Reconfinement: le plan du gouvernement chahuté à l’Assemblée, rejeté au Sénat

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Au lendemain des annonces du président de la République, le Sénat a rejeté le plan présenté par le gouvernement. En début d’après-midi, l’Assemblée nationale l’avait voté au terme d’un débat houleux, où les oppositions de gauche comme de droite ont remis en cause la méthode de l’exécutif.   

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À la tribune, Jean Castex finit son discours en s’adressant à l’opposition, qu’il appelle à se hisser « à la hauteur des circonstances », loin du « spectacle d’une division permanente et de polémiques incessantes ». Sous les applaudissements de la majorité, le premier ministre n’a même pas eu le temps de regagner sa place qu’il apprend, par un de ses collaborateurs, l’attaque au couteau qui a fait trois morts à Nice. Il remonte en direction du perchoir et s’adresse à Richard Ferrand, qui demande à tous les députés de respecter une minute de silence. 

Ce jeudi 29 octobre, c’est dans ce climat singulier que l’Assemblée nationale a approuvé le reconfinement du pays qu’est venu lui présenter le gouvernement, par 399 voix contre 27. Une séance marquée par de vifs échanges mais aussi par le choc provoqué par l’attaque de Nice. « Le respect que nous devons à nos concitoyens aurait dû nous imposer de reporter le débat », a même réclamé Valérie Rabault, la présidente du groupe socialiste, applaudie à cette occasion par l’opposition de gauche comme de droite.

Alors qu’il avait prévu de voter contre, le groupe Les Républicains (LR) a décidé, au vu du contexte, de ne pas prendre part au vote. « La démocratie doit continuer mais le vote est l’expression d’une division qui ne nous paraissait pas opportune, explique à Mediapart Damien Abad, le président du groupe. Nous aurions préféré une image d’unité vu les circonstances. » Les députés du Rassemblement national (RN) n’étaient pas présents non plus au moment du vote.

Jean Castex à l'Assemblée nationale, le 29 octobre. © Bertrand Guay / AFP Jean Castex à l'Assemblée nationale, le 29 octobre. © Bertrand Guay / AFP

Une posture sèchement critiquée par le premier ministre. « Je regrette que certains aient décidé de ne pas prendre part au vote, a-t-il asséné en direction de ses anciens amis de LR. Quand la maison France est dans la difficulté, on doit prendre ses responsabilités ! On ne détourne pas le regard ! » Un peu plus tôt, Richard Ferrand, avait déjà jugé que c’était « l’honneur de l’Assemblée nationale » de « continuer à faire vivre le débat public. »  

De débat, il n’y en a pourtant pas vraiment eu ce jeudi dans l’hémicycle. Il s’agissait en fait de voter pour ou contre une décision déjà prise et annoncée la veille par le président de la République – un vote par ailleurs non contraignant. À la tribune, Albane Gaillot (non inscrite, ancienne membre du groupe Écologie, démocratie et solidarité) a par exemple dénoncé ce « débat qui n’a de débat que le nom », organisé « par pur formalisme », et reproché au gouvernement de chercher le « refuge de la simple approbation ».

Adrien Quatennens, le député insoumis du Nord, nous disait sensiblement la même chose à l’issue de la séance : « Ce matin, de quoi débattait-on ? De rien de spécial. Nous n’avions pas de texte amendable, pas de capacité à proposer des choses… On discutait d’un vote de confiance ou non au gouvernement. Ça confirme une forme de théâtre démocratique, une espèce de simulacre. Ce que nous disons, c’est que c’est au gouvernement de prendre la responsabilité de ses décisions, qui sont le fruit pourri de sa propre indécision. » Les dix-sept représentants de La France insoumise (LFI) ont voté contre.

Plus encore que le fond de la question (personne n’a remis en cause le principe d’un reconfinement), c’est bien la forme des échanges qui suscitait le courroux sur les bancs ce jeudi. Dès 10 heures, Marine Le Pen et les autres députés de son parti quittaient l’hémicycle. Dans la salle des Quatre Colonnes, la présidente du RN disait volontiers son « émotion » après « l’acte de guerre » survenu à Nice, appelant en réponse à une« législation de guerre » contre les « barbares islamistes ». Le débat sur les mesures sanitaires ? Interrogée à ce sujet, Marine Le Pen soupirait : « Oui, il va se dérouler… Mais le vote ne sert à rien. »  

Beaucoup avaient encore en travers de la gorge la réunion organisée mardi à Matignon en présence des représentants des différentes forces politiques et du gouvernement. Hervé Marseille, président du groupe Union centriste au Sénat, y était : « On n’a pas très bien compris ce qu’on est venu faire là, avoue-t-il. Il ne s’est rien dit. On nous a donné des chiffres puis on nous a dit ”Qu’est-ce que vous en pensez ?” On a tous demandé ”Vous nous demandez notre avis sur quoi, au juste ?” »

« À un moment, le premier ministre a osé nous dire “Je ne sais pas quelles mesures vont être prises par le président“, raconte Mathilde Panot (LFI). Soit c’est vrai et c’est dramatique, soit c’est faux et c’était une fausse concertation. » Après cette réunion jugée « caricaturale » par Bertrand Pancher (président du groupe Libertés et territoires), les forces politiques se retrouvaient donc à l’Assemblée pour commenter une décision qu’ils ont apprise à la télévision, comme tous les Français. 

Pour connaître les modalités précises du confinement, il fallait attendre la conférence de presse prévue en début de soirée à Matignon. « Dans ce pays, il vaut mieux être journaliste que parlementaire pour avoir des informations », en sourit Mathilde Panot. Tout juste Jean Castex a-t-il annoncé quelques aspects des mesures à venir, comme l’obligation du port du masque à l’école dès 6 ans ou l’autorisation du « travail préparatoire » dans le secteur de la culture (tournages, répétitions, enregistrements…).

Pour le reste, il s’agissait dans l’ensemble d’une resucée de l’allocution d’Emmanuel Macron, prononcée sous la désapprobation bruyante de l’opposition. Après cela, le chef du gouvernement s’est éclipsé en promettant de faire « tout son possible » pour revenir au plus vite. En son absence, les bancs se sont clairsemés mais le climat ne s’est pas apaisé, malgré les circonstances. « Ce n’est pas en élevant le ton que vous allez élever le débat », a par exemple lancé Jean-Jacques Gaultier (LR) à la majorité qui le houspillait.

Stanislas Guerini, le délégué général de La République en marche (LREM), s’est directement adressé à l’opposition : « Quand nous débattons, vous criez. Quand nous ne débattons pas, vous pleurez. Régulez vos émotions, ça nous fera du bien. » Tous les députés des groupes LREM, MoDem et Agir ont voté pour, sans surprise. Dans l’opposition, seul le groupe socialiste a fait aussi largement de même – un « oui de colère » a tenté de nuancer Valérie Rabault.

Les communistes se sont quant à eux divisés (8 pour, 6 contre). « On a tous voulu dire la même chose mais on ne donnait pas le même contenu à notre vote, justifie Fabien Roussel, le secrétaire national du parti. Moi, par exemple, j’ai voté pour parce que je pense que le confinement est nécessaire. D’autres ont voté contre parce qu’ils n’accordent pas leur confiance au gouvernement. Mais sur ces deux principes, nous étions tous d’accord. »

Finalement revenu dans l’hémicycle, Jean Castex a conclu son discours en justifiant ainsi le choix du confinement : « Nous avons fait le choix de la vie et de la solidarité, car c’est le seul qui s’impose. » La veille, Mathilde Panot s’insurgeait contre ces appels à l’union sacrée : « C’est une vision de la démocratie qui interroge. Non, dans toutes les démocraties, il n’y a pas qu’un seul chemin politique. »

En fin d’après-midi, le Sénat rejetait les nouvelles mesures sanitaires présentées par le gouvernement, avec 178 voix contre, 130 voix pour et 27 abstentions. Comme leurs homologues de l’Assemblée nationale, les élus de la chambre haute s’en sont pris aux méthodes de gouvernance de l’exécutif. « L’hyper-présidentialisation de nos institutions va trop loin », a expliqué le centriste Philippe Bonnecarrère pour expliquer son vote. 

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