Au Brésil, Bolsonaro voudrait faire de la chute de Maduro son premier succès diplomatique

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Le déplacement du Vénézuélien Juan Guaidó à Brasilia, jeudi 28 février, a mis en scène le rapprochement entre l’opposant à Nicolás Maduro et Jair Bolsonaro. Mais la diplomatie brésilienne est affaiblie, travaillée par une opposition entre les militaires et les civils au sein du gouvernement.

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Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant. - « Je te considère déjà comme mon frère. Tu peux compter sur nous. Dieu est brésilien et vénézuélien. » Lors de la déclaration conjointe donnée ce jeudi 28 février à Brasília après un entretien privé, Jair Bolsonaro a réaffirmé son soutien total au président autoproclamé du Venezuela, Juan Guaidó.

Reconnu par le Brésil comme par une cinquantaine de pays, Juan Guaidó, qui s'est engagé à rentrer au Venezuela d'ici lundi prochain, n'a pas été reçu avec tout le cérémonial réservé aux chefs d'État. Mais Bolsonaro a tenu à apparaître à ses côtés, modifiant le programme initialement prévu. Car si être reçu par le président du Brésil représente un symbole important pour Juan Guaidó qui cherche à consolider sa stature d'homme d'État, ce rapprochement est également très important pour le nouvel occupant du Planalto, le palais présidentiel brésilien.

Pendant toute la campagne présidentielle, Jair Bolsonaro a diabolisé le régime de Maduro, affirmant que le Parti des travailleurs (PT) voulait faire du Brésil un nouveau Venezuela. Lors de sa déclaration jeudi, il n'a d'ailleurs pas manqué de rejeter la responsabilité de la crise que traverse le pays voisin sur le PT. « Le Brésil a lutté et a vaincu le communisme », a-t-il insisté, dans la continuité de sa rhétorique de campagne.

L'implication dans le dossier vénézuélien est un signal envoyé à ses électeurs et la chute de Maduro serait une victoire importante pour le clan Bolsonaro. « Il considère cette crise comme une opportunité, pour montrer sa différence avec les anciens gouvernements », explique Maurício Santoro, professeur de relations internationales à l'université d'État de Rio de Janeiro (UERJ).

Jair Bolsonaro et Juan Guaidó le 28 février 2019 à Brasilia. © Reuters / Ueslei Marcelino. Jair Bolsonaro et Juan Guaidó le 28 février 2019 à Brasilia. © Reuters / Ueslei Marcelino.

Bolsonaro cherche aussi à gagner une reconnaissance internationale. Après sa performance très mitigée au forum de Davos fin janvier, sa première sortie internationale, il est resté plus de deux semaines à l'hôpital durant lesquelles se sont accumulées les difficultés internes. Des soupçons de corruption concernant ses proches, des membres de son parti (PSL, Parti social libéral) comme de son gouvernement, ont déjà entamé son image moins de deux mois après sa prise de fonctions. Un succès diplomatique lui permettrait de repartir du bon pied.

« Mais c'est très improbable. Le président va découvrir qu'il a beaucoup moins de pouvoir qu'il ne le pense. Le Brésil est en crise depuis plusieurs années et entretient largement moins de relations commerciales qu'auparavant avec le Venezuela. Cela ne lui permet pas de faire pression de manière efficace », veut croire Maurício Santoro. Ce dernier rappelle également que le Brésil est dépendant de son voisin pour son approvisionnement en énergie. Le petit État du Roraima, situé à la frontière des deux pays, n'est pas relié au réseau électrique brésilien. « Et puis beaucoup de partis de gauche sont radicalement contre la reconnaissance de Juan Guaidó comme président, ce qui affaiblit aussi le potentiel de médiation du pays. »

De par son immensité et l'importance de son économie, le Brésil joue traditionnellement le rôle de médiateur en cas de crise interne ou de conflit entre les pays d'Amérique latine. « Cette fois, la participation de la Colombie est bien plus active, assure le chercheur. Mais la pression internationale n'a pas été suffisante pour influencer le scénario au Venezuela. En accord avec d'autres pays, le Brésil condamne Maduro, mais ne propose aucune solution concrète pour sortir de la crise. »

Le changement drastique dans la politique extérieure brésilienne annoncé par Bolsonaro après son élection a bouleversé les équilibres d'une diplomatie marquée, autrefois, par une tradition de continuité, par-delà les alternances politiques. « Mais malgré les annonces tonitruantes, le gouvernement devrait finalement se résoudre à adopter une attitude pragmatique, comme ça a déjà été le cas plusieurs fois depuis le début du mandat. »

Bolsonaro a dû revenir sur plusieurs annonces à la suite de pressions internes. Malgré le poids de ses alliés évangéliques, il a notamment dû reculer sur le déménagement de l'ambassade du Brésil vers Jérusalem. Grand admirateur des États-Unis de Trump, il avait même évoqué l'installation d'une base militaire américaine au Brésil avant d'y renoncer dès le lendemain sous la pression des militaires brésiliens, très irrités par cette proposition.

Les nombreuses déclarations belliqueuses du ministre des affaires étrangères Ernesto Araújo envers le régime de Maduro laissaient penser que le Brésil aurait pu collaborer avec les États-Unis en cas d'intervention militaire américaine. La personnalité du ministre, adepte des théories du complot, d'un messianisme religieux et d'un anticommunisme archaïque mais exacerbé, inquiète dans le monde diplomatique. « Par une ironie de l'histoire, l'arrivée des militaires dans ce gouvernement, qui faisait craindre des prises de position plus extrêmes, exerce une force de modération », commente Maurício Santoro.

Avec huit ministres issus de l'armée et une quarantaine de militaires nommés à des postes importants, l'influence de l'armée sur le gouvernement est immense. Or l'institution brésilienne est très réticente à s'embarquer dans des conflits extérieurs. « C'est aussi un choc de réalité pour le président. Nous ne disposons pas de forces armées suffisantes pour envahir le Venezuela. Ce n'est pas pour rien que notre tradition diplomatique est la médiation… », continue le chercheur. Le 24 février, le général Heleno, chef du cabinet de sécurité institutionnelle et proche conseiller du chef de l'État, a ainsi assuré que « le Brésil n'organisera aucune action agressive contre le Venezuela ».

L'autre homme fort de l'armée au gouvernement, le vice-président Mourão, ancien attaché militaire à l'ambassade de Caracas en 2002, connaît bien les capacités militaires du régime chaviste. Il s'est imposé comme un interlocuteur essentiel de la crise. Très mécontents de la décision unilatérale du ministère des affaires étrangères de mettre un terme à la coopération militaire avec le Venezuela, qui servait de canal d'information sur la situation de l'armée au Venezuela, les militaires cherchent à mettre sous tutelle les sujets qu'ils jugent « sensibles ».

Pour éviter un nouveau dérapage du ministre sur la question vénézuélienne, le vice-président a préféré se rendre lui aussi à Bogotá ce 25 février pour participer à la réunion du groupe de Lima, rassemblant normalement les ministres des affaires étrangères de douze pays du continent américain. Quelques jours auparavant, le général s'était déjà moqué publiquement d'Ernesto Araújo, en ironisant sur ses capacités à conduire la diplomatie brésilienne. « Le ministre Araújo est en train de se transformer en un ministre décoratif », constate Maurício Santoro. Pour ce dernier, le général Mourão permet souvent de compenser les prises de position agressives du ministère des affaires étrangères.

Malgré ce rôle de modération, le changement de logique diplomatique pourrait coûter cher au Brésil. L'alliance avec Donald Trump, annoncée comme une grande victoire diplomatique par le clan Bolsonaro, semble très fragile compte tenu des difficultés internes auxquelles fait face le président des États-Unis. Mais ce sont surtout les tractations entre la Chine et les États-Unis pour tenter de mettre fin à leur guerre commerciale qui inquiètent. « Si l'accord est signé, la Chine va acheter plus de soja et de viande aux États-Unis, ce qui affectera forcément les exportations brésiliennes. Ce sera terrible pour notre économie, la Chine est notre principal partenaire commercial », anticipe Santoro.

Le rapprochement enthousiaste avec les États-Unis contraste avec une traditionnelle méfiance diplomatique vis-à-vis de Washington, entretenue par diverses déconvenues, dont la dernière remonte au scandale lié à l'espionnage de l'ex-présidente Dilma Rousseff, révélé en 2015. Le nouveau président n'est pas le premier dirigeant brésilien à penser entretenir une relation privilégiée avec les États-Unis : « Ils se pensent plus importants qu'ils ne le sont et finissent par offrir beaucoup en espérant des contreparties qui ne viennent jamais », met en garde Santoro.

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