Corée du Nord: espion, es-tu là?

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Un administrateur du Sénat, propagandiste en faveur du régime de Pyongyang, a été arrêté par les services de renseignement intérieurs français, soupçonnant des activités d’espionnage. Le Sénat a décidé de suspendre le haut fonctionnaire et envisage de se constituer partie civile.

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Lundi 26 novembre au soir, sur TMC, l'émission de Yann Barthès – Quotidiendévoilait l'identité d'un administrateur du Sénat tout juste arrêté pour espionnage au profit de la Corée du Nord. Benoît Quennedey avait été placé la veille en garde à vue à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), dans les locaux de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).

Une enquête a été ouverte en mars dernier par le parquet de Paris, a indiqué l'AFP, qui ajoute que Benoît Quennedey est soupçonné de « recueil et livraison d’informations à une puissance étrangère, susceptibles de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ».

Selon une source proche de l'enquête contactée par Mediapart, « les investigations ont pour finalité d’établir si Benoît Quennedey a, ou pas, franchi la ligne ou s’il s’agit seulement d’une admiration pour le régime non susceptible d’être sanctionnée. On est dans une phase d’établissement des responsabilités et de vérification ».

Parallèlement aux investigations judiciaires, le président du Sénat Gérard Larcher a décidé de suspendre au moins « provisoirement » le haut fonctionnaire. « Si les faits incriminés étaient avérés, ils seraient d'une extrême gravité et seraient de nature à porter atteinte à la perception de notre institution », s'est inquiétée dans un communiqué, mardi 27 novembre, la présidence de la haute chambre. Celle-ci fait part de sa volonté de se porter partie civile dans le dossier. 

Le Sénat, qui a autorisé la perquisition des bureaux de Benoît Quennedey par la DGSI, dit avoir « été informé de la procédure judiciaire dont fait l'objet » son administrateur, et qu'« il convient maintenant de laisser la justice suivre son cours dans la sérénité ». 

Benoît Quennedey intervenant sur la chaîne Russia Today (RT), le 30 octobre 2018. © RT France

À ce stade de l'enquête, ni le Sénat, ni le ministère de l'intérieur, ni le parquet de Paris ne communiquent officiellement sur la nature exacte des faits reprochés au haut fonctionnaire. La parole est donc, pour l'heure, à la seule défense, qui se dit sous le choc.

Contactés par Mediapart, les parents de Benoît Quennedey réagissent. « Notre fils, au sein de la direction de l'architecture, du patrimoine et des jardins du Sénat, travaillait ces dernières semaines sur les appels d'offres concernant la construction d'un self-service. Il n'avait pas accès à des documents liés au secret défense. Son bureau, ouvert aux quatre vents, a été perquisitionné », commentent-ils, précisant que l'appartement de leur fils ainsi que le leur, à Dijon, avaient également fait l'objet d'une perquisition. « Quand nous avons pu joindre la DGSI pour demander si Benoît avait pu prendre un avocat, “oui”, nous fut-il répondu. Lorsque nous avons réclamé l'identité d'un tel conseil, cela nous fut refusé au nom du “secret défense” », précisent-ils.

Benoît Quennedey anime une officine de propagande en faveur du régime de Pyongyang : l’AAFC (Association d'amitié franco-coréenne). C'est l'ancien sénateur communiste d'Antony, André Aubry, qui l'avait invité à adhérer avant de lui en confier les rênes. Benoît Quennedey voyage régulièrement en Corée du Nord depuis 2005 – il y était encore en septembre dernier, pour les 70 ans de la République populaire, où il croisa Gérard Depardieu.

Tout à la défense de sa progéniture – mais en convenant volontiers qu'elle n'est pas la mieux placée pour exposer une vision sous le sceau de l'objectivité critique  –, Mme Quennedey affirme que son fils portait en Corée du Nord, au revers de sa veste, une épinglette (pin's) représentant Kim Il-sung, « comme tous les étrangers de passage ». Non, les étrangers sont le plus souvent obligés d'aller s'incliner devant la statue colossalement démentielle du « Grand Leader » (les employés des organisations humanitaires ne se plient pas à un tel rituel), mais le droit de porter le badge représentant le fondateur de la dynastie rouge du cru se mérite aux yeux du régime. Cette distinction n'est décernée, avec parcimonie, qu'aux éléments jugés fiables et loyaux.

Un visiteur français ayant eu l'occasion de croiser Benoît Quennedey à Pyongyang voilà une dizaine d'années, arborant fièrement l'épinglette en question, nous décrit sous le couvert de l'anonymat un « illuminé cependant très intelligent ». « Je pense qu'au fond de lui, il était conscient des problèmes de la Corée du Nord, mais qu'il trouvait des excuses au régime. En raison d'un très fort anti-américanisme, d'un goût des causes perdues, du plaisir de prendre le contre-pied des autres. Être un loyaliste de la Corée du Nord, c'est une façon d'exister. Les gens comme Quennedey savent que leurs positions sont au fond indéfendables, mais au moins ils ont l'impression de compter. Benoît Quennedey était très proche des Nord-Coréens de Paris, notamment de la délégation auprès de l'Unesco. Je ne le vois pourtant pas comme un traître. »

L'éditeur du haut fonctionnaire incriminé, Aymeric Monville – il a publié l'an dernier, chez Delga, La Corée du Nord, cette inconnue de Benoît Quennedey –, prend la défense, en tant que « marxiste-léniniste », de son auteur proche du Parti radical de gauche (ce qui fait écrire au quotidien conservateur britannique The Telegraph qu'il s'agit d'un élément « radical » !) : « Benoît est un progressiste républicain, qui n'est pas comme moi dans une logique anti-impérialiste mais qui refuse que le peuple nord-coréen soit mis plus bas que terre. Bien entendu, son association n'est pas ennemie du régime nord-coréen. Mais de là à faire peser sur lui des charges aussi lourdes que loufoques ! Profitant du contexte antiterroriste, l'appareil judiciaire excipe de soupçons infondés. En se montrant très mauvais. Un espion se cache par définition et ne s'affiche pas à la tête d'une association de soutien au régime qu'il servirait ! »

Défense de Benoît Quennedey par son éditeur et ses pairs de l'AAFC (Association d'amitié France-Corée). © LIB TROPIQUES

Aymeric Monville ajoute : « J'ai d'ailleurs l'impression que le rétropédalage va commencer du fait de notre mobilisation. Cette affaire est injustifiable et intenable. Elle me fait penser à celle – c'était d'ailleurs au temps de la guerre de Corée – dite des “pigeons” trouvés dans le coffre de Jacques Duclos lors d'une manifestation contre la venue à Paris du général Ridgway. Le pouvoir de l'époque s'était ridiculisé en affirmant qu'il y avait complot du fait de ces pigeons forcément voyageurs – en direction de Moscou ! – alors qu'ils devaient tout simplement finir dans la casserole de monsieur et madame Duclos à Montreuil ! »

En 2012, Pierre Assouline consacrait un beau récit, Une question d'orgueil (Gallimard), à Georges Pâques (1914-1993), normalien bien sous tous rapports qui avait été confondu en 1963 pour trahison au profit de l'URSS. « On lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Les bras m'en tombent ! », avait déclaré le premier ministre, Georges Pompidou, en découvrant les faits et les preuves. Le chagrin et la vérité.

En 2011, Renault avait démis de leurs fonctions trois hauts cadres, accusés d’espionnage industriel pour le compte de la Chine. Trois mois plus tard, Renault avait présenté ses excuses et réintégré dans l'entreprise ces victimes de dénonciations calomnieuses, alors reçues par le PDG du groupe, Carlos Ghosn, qui fit amende honorable. L’accablement et la pitié.

Auquel de ces deux scénarios l’affaire Quennedey s'apparente-t-elle ? Personne ne peut le certifier au stade actuel.

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