Guyane: l’inquiétante mue du mouvement de 2017 en milice traquant les «illégaux»

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Le soulèvement citoyen progressiste de 2017 en Guyane vire en mouvement violent. Sous l’élan des Grands frères, bras musclé de la mobilisation, une quinzaine d’occupants « illégaux » d’une maison du centre-ville de Cayenne ont été sommés de partir en quelques heures.

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Cayenne (Guyane), correspondance.-  Lundi 24 septembre, une des ruelles du centre-ville de Cayenne, la rue Madame Payé, a été le théâtre d’un sombre coup de force : 200 citoyens, selon la presse guyanaise, se sont amassés devant une habitation délabrée afin d’obliger les « squatteurs » à déguerpir.  Deux semaines plus tôt, la même habitation avait déjà fait l'objet d'une attaque en règle .« Une bande individus cagoulés [munis] d’armes blanches », a fait irruption dans le « squat », rapportait alors le procureur Éric Vaillant. « Trois personnes dont une femme enceinte » ont été « légèrement blessées lors de l’agression ».

Le voisinage se plaignait de désordres et de menaces verbales, et avait porté plusieurs fois plainte. « Je faisais la politique de l’autruche pour éviter les représailles », énonce une voisine, « mais il y avait du tapage, du bruit, du trafic de drogue, de l’agressivité », retient-elle de ce clos lézardé de « la rue de [s]on enfance ».

Sous la pression des citoyens, la maire de la ville, Marie-Laure Phinéra-Horth – par ailleurs mise en examen pour emploi fictif présumé de 2013 à 2016 au centre hospitalier de Cayenne –, est intervenue pour réclamer aux occupants de vider les lieux, sans leur proposer de solution de relogement. « Quand je suis arrivée, il y avait une quinzaine de personnes. On a pris en charge avec le Samu social, neuf adultes et deux petits. Sept étaient en situation irrégulière et deux étaient détenteurs d’un récépissé de demande d’asile. » Tout d’abord rétifs, les occupants ont finalement accepté de quitter les lieux, chargeant leurs affaires dans un camion sous quelques huées et insultes de la foule.

« Les gens qui étaient à l’intérieur étaient traumatisés. Et les pauvres enfants ! Car les gens dans la rue criaient », témoigne au lendemain des événements une voisine hispanophone, installée depuis peu aux abords de la maison. « S’ils vendaient de la drogue ? Mais tout le monde fume ici ! »

Manifestation des Grands frères lors de la visite d'Emmanuel Macron en Guyane, en octobre 2017. © Reuters/ Ronan Lietar Manifestation des Grands frères lors de la visite d'Emmanuel Macron en Guyane, en octobre 2017. © Reuters/ Ronan Lietar

Cette attaque, orchestrée par la troupe des Grands frères, est la manifestation d’une évolution dangereuse : le mouvement de 2017, qui mettait l’accent sur l’entraide communautaire, est en voie de se transformer en milice intimidant et expulsant les « illégaux ». Ce processus, conduit par certains habitants du littoral guyanais depuis le mouvement social du printemps 2017, a amené à des opérations de destruction d’habitats illicites par les services municipaux et d’État.

L’année dernière, la rue avait opéré un blocage plus ou moins marqué de ce territoire de la grande Amazonie et exigé du gouvernement  métropolitain qu’il entende l’exaspération des citoyens face à la violence en milieu urbain et face aux handicaps structurels. Elle avait partiellement eu gain de cause, après avoir dénoncé l’impéritie de la bureaucratie et de la classe politique.

Ce succès a conduit beaucoup de Guyanais à penser que les choses ne peuvent changer que si « le peuple » se mobilise. Mais le maillage s’est resserré autour des questions identitaires, sécuritaires et du foncier, avec un risque de fragmentation sociale dans ce territoire où la moitié des 25-54 ans est née ailleurs.

« On ne peut pas tout accepter. C’est bien que le peuple agisse, même si c’est violent », affirme une commerçante du chef-lieu. « Et maintenant la foule va lyncher les assassins ? Je déplore ce mode de fonctionnement. La population veut faire sa propre loi. On ne peut pas virer les gens comme ça », réplique, en colère, Marius Florella, président régional de l’association Droit au logement (DAL).

Depuis le soulèvement du printemps 2017, les Grands frères, noyau reformé des « 500 frères contre la délinquance » (cercle de dizaines d’amis qui avait catalysé le mouvement social), ont poursuivi sur leur lancée, celle d’« enfants du pays, vedettes, qui remplacent dans les esprits la police qui ne joue pas son rôle de protection des citoyens », expliquait alors un de leurs sympathisants.

Pour les membres de ce clan, qui mettent la cagoule mais ne prennent pas de gants avec les migrants, « l’éradication des squats », la fermeture des frontières et l’arrêt de l’afflux des demandeurs d’asile (5 000 demandes en 2016, en hausse de 150 % en cinq ans) participent d’une baisse de « l’insécurité ». La Guyane est « le département le plus meurtrier de France en 2016 en valeur relative », selon le procureur du territoire.

En octobre, la bande faisait irruption au guichet des demandeurs d’asile et le proclamait fermé jusqu’à nouvel ordre. Les « frangins » ont aussi été plusieurs fois appelés par le voisinage de quartiers construits illégalement à Cayenne ou dans les villes des alentours. En Guyane, « l’urbanisation illégale [dans des zones où n’habitent pas seulement des étrangers – ndlr] s’affiche comme une réponse aux carences de la ville planifiée », note l’agence d’urbanisme et de développement de la Guyane. À Cayenne, en 2011, un bâtiment sur cinq était qualifié de « spontané ».

Les leaders du groupe, Mickaël Mancée, ex-policier contestant les méthodes des autorités pour lutter contre les trafics de drogue et d’armes, et José Achille, armateur de 39 ans au sang chaud, annonçaient que si les autorités ne veillaient pas au rétablissement de « l’ordre », « [ils allaient le] faire ». Pour José Achille, c’est une question d’habitude : « Depuis des années, j’attrape des voleurs, je les tabasse, je les envoie en prison. Je fais beaucoup d’opérations comme ça. »

Identifié par une vidéo circulant sur les réseaux sociaux, José Achille a reconnu quelques jours plus tard, sur l’antenne de Guyane La Première, avoir fait partie des assaillants de la rue Madame Payé, début septembre. Il explique avoir voulu entamer une « médiation » entre les occupants, le propriétaire et le voisinage. Le procureur évoque pour sa part un « saccage » des lieux.

Mardi, plusieurs partis et structures politisées (Guyane alternative, Parti progressiste guyanais, Guyane écologie, Sud éducation, génération-s Guyane, Ligue des droits de l’homme, Guyane insoumise, alternative libertaire) ont cosigné un communiqué condamnant « la voie aux dérives miliciennes, la stigmatisation des étrangers, l’intimidation et l’humiliation des plus faibles ». Michel Dubouillé, secrétaire général de Guyane écologie et conseiller municipal de Matoury, estime qu’« au-delà de cette spoliation qui légitime la demande des propriétaires de se réapproprier leur bien, le danger est d’obliger la population à se soulever comme elle l’a fait et qu’elle se fasse justice parce que l’État n’assume pas son rôle ».

Le malaise s’installe. Jeudi, un autre rassemblement a eu lieu dans une rue de Cayenne, à la suite de la macabre découverte par des policiers du corps sans vie d’un homme dans une maison. La rumeur d’un homicide perpétré par un squatteur a immédiatement été évoquée par une partie de la presse. Selon le procureur qui a ouvert une enquête criminelle, « toutes les pistes sont envisagées, notamment le crime d’un rôdeur ou d’un cambrioleur ».

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