LREM: «un système néogaulliste, quasi militaire»

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Les militants d’En Marche! se prononcent sur les statuts de leur futur parti. Comités locaux sans pouvoir, direction ultra-puissante : le parti, où l'absence de démocratie est assumée, s'annonce très centralisé. Des militants attaquent les textes en justice.

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Ils étaient des “marcheurs” et des “helpers”, concentrés autour d'un homme providentiel, avec pour seul objectif de faire d'Emmanuel Macron le nouveau président de la République. Une fois cet objectif atteint, au-delà des espérances vu l'écrasante majorité parlementaire qui a suivi l'élection de leur héraut, le temps est venu de se structurer pour espérer pouvoir durer. Le dimanche 30 juillet dernier, La République en marche (LREM) devait ainsi se muer en parti.

  • Un simple problème de forme ? 

Mais c'est un rendez-vous manqué. En effet à la mi-juillet, une trentaine de marcheurs, réunis dans le collectif Démocratie en Marche! saisit le tribunal de grande instance de Créteil. Ils demandent l'annulation du vote des statuts pour un vice de forme. LREM a convoqué ses adhérents à une assemblée générale (AG) virtuelle le 8 juillet, pour qu'elle débute effectivement le 23 juillet. Or, dans le règlement intérieur du mouvement adopté en octobre 2016, la durée prévue entre la convocation à l'AG et sa tenue est d'un mois au minimum. 

Le 25 juillet, la justice statue sur le problème. Elle n'accède pas à la demande d'annulation de vote de Démocratie en Marche!, sans pour autant donner totalement raison à En Marche!. Les juges ordonnent un allongement de la durée de la consultation de quinze jours, jusqu'au 16 août. Cela permettra peut-être aux 94% des membres du parti qui n'ont pas voté lors de ce scrutin de se rendre aux urnes électroniques : 25 000 adhérents ont cliqué sur les 375 000 que comptent le mouvement. Jusqu'au 16 août, donc, En Marche! ne sera donc pas un parti.

Mais nouvelles questions naissent de ce passage au tribunal. Lors de l'audience, l'avocat d'En Marche! produit, pour contester l'argument des plaignants, un règlement intérieur. Il aurait été adopté le 8 juillet par un Conseil d'administration d'En Marche! où siégeaient Catherine Barbaroux, Cédric O, Jean-Marc Borello, Astrid Panosyan, et Philippe Grangeon. Il diffère du règlement intérieur précédent, adopté en octobre 2016, sur un point : l'article 10.2, qui prévoyait un mois de délai entre la convocation de l'AG et sa tenue, ne prévoit, dans la nouvelle mouture, que 15 jours de délai. Avec ce nouveau règlement intérieur, En Marche! est totalement en règle en ce qui concerne la consultation portant sur les statuts. Mais nos confrères de L'Express révèlent que ce document n'a été publié sur le site d'En Marche que le 24 juillet à 18h53, et mis en ligne seulement dans la nuit précédent le procès. Le sondage de quelques adhérents montre qu'ils n'étaient pas au courant de cette modification de règlement intérieur. Or, celui-ci n'est valable que si et seulement si il est porté à la connaissance des membres de l'association. Malgré ces interrogations, Arnaud Leroy, qui dirigera le parti en interim à partir de la mi-août avec Bariza Khiari et Astrid Pasonyan, assure qu'En Marche! a « tout fait dans les règles ». 

Selon Le Monde, le collectif Démocratie en Marche! ne fera pas appel de la décision en justice. A défaut de réunir un grand nombre de signatures, leur appel a été médiatisé, et ils se sont rallié les soutiens de personnalités telles Corinne Lepage ou Robert Hue. Un autre foyer de contestation s'est déclaré : le groupe des Marcheurs en colère menacerait de lancer des listes dissidentes aux sénatoriales si un certain nombre de conflits avec des référents territoriaux n'étaient pas réglés d'ici là. 

Le vice de forme soulevé par Démocratie en Marche! révèle leur colère, et celle des autres composantes de la dissidence naissante, sur le fond des statuts de LREM. 

  • 25 % tirés au sort, 75 % cooptés

Sur le papier, les comités locaux « constituent le socle fondamental du parti » : n’importe qui peut en créer un, choisir son mode de fonctionnement, y entrer, sans s'acquitter d'une cotisation. Il y a « un référent territorial » par département, ou plus si la densité du territoire l’exige. Celui-ci est nommé par le bureau exécutif et approuvé par le conseil national. Mais il n’a pas de « lien de tutelle avec les comités locaux, il n’a pas le droit de donner d’ordre », explique Anne Descamps, porte-parole du mouvement. Ces référents territoriaux constituent, avec les élus – parlementaires, présidents de collectivités, maires –, 75 % du « Conseil national », le parlement du parti. Les 25 % restants se décomposent en 20 % d’adhérents et 5 % d’animateurs locaux tirés au sort.

Ce scrutin a donné lieu à la première fronde interne du “mouvement-parti”. Trente-deux adhérents ont en effet déposé un référé au tribunal de grande instance de Créteil pour faire annuler la consultation, dénonçant le non-respect des statuts actuels d’En Marche!, qui prévoient un délai d’un mois entre la convocation à l’assemblée générale électronique et le début de celle-ci. Or les adhérents ont reçu leur convocation le 8 juillet et le scrutin a démarré le 23. 

Statuts "En Marche!" juillet 2017 © "En Marche!"

  • « Aristocratie de droit divin »

Ce vice de forme vient s’ajouter à un certain nombre de griefs de fond de ces trente marcheurs qui réclament le report du vote. « 75 % des membres du Conseil national sont des référents départementaux, nommés par la direction nationale, ou des élus, élus par le peuple, certes, mais après avoir été choisis par la commission nationale d'investiture qui dépend directement du bureau exécutif », détaille Rémi Bouton, porte-parole du collectif La démocratie en marche. Il s’inquiète également du seuil de 20 % de comités ou d'adhérents à atteindre pour pouvoir soumettre une question au bureau exécutif, ou encore des deux tiers des adhérents à réunir pour réviser les statuts, quand le bureau exécutif peut le faire à n’importe quel moment. Or En Marche! compte aujourd’hui officiellement 375 000 adhérents et 3 200 comités locaux.

Après la convention sur les statuts, le 8 juillet dernier, les membres de Denfert, le comité parisien de Rémi Bouton, avaient discuté de ce qu’ils auraient voulu inscrire dans ces statuts. « Nous aurions voulu élire les référents plutôt que de se les voir imposer par le national, que ce soient des binômes paritaires plutôt qu’une seule personne, que les instances nationales soient élues. Et aussi que l’on mette en place la “civic-tech”, des outils de collaboration entre comités locaux, des plates-formes pour inventer un nouveau type de démocratie. » À la réception du projet de statuts, c’est le désenchantement. « La défiance envers les adhérents était à tous les étages, explique le “marcheur”. Ils voulaient supprimer les baronnies des partis traditionnels ? Ils les remplacent par une aristocratie de droit divin ! Les adhérents ne sont pas un tiers état, nous sommes un “quart état” ! »

  •  « Plafond de verre »

Comment quelqu’un qui, il y a quelques mois, se lançait à corps perdu dans l’aventure En Marche!, en est-il arrivé à une telle amertume ? « J’ai adhéré parce que je trouvais qu’Emmanuel Macron était séduisant. Ancien des radios libres, j’aime expérimenter. Mais lorsque je proposais des choses, mon référent territorial agissait souvent en verrou. Il ne nous rapportait pas beaucoup d'informations de ce qui se passait au “QG”. Il y avait comme un plafond de verre qui nous empêchait de prendre part à ce qui se passait dans les hautes sphères du mouvement. Nous, nous avions juste le droit de parler de militantisme, de faire les petites mains. Mais la politique était ailleurs. C’était très frustrant », témoigne Rémi Bouton. Dans un premier temps, le militant se tait, comprenant la nécessité d’une « opération commando » en vue des élections, et « pour ne pas faire de mal au mouvement ». « Mais sur les statuts, rien ne nécessitait un tel empressement », juge-t-il. 

La parole de Rémi Bouton et de ses camarades se heurte pour l'instant à un mur d'hostilité, du moins de la part des militants présents à la convention du 8 juillet que nous avons recontactés. Lorsqu'elle a vu les dissidents à la télévision, Rozenn, du comité d'Issoire, a tout de suite envoyé un message à son référent départemental pour lui demander ce que c'était que ce « bazar » : « Les législatives ont eu lieu il y a seulement deux mois ! Il faut laisser le temps au temps au lieu d'alerter tout le monde au moindre problème ! Mais bon, les gens veulent faire parler d'eux. » L'absence d'élections internes ne la dérange pas plus que cela : « Dans les autres partis, on élit des gens et pourtant, certains restent plus puissants que d'autres. » Son camarade Jacques-François, coréférent territorial en Côte-d'Or, relativise : « Trente personnes, c'est minime au vu du nombre d'adhérents. Il y a toujours des mécontents, des personnes aigries de n'avoir pas eu de poste. » Lui aussi défend le fonctionnement vertical du parti : « Pour l'instant, nous sommes dans une phase de création, nous avons besoin de gens compétents. Ils sont nommés seulement pour trois ans, au-delà, ça bougera. »

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Cet article a été actualisé le 2 août 2017 avec la décision de justice, les documents versés devant le tribunal, la réaction de Démocratie en Marche! et le taux de participation sur le vote des statuts.