L'organisation partisane du FN: le changement dans la continuité

Par Alexandre Dézé

Le chercheur Alexandre Dézé s'est intéressé à un aspect peu étudié du Front national : son organisation partisane. Mediapart publie cette étude parue dans la revue Pouvoirs.

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La revue de sciences politiques Pouvoirs (éditions du Seuil) a publié le 7 avril un numéro spécial sur le Front national, avec des publications de neuf chercheurs et journalistes. Au menu : les origines du parti frontiste, son discours, son financement, son organisation, sa nébuleuse intellectuelle, ses dimensions internationales, son positionnement dans l'espace des droites radicales européennes, etc. (lire notre « boîte noire »).

Le chercheur Alexandre Dézé s'est intéressé à un aspect qui reste peu étudié : son organisation partisane. L’examen de l’organigramme du FN, des logiques de fonctionnement interne, de la stratégie de développement de l’appareil ou encore de la composition de ses membres actifs montre que, depuis 2011, le FN de Marine Le Pen apparaît davantage dans la continuité de celui de son père qu’en rupture avec celui-ci. Nous publions son article (les notes de bas de page figurent en page 4).

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Le Front national est sans conteste le parti politique qui a été le plus étudié en France au cours de ces dernières années. Il existe à ce jour plus de deux cents ouvrages traitant de l’organisation frontiste, sans compter les innombrables chapitres de livre et articles. On dispose donc d’un stock abondant de connaissances sur le FN, mais certains points demeurent aveugles. On s’est notamment assez peu intéressé à l’organisation partisane du FN en tant que telle. Sans doute en raison de l’« exceptionnalisme méthodologique » qui caractérise le champ d’étude de ce parti, dont l’illégitimité politique semble encore trop souvent servir de justification tacite à des pratiques de recherche ou d’investigation hétérodoxes[1].

Les outils théoriques et conceptuels des sciences sociales restent ainsi souvent à l’écart des analyses qui sont proposées. En l’occurrence, on peut constater que la sociologie des partis politiques est rarement mobilisée dans les travaux[2], contribuant ainsi à reléguer l’organisation du parti au rang d’objet d’étude secondaire. La prise en compte de la dimension structurelle du phénomène frontiste apparaît pourtant indispensable : non seulement pour comprendre la manière dont fonctionne le parti, mais aussi pour prendre la mesure de son renouvellement, qui reste souvent plus affirmé que vérifié, depuis que Marine Le Pen a été élue à sa présidence en janvier 2011. Nous reviendrons ainsi successivement sur l’organigramme du parti, sur ses logiques de fonctionnement, sur sa stratégie de développement organisationnel et sur les membres actifs qui le composent (cadres et militants). Nous tenterons notamment de déterminer si, au regard de ces aspects, il est possible ou non de parler d’un « nouveau » FN.

Une partie de la délégation FN au parlement européen, à Strasbourg, le 17 décembre 2015. © Reuters Une partie de la délégation FN au parlement européen, à Strasbourg, le 17 décembre 2015. © Reuters

Invariants et nouveautés de l’organigramme frontiste

Commençons par l’organigramme. Depuis 2012, le Front national ne compte plus de délégation nationale. Cette instance avait été mise en place par Bruno Mégret[3] en 1988, parallèlement au secrétariat général créé en 1972, puis supprimée en 2007 avant de réapparaître en 2011 pour un bref moment. Son rôle était tout à fait stratégique puisque la délégation avait notamment en charge les aspects études, formation, communication et propagande et qu’elle constituait l’espace partisan traditionnellement dévolu au numéro deux du parti. Sa disparition, a priori définitive, constitue assurément une rupture avec l’héritage organisationnel du Front national de Jean-Marie Le Pen. Mais l’organigramme n’en continue pas moins de se caractériser par une structure pyramidale, avec à sa tête trois pôles principaux : la présidence (Marine Le Pen), qui comme par le passé agrège tous les pouvoirs et chapeaute l’ensemble des instances de décision ; le secrétariat général (Nicolas Bay), qui regroupe les secrétariats nationaux (aux fédérations, aux élections, aux adhésions, à l’outre-mer, aux Français de l’étranger) et les délégués territoriaux ; les vice-présidences (qui existaient déjà dans les précédents organigrammes, même si leur nombre et leur attribution ont pu varier).

La plus importante de ces vice-présidences est celle de Florian Philippot. Celui que certains surnomment en interne le « gourou » de Marine Le Pen se trouve en effet désormais en charge de trois secteurs clés : la communication, les actions en direction de la société civile et, depuis février 2015, un nouveau secteur intitulé « veille et prospective ». Le reste des instances n’a connu que peu de modifications. Le bureau exécutif, centre décisionnaire du parti, a été resserré[4] et comprend désormais la présidente du parti, le secrétaire national, le trésorier (Wallerand de Saint-Just, qui est également vice-président de la commission des conflits) et les cinq autres vice-présidents (Florian Philippot, mais aussi Louis Aliot, chargé de la formation et des manifestations, Steeve Briois, des exécutifs locaux et de l’encadrement, Marie-Christine Arnautu, des affaires sociales, et Jean-François Jalkh, des affaires juridiques). Enfin, les autres principales composantes décisionnelles (le bureau politique, le comité central) ont été maintenues, de même que l’organisation fédérale du parti au niveau national.

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Mediapart a participé à ce numéro spécial de Pouvoirs consacré au Front national et publie deux des neuf articles de la revue : l'un sur l'organisation partisane frontiste (du chercheur Alexandre Dézé), l'autre sur l'argent du FN et des Le Pen (de notre journaliste Marine Turchi). Alexandre Dézé est maître de conférences en science politique à l’Université Montpellier 1 et chercheur au Centre d’études politiques de l’Europe latine (CEPEL).