La presse d’outre-mer en pleines turbulences

Par julien sartre (Guyaweb)

Suite à la liquidation, jeudi, du groupe France-Antilles, Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais sont désormais privés d’un journal local imprimé. À La Réunion aussi des menaces existentielles planent sur les quotidiens.

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Les derniers restes de ce qui fut l’empire Hersant se sont écroulés avec fracas. Jeudi 30 janvier, à la surprise générale, le tribunal de commerce de Fort-de-France, en Martinique, a prononcé la liquidation du groupe France-Antilles. 235 salariés sont directement concernés par la cessation de l’activité, la fin de la parution des titres de Guadeloupe, de Martinique et de Guyane.

Ces départements d’outre-mer (DOM) sont désormais dépourvus d’un titre local de presse quotidienne. « Avec la disparition de ce journal, créé en 1964 en Martinique et le 18 février 1965 en Guadeloupe, c'est un pan du patrimoine des Antilles qui disparaît et un peu de démocratie qui s'effondre », écrit la rédaction dans un texte intitulé « Les dernières pages de France-Antilles », publié sur son site internet. « Les Antilles et la Guyane sont désormais les premières et les seules régions de France à être privées d'un quotidien. »

 © Capture d'écran - franceantilles.com © Capture d'écran - franceantilles.com

L’audience décisive de ce jeudi 30 janvier était censée acter un nouveau tour de table réalisé sous l'égide de l’actionnaire, AJR Participations, la société d’Aude Jacques-Ruettard, petite-nièce de Robert Hersant – fondateur de l’entreprise qui s’étendait de la Polynésie française à La Réunion jusqu’à contrôler un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale à Paris, au sommet de sa puissance.

Selon nos informations, 9 millions d’euros devaient être rassemblés afin de permettre à ces journaux de continuer à être diffusés. « Nous avions mis 3 millions d’euros sur la table et force est de constater qu’il n’y a pas eu de mobilisation suffisante des investisseurs privés », a déploré la ministre des outre-mer, Annick Girardin, lors de son discours de vœux, jeudi 30 janvier à Paris.

Une position loin d'être partagée par les parlementaires socialistes des Antilles : dans un communiqué commun, Hélène Vainqueur-Christophe, Victoire Jasmin et Victorin Lurel s'indignent de ce qu’« aucune démarche ne semble avoir été engagée, ni par le gouvernement, ni par le dernier actionnaire du groupe en direction des entreprises des trois territoires et de leurs collectivités locales qui auraient pu, en alliant leurs forces, agir pour éviter la disparition pure et simple de ce pilier du pluralisme de la presse ultramarine ».

Compression de personnel, réduction de la voilure éditoriale, l’actionnaire avait déjà considérablement entamé la mise à la diète du groupe France-Antilles, sans succès. Réduction de la pagination, mise en place de « partenariats » divers et variés : ces méthodes ont au contraire accentué les difficultés des titres. Des recettes qui sont pourtant appliquées, sans davantage de succès jusqu'ici dans un autre DOM, l’île de La Réunion.

Jeudi 30 janvier, alors que les salariés de France-Guyane étaient suspendus à la parole du tribunal de commerce, les membres réunionnais du Syndicat national des journalistes (SNJ) arpentaient les marchés, pétition à la main. Ils entendaient défendre leur profession dans un contexte là aussi très difficile. Depuis le 18 décembre dernier, le Quotidien de La Réunion et de l’océan Indien, l’un des deux journaux de parution quotidienne de l’île, est en procédure de sauvegarde.

Représentants du personnel et syndicats craignent le redressement judiciaire à l’occasion d’une audience qui doit avoir lieu le 19 février prochain. Son concurrent, le Journal de l'île de La Réunion (JIR) sort lui aussi péniblement d'une longue période de redressement judiciaire et ne doit son salut – très provisoire – qu’à l'arrivée de nouveaux actionnaires.

« La fragilité économique des médias locaux se traduit par un rétrécissement de leur liberté et de leur indépendance éditoriale », écrivait la section réunionnaise du Syndicat national des journalistes (SNJ) dans une pétition lancée ce lundi 27 janvier. « La tentation est grande pour les annonceurs institutionnels et privés de chercher, en contrepartie de subventions ou de campagnes publicitaires, à influencer leur contenu », poursuivent les journalistes, qui lancent cet appel au soutien de l'opinion publique, des maires et des parlementaires, alors que les cas de censure et de caviardage d’articles se sont multipliés l’année dernière.

« Lorsque des articles allaient à l'encontre des intérêts de la nouvelle direction, de la collectivité régionale, du groupe Hayot ou d'autres acteurs économiques, des collègues à moi ont été censurés », confie, désabusé, un journaliste du Quotidien. « Tout décideur de La Réunion qui peut apporter des recettes au journal sous forme de subvention ou de recette publicitaire trouve désormais une oreille attentive de la hiérarchie de la rédaction pour influer sur le contenu éditorial. Le fait que ces gens essayent d'influer sur le contenu du journal n'est pas nouveau mais notre nouvel encadrement, arrivé au Quotidien en avril dernier, cède à ces demandes, voire les devance et c'est très pénible à vivre en tant que journaliste respectueux de la déontologie, mais aussi en tant que citoyen. »

Autre fait nouveau – commun là encore à la situation antillaise et réunionnaise – la concentration d’acteurs économiques majeurs dans les DOM génère des tensions, inédites. À La Réunion, le groupe Bernard Hayot (GBH) attend le feu vert de l’Autorité de la concurrence afin de racheter une part substantielle des surfaces de vente de la grande distribution sur l’île.

Dans un communiqué publié en septembre 2019, le SNJ désignait nommément les responsables des atteintes à la liberté de la presse qu’il dénonce. Il s’agissait de mettre en lumière le cas d’un article censuré dans le Quotidien de La Réunion : « Un député y reprenait les estimations de parts de marché en chiffre d’affaires du groupe Bernard Hayot après la transaction (40,2 % selon l'expert Christophe Girardier), ce qui le placerait en position dominante. Cette information a sauté dans la version finale, contrairement à la position de Stéphane Hayot raisonnant en surfaces de vente. L’indépendance de la rédaction et la crédibilité du journal, qui font sa force depuis sa création en 1976, ont été piétinées pour des raisons purement commerciales », concluait le syndicat.

La chute des recettes publicitaires et l’érosion inexorable du lectorat ne sont pourtant pas les seules explications à la crise que traverse actuellement la presse ultramarine. Le contexte politique est également responsable, au moins en partie, du climat orageux sur la presse et l’espace public ultramarin.

« Le débat public à La Réunion est encore récent », pose Bernard Idelson, professeur des universités en sciences de l’information et de la communication à l’Université de La Réunion. « L’espace public de délibération est encore très fragile et le débat serein encore plus. Les médias réunionnais sont sur un marché économiquement très fragile, subissent une baisse des ventes continue et sont de plus en plus liés à des partenariats, doivent trouver de multiples sources de financement. La Région a voté des subventions aux deux journaux locaux et à un site internet d'information. On peut constater une absence d'étanchéité entre le monde politique et médiatique locaux, une véritable porosité. »

Ces subventions, objet d’une mince controverse entre initiés sur place, étaient supérieures à un million d’euros par média soutenu par la puissance publique. L’approche des élections municipales, aux enjeux régionaux, au moins à La Réunion, n’y est pas étrangère.

Dans leur communiqué, les parlementaires antillais appellent de leur vœux la création d’un nouveau quotidien qui saurait « garantir l’indépendance des journalistes et de l’information à l’égard des pouvoirs ». Un appel qui ressemble fort à une incantation tant « l’espace public de délibération » apparaît chaque jour plus fragile dans ces territoires.

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