2017, La Bergère et l’Ours (éditions Vox Scriba) pour en témoigner. Loïc, berger de 46 ans, est raccord. Installé pendant quatre mois dans la petite cabane des Pugues où compagne et enfants le rejoignent une bonne partie du temps, il surveille cette année 1 500 brebis avec les trois patous du groupement pastoral qui l'emploie et ses trois chiens de conduite.

Loïc vient sur l'estive chaque année depuis douze ans. Depuis juin dernier, il a déjà contacté « six ou sept fois » l'ONCFS pour des constats de prédation. « L'ours prend des brebis, oui. Et c'est vrai que quand il y a des attaques successives, ça nous travaille. Mais la cohabitation est possible. Globalement, les patous font leur boulot et il faudrait que tout le monde adapte ces pratiques, en se mettant aux parcs par exemple… L'ours est là de toute façon, il faut faire avec. »

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