La justice grecque acquitte enfin Stéphan Pélissier, poursuivi pour avoir aidé sa famille syrienne

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Jugé en appel pour avoir aidé sa belle-famille syrienne à passer, en 2015, de Grèce en Italie, Stéphan Pélissier a été relaxé ce vendredi 1er mars par le tribunal de Patras. Dans un livre qui vient de paraître, il raconte son histoire. Je voulais juste sauver ma famille est un récit revigorant sur les victoires auxquelles peut aboutir un combat juste et obstiné.

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C’est une « délivrance ». Joint par Mediapart, Stéphan Pélissier avoue que jusqu'à l'énoncé du verdict, il « s'interdisait d'y croire ». Ce vendredi 1er mars, cet habitant d'Albi était jugé en appel par le tribunal de Patras, en Grèce. En novembre 2017, il avait été condamné en première instance à sept ans de prison pour avoir tenté de faire passer, en 2015, des membres de sa belle-famille syrienne de Grèce en Italie. Après trois ans de procédures, la Cour a prononcé la relaxe. « J'espère que ce jugement va contribuer à faire jurisprudence en Europe. Que cela mette fin à ce qui pourrait ressembler à un “délit de solidarité familiale”. »

Stéphan Pélissier, dont Mediapart avait raconté l'histoire et les démêlés avec la justice grecque, fait le récit de son aventure dans un livre qui vient de paraître, aux éditions Michel Lafon : Je voulais juste sauver ma famille. Un texte bouleversant où l’absurdité, l’injustice et l’horreur resurgissent à chaque étape. Un témoignage haletant qui illustre, à travers les multiples embûches vécues par une famille franco-syrienne tentant de mettre les siens à l’abri de la guerre menée par Bachar al-Assad, le drame vécu par des centaines de milliers de Syriens partis sur la route de l’exil en 2015.

Août 2015. Originaire d’Albi, Stéphan Pélissier, marié à une Syrienne arrivée en France quelques années plus tôt pour ses études, part pour la Grèce. Il doit y récupérer ses beaux-parents, sa belle-sœur, son beau-frère ainsi qu’un jeune cousin qui y sont arrivés après un voyage périlleux depuis Damas. Il tente de repartir avec eux sur le ferry qui fait la liaison entre le port grec de Patras et l’Italie. Mais le petit groupe se fait arrêter au moment de l’embarquement et le livret de famille dont Stéphan s’était précieusement muni pour prouver les liens de parenté ne change rien à l’affaire : aux yeux des autorités grecques, il est un passeur.

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Deux ans plus tard, alors que le tribunal de Patras l’avait laissé sans nouvelles pendant tout ce temps, Stéphan Pélissier reçoit une convocation : il va être jugé pour « transport illégal en masse du territoire grec vers le sol d’un pays membre de l’Union européenne de ressortissants d’un pays tiers, non munis de passeport ». Le procureur a retiré du dossier son élément principal, à savoir le lien de parenté entre Stéphan Pélissier et les personnes qu’il a tenté de secourir. Entre-temps, la belle-famille de Stéphan, arrivée en France après avoir traversé la dangereuse « route des Balkans » a obtenu, fin 2016, le statut de réfugié au terme d’innombrables déconvenues auprès de l’administration française.

Le verdict tombe fin novembre 2017 : l’Albigeois est condamné par la cour d’assises de Patras à sept ans de réclusion ferme. Bizarrerie du jugement : la peine de prison est commuable en une amende équivalente à 5 euros par jour sur la période couvrant les sept années de détention prévues. Soit une somme de 12 775 euros. Dans un premier temps, Stéphan et sa famille se disent qu’il vaut mieux payer, « pour tourner la page ». Ils lancent une campagne de dons. Mais au moment de s’acquitter de la somme, ils apprennent que le montant est en réalité deux fois plus élevé en raison d’une taxe de « droit d’accroissement » calculée sur le nombre de jours de prison convertis en jours-amendes. Ils n’ont pas les moyens de payer cette somme. C’est alors qu’ils prennent la décision de faire appel.

Ce second procès s'est donc tenu ce vendredi 1er mars à la cour d’assises de Patras. L’avocat a plaidé la relaxe, en s’appuyant non seulement sur les liens de parenté entre Stéphan et les personnes qu’il a cherché à secourir, mais aussi sur le fait que l’ensemble de la famille était, déjà en 2015, sous le régime des textes et des conventions internationales en matière de protection internationale. Ces derniers stipulent en effet qu’on ne devient pas réfugié au jour de l’obtention du statut, mais dès l’instant où l’on quitte son pays. Stéphan Pélissier avait obtenu l’assurance de la ministre chargée des affaires européennes, Nathalie Loiseau, que cette fois, contrairement au procès en première instance, un représentant du gouvernement français serait présent au tribunal. De fait, l'ambassade de France en Grèce avait dépêché quelqu'un sur place.

« Même si l'on sait qu'on a raison, que la morale est avec nous, tant que l'on est condamné, on ne vit pas normalement, confie Stéphan Pélissier ce vendredi à Mediapart. Cette relaxe va nous permettre, enfin, de passer à autre chose. »

Plus de trois ans après la vague d’arrivées en Europe d’exilés fuyant la guerre en Irak et en Syrie, son livre qui vient de paraître est un témoignage crucial pour comprendre ce que toutes ces personnes ont enduré à partir du jour où elles ont décidé de quitter leur terre d’origine. Au-delà des chiffres, des considérations politiques autour de la « question migratoire » et des replis frileux des gouvernements européens, c'est une plongée au cœur d’une famille comme il en existe beaucoup d’autres aujourd’hui en Europe.

Je voulais juste sauver ma famille raconte les nuits sans sommeil et le sentiment d’impuissance de ceux qui ont réussi à quitter la Syrie à temps et observent, de loin, un conflit qui a fait entre 400 000 et 500 000 morts et douze millions de déplacés, et un Bachar al-Assad toujours en poste. Mais c’est aussi un récit revigorant sur les victoires auxquelles peut aboutir, in fine, un combat juste et obstiné. « Zéna et moi n’avons rien d’héroïque ou d’extraordinaire, écrit Stéphan Pélissier au sujet de lui et son épouse. Nous sommes des gens simples, nous nous retrouvons dans une tourmente qui nous dépasse, mais que nous ne voulons pas laisser nous emporter. »

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