Des Catalans prêts à aller «jusqu’au bout»

Par

Alors que certains ont passé la nuit de samedi à dimanche à occuper des bureaux de vote pour assurer la tenue du scrutin interdit par les autorités espagnoles, les Catalans se sont prononcés sur l’indépendance de leur région, et surtout sur leur droit à voter. Reportage.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Barcelone (Espagne), de notre envoyée spéciale.-  Les premières lueurs de l’aube apparaissent ce dimanche 1er octobre dans la brume barcelonaise. Devant les bureaux de vote, des centaines de personnes sont déjà là, attendant l’ouverture des urnes pour pouvoir se prononcer sur le futur de la Catalogne. « Nous allons voir ce qui se passe… », répètent les uns et les autres, spécialement ceux qui se sont réveillés sur le sol de bureaux de vote occupés depuis vendredi soir pour empêcher leur fermeture, exigée par la Cour supérieure de justice de Catalogne, et permettre la consultation considérée comme illégale et anticonstitutionnelle par le gouvernement central.

Malgré les pressions de Madrid et la menace de poursuites contre toute personne participant à l’organisation des bureaux de vote, beaucoup de Catalans semblent décidés à aller « jusqu’au bout » – reprenant les mots du président de la Generalitat, Carles Puigdemont – pour défendre leur droit à s’exprimer sur l’avenir de la région. « Je suis ici depuis 5 h 15 du matin », assure Vicente devant une petite école primaire du centre de la capitale catalane qui doit accueillir des urnes. Selon les chiffres du gouvernement régional, 2 315 établissements scolaires devaient ouvrir leurs portes ce dimanche dans toute la Catalogne et 5,3 millions de personnes étaient appelées à voter.

Aux côtés de Vicente, une cinquantaine de personnes attendent sous la pluie l’arrivée du matériel électoral. « Nous allons défendre notre droit de vote ; la décision de l’interdire est une violation flagrante de la démocratie », estime ce jeune homme, ingénieur de profession, qui explique « être catalan » issu de « parents espagnols ». Deux raisons l’ont amené à défendre l’indépendance de la Catalogne, « l’illusion de construire un nouveau pays, plus juste et plus social, et le fait que l’Espagne ne veut pas [des Catalans]. C’est comme un mariage qui ne marche plus. La seule solution est le divorce, car l’Espagne ne veut pas changer ».

Devant l’Escola de Treball, après l'arrivée des urnes © IC Devant l’Escola de Treball, après l'arrivée des urnes © IC

Un peu plus tard, à quelques encablures de là, dans la cour de l’Escola de Treball, gros centre scolaire du district de L’Eixample, un couple fait également le pied de grue depuis l’aurore : « Il est 7 heures du matin. Nous sommes ici depuis trois heures, car les Mossos avaient l’ordre de fermer tous les collèges avant 6 heures et nous voulions être ici pour les empêcher. » Les Mossos d’Esquadra (la police catalane), la Guardia Civil et la police nationale ne sont finalement pas intervenus si tôt dans cet établissement situé à proximité de l’avenue Diagonale, la grande artère de Barcelone. Mais peu après notre arrivée, deux Mossos d’Esquadra apparaissent sous le regard méfiant de plus de 500 personnes. « Nous allons voter ! », crie la foule de plus en plus fort. Après avoir signalé par radio l’occupation des lieux, les deux policiers se mettent à l’écart. Les gens applaudissent.

Les urnes et les bulletins de vote, cachés dans des sacs noirs, arrivent finalement sous la clameur de la foule. L’atmosphère est encore calme, mais l’appréhension de voir les forces de l’ordre intervenir pour fermer le bureau et retirer les urnes est palpable. Le bureau ouvre enfin, c’est le moment d’aller voter… Manuel, la trentaine, est venu d’un village de la périphérie de Barcelone, comptant sur le système « universel » mis en place afin de permettre aux électeurs de voter dans n’importe quel bureau. « Tout s’est passé normalement, raconte ce pro-indépendance à la sortie. Il y avait des bulletins disponibles, le bureau de vote était correctement tenu. » Les journalistes sont toutefois retenus à l’extérieur et il est impossible de savoir par qui ni comment le bureau de vote est tenu, tous ces gens étant désormais passibles de poursuites.

Devant l’Escola Ramon Llull, à 9 heures du matin © Irene Cassado / Mediapart

Ailleurs, les forces de l’ordre interviennent sans ménagement. Non loin de l’Escola de Treball, c’est l’Escola Ramon Llull qui en fait les frais : la police antiémeute surgit dès 9 heures du matin. « Nous allons entrer dans l’école et allons retirer les urnes, d’accord ? », crie l’un des policiers. La réponse est unanime : « Non ! Vous ne passerez pas ! Nous allons voter. » Face à la foule, les forces de police marquent le pas. Mais elles finissent par charger et entrent de force dans l’école pour prendre les urnes et fermer le bureau de vote. Plusieurs personnes sont blessées.

Samedi soir, pourtant, à la veille de ce référendum entravé, le calme régnait encore à Barcelone, malgré la tension autour de ce scrutin qui divise aujourd’hui de nombreux Espagnols. Mercredi 20 septembre, une vaste opération policière destinée à empêcher la tenue du référendum avait poussé des milliers de personnes à manifester pour le droit de vote et la défense de la démocratie. Depuis lors, les discussions ne roulaient plus seulement sur les données inconnues du vote : savoir s’il aurait lieu, si les urnes seraient vides ce dimanche soir, si le « oui » s’imposerait dans cette consultation qui ne réunit pas les garanties légales, quelles seraient les suites de ce scrutin interdit… Elles portaient désormais aussi sur la question de fond : l’indépendance. « Ceux qui ne veulent pas de l’indépendance n’ont plus de voix : nous sommes exclus du discours politique en Catalogne. Carles Puigdemont est le président des indépendantistes, il n’est pas le président de tous les Catalans », se plaignait ainsi Jordi, chauffeur de taxi d’une cinquantaine d’années et Barcelonais de naissance. « Nous sommes arrivés à une situation extrême. Maintenant, si nous portons un drapeau espagnol, nous nous faisons traiter de fascistes. Je ne vais pas voter. Ce référendum n’a aucune valeur et il n’y a aucune garantie. Ce n’est pas possible d’organiser les choses aussi mal. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale