Une «Brexit Night» déchaînée, et après?

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Samedi, le Royaume-Uni s’est réveillé avec des blessures ouvertes et des interrogations pendantes. La veille au soir, les cloches de Big Ben n’ont pas résonné mais des Remainers sonnés ont croisé des Brexiters déchaînés. « Our time has come », titrait le tabloïd The Sun. Reportage dans les rues de Londres.

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Londres, de notre envoyé spécial.– The Times, vénérable quotidien de centre-droit fondé en 1785, et The Sun, vaisseau amiral des tabloïds du groupe Murdoch lancé en 1964, ont eu la même idée pour leur couverture du vendredi 31 janvier. Leur titre de une, « Brexit : it’s time » pour le premier, et « Our time has come » pour le second, s’affichait sur une photo de Big Ben avec les aiguilles indiquant 23 heures, c’est-à-dire le moment où le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne, à minuit, heure de Bruxelles, ce jour-là.

À proximité de Big Ben, vendredi 31 janvier. © JC À proximité de Big Ben, vendredi 31 janvier. © JC
En vérité, la plus célèbre horloge du monde est en travaux et n’a pas sonné au moment crucial, en dépit de la volonté affichée ces dernières semaines par certains Brexiters d’entendre résonner ses cloches et d’une campagne de financement qui visait à la remettre en marche spécialement pour cet instant, pour un coût estimé à 500 000 livres. Pour compenser ce silence, à proximité de Big Ben, des partisans du leave avaient donc installé une réplique miniature, avec de véritables cloches, beaucoup plus petites mais sonores.

Le gouvernement du premier ministre conservateur Boris Johnson semblait, de toute façon, décidé à la jouer en sourdine, pour ne pas accentuer davantage les divisions qui n’ont eu de cesse de se creuser depuis le référendum de juin 2016, que ce soit entre les citoyens du pays, entre les nations qui composent le royaume (Angleterre, Écosse, Irlande et pays de Galles), à l’intérieur des partis politiques ou même au sein des familles. « Mon propre frère a voté pour le leave, alors que sa peau est aussi noire que la mienne ! », s’étrangle ainsi encore le travailliste et Remainer Joseph Ejiofor, à la tête du borough d’Haringey, l’un des plus peuplés et mélangés du nord de Londres.

Trois millions de pièces de 50 pence commémorant le Brexit ont quand même été mises en circulation vendredi matin pour célébrer ce jour historique, avec inscrit dessus : « Peace, prosperity and friendship with all nations ». Comme tout ce qui concerne le Brexit désormais, ces pièces n’ont pas échappé à la polémique et à l’acrimonie de certains Remainers qui leur ont reproché d’avoir évacué la « virgule d’Oxford », qui se place normalement après le dernier terme d’une énumération et que l’usage correct de la langue anglaise aurait donc dû imposer après friendship

Les Remainers convaincus et les Londoniens déboussolés qui ne s’intéressent pas à la grammaire ont pu trouver refuge, durant l’après-midi, dans l’hôtel de ville spécialement ouvert pour l’occasion par le maire travailliste Sadiq Khan, afin de dispenser des conseils juridiques à tous les habitants de la capitale qui se demandent encore quelles vont être les implications concrètes du divorce avec l’UE. Le soir venu, les plus motivés d’entre eux se sont tenus chaud à proximité du London Eye, cette grande roue installée à l’occasion des festivités de l’an 2000 sur les bords de la Tamise.

Banderole affichée en face de Downing Street. En arrière-plan, le London Eye, ou Millenium Wheel. Banderole affichée en face de Downing Street. En arrière-plan, le London Eye, ou Millenium Wheel.

Mais le gros des troupes et l’ambiance se trouvaient de l’autre côté du fleuve. À proximité de Downing Street où un compte à rebours a été projeté sur le bâtiment abritant le premier ministre, qui a promis, une heure avant le moment, un « succès retentissant », « quels que soient les obstacles ». Et surtout à Parliament Square, face au palais de Westminster, qui héberge la Chambre des Lords et celle des Communes, où la campagne « Leave means Leave », eurosceptique et marquée très à droite, fondée par Richard Tice et emmenée par Nigel Farage, avait obtenu l’autorisation de tenir meeting et de faire la fête.

Annoncées pour commencer officiellement à neuf heures du soir, les réjouissances des Brexiters ont en réalité débuté dès le début d’après-midi : drapeaux de l’Union Jack à tout-va, fanions du Brexit Party, badges « Happy Brexit Day », chants patriotiques et banderoles siglées « Independance Day », « RIP Remain » ou « No Peerage for Bercow », du nom du speaker de la Chambre des Communes, haï par les partisans d’un départ de l’UE pour avoir, à plusieurs reprises, fait dérailler l’agenda du premier ministre Boris Johnson.

Patricia (première en partant de la droite) et ses amies sur Parliament Square. Patricia (première en partant de la droite) et ses amies sur Parliament Square.
Patricia est venue avec deux de ses amies, retraitées comme elle, de Southampton, où elle tenait un magasin de vêtements. Elle n’est membre d’aucun parti politique et porte une pancarte avec inscrit, à la main : « Nous sommes libres ». Parce que, explique-t-elle, « nous avons voté pour ce moment il y a trois ans et qu’il arrive enfin. Nous allons retrouver la maîtrise de notre grand pays et la possibilité de décider nous-mêmes de nos règles. Nous restons amis avec l’Europe, nous allons continuer à commercer avec elle, à aller en vacances en Europe. Mais nous ne pouvons plus dépenser autant ni accueillir tant de gens ici. Je suis consciente que cela va être difficile, mais il faut penser à long terme, pour nos enfants et nos petits-enfants. Je me sens prête ».

Darryl, 28 ans, est, lui, adhérent du Brexit Party et fan inconditionnel de Nigel Farage, le leader nationaliste qui a bouleversé la politique britannique et a été le dernier à prendre la parole sur Parliament Square, juste avant 23 heurespromettant de « ne jamais revenir » devant des milliers de personnes enthousiastes. Ce cadre commercial venu spécialement de Plymouth pour l’occasion porte un masque de Jeremy Corbyn, leader déçu et déchu du parti travailliste, qui doit bientôt désigner son remplaçant : « Tous les Remainers comme Corbyn ont voulu trahir le pays. Mais ils ont échoué. Aujourd’hui, on reprend le pouvoir sur notre nation, notamment de nos eaux territoriales », explique-t-il en mettant en avant un des principaux exemples donnés par les Brexiters quand on leur demande de quoi il reprennent exactement le « contrôle ».

John, sur Parliament Square, vendredi 31 janvier. © JC John, sur Parliament Square, vendredi 31 janvier. © JC
John, 62 ans, posté à côté d’un jeune homme portant un écriteau « Frexit », ne considère le départ du Royaume-Uni que comme une première étape du démantèlement de l’Union européenne et hurle à tue-tête : « J’espère que la France sera le prochain pays à se libérer ! » Il n’appartient à aucun parti mais est venu du comté de Norfolk pour célébrer le Brexit en compagnie, dit-il, de « personnes qui pensent comme [lui] » : « On a essayé l’Europe, cela a échoué. Il est temps qu’on retrouve la possibilité de faire nos propres lois. » Que va vraiment changer ce jour historique ? « On sera de nouveau gouvernés par des gens qu’on aura élus. On pourra de nouveau considérer nos députés comme responsables des règles qui décident de nos vies. » Et pense-t-il que le Royaume-Uni peut survivre au Brexit, ou craint-il de voir diverger non seulement l’Écosse, mais aussi l’Irlande du Nord et le pays de Galles ? « Nous avons déjà survécu à beaucoup de choses bien plus négatives, il n’y a pas de raisons que le Royaume-Uni se délite. »

Jochen, devant le Parlement de Westminster, 31 janvier 2020. © JC Jochen, devant le Parlement de Westminster, 31 janvier 2020. © JC
Séparés par un mince cordon policier, quelques pro-européens sont venus défier les Brexit-fêteurs de l’autre côté de la rue, à l’instar de Jochen, enveloppé d’une cape et coiffé d’un béret siglés aux couleurs de l’Europe. Que fait-il là au milieu de tous ces leavers déchaînés et réjouis ? « Je célèbre notre futur. Nous retournerons en Europe. Je suis enseignant et je sais ce que pensent les jeunes de ce pays. À plus ou moins long terme, nous serons de nouveau dans l’Europe », affirme ce professeur d’allemand et de latin.

Richard Corbett est membre du parti travailliste et faisait partie des 73 eurodéputés britanniques qui viennent de rendre leur tablier. S’il ne veut pas écarter complètement une telle hypothèse, ce pro-européen fervent juge la perspective très improbable. « Je ne vois pas comment il serait possible de rouvrir cette question qui a déchiré le pays, explique-t-il. C’est vrai que les jeunes sont majoritairement pour appartenir à l’UE, tandis que les personnes âgées sont majoritairement contre. Même si personne ne change d’avis, l’opinion publique sur le sujet va donc mécaniquement évoluer, puisque des jeunes qui n’ont pas pu voter en 2016 seront en âge de participer à un scrutin, et que des opposants à l’Europe vont mourir. Mais, même si les choses changeaient profondément au niveau national, il faudrait un nouveau traité d’adhésion ratifié par chaque membre ! L’Espagne pourrait alors demander de modifier le statut de Gibraltar, la Grèce de rendre les fresques du Parthénon… À moins que le Brexit ne soit vraiment considéré comme un désastre, je ne me risquerai pas à imaginer un tel scénario. »

Jochen, citoyen britannique d’origine allemande, n’en démord toutefois pas. « Nous avons vécu tellement de bouleversements politiques et institutionnels en quelques mois que tout est possible, juge-t-il. Qui aurait imaginé il n’y a pas si longtemps que le Royaume-Uni n’existerait virtuellement plus, alors que l’Écosse va sûrement partir, sans même parler de l’Irlande du Nord, qui ne suit déjà plus les mêmes règles que le reste du royaume ? »

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