Michel Terestchenko, un Français à l’assaut de la présidence ukrainienne

Par Sébastien Gobert

Tout juste démissionnaire de sa mairie de Hloukhiv, une ville d’environ 30 000 habitants dans le nord-est du pays, le Français Michel Terestchenko, naturalisé en 2015, s'est déclaré candidat à la présidentielle ukrainienne. Avec la volonté de parvenir à réformer son pays face à la corruption.

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Kiev (Ukraine), de notre correspondant.– « C’est la goutte qui fait déborder le vase. Comment continuer à travailler dans ces conditions ? » Le 27 septembre dernier, la photo postée sur le profil Facebook de Michel Terestchenko fait sensation en Ukraine. Le maire de Hloukhiv, une ville d’environ 30 000 habitants dans le nord-est du pays, ouvre debout la séance de son conseil municipal. Devant lui, deux élus, au lieu des 29 que compte l’assemblée. Michel Terestchenko dénonce un boycott organisé par la mafia locale, dont la corruption irriguerait tous les partis politiques. Il s’avoue impuissant à « casser le système » à Hloukhiv et démissionne le lendemain.

En fait d’abandon, il voit sa démission comme un moyen d’action. Afin de débloquer la situation au niveau local, il se projette à l’échelon national. Ce lundi 1er octobre, il s’est porté candidat à la présidence de la République, avec un mot d’ordre simple : « sauver l’Ukraine ». Le combat ultime de cet entrepreneur français, né en 1954 à Paris et naturalisé ukrainien en 2015. Plus qu’une aventure personnelle, c’est une croisade qui en dit long sur l’Ukraine d’hier et d’aujourd’hui.

Michel Terestchenko, maire de Hloukhiv, à Kiev le 24 septembre 2017. © Niels Ackermann / Lundi13 Michel Terestchenko, maire de Hloukhiv, à Kiev le 24 septembre 2017. © Niels Ackermann / Lundi13

Terestchenko, c’est d’abord un nom. À partir de la fin du XIXe siècle, cette famille d’entrepreneurs avait prospéré dans l’empire tsariste. Depuis leur base de Hloukhiv, les Terestchenko s’étaient étendus à Kiev, à 300 kilomètres à l’ouest. Industriels, propriétaires terriens, collectionneurs d’art et philanthropes, ils ont apposé leur marque, encore visible dans le centre de la capitale de l’Ukraine indépendante. La politique n’a jamais été trop loin non plus. En mai 1917, le grand-père de Michel, Mikhail Terestchenko, fut nommé ministre des finances et des affaires étrangères du gouvernement provisoire de Russie, avant d’être arrêté par les bolcheviques de Lénine à la suite de la révolution d’octobre. Mikhail parvint à s’évader. Il se réfugia en France avec une partie de sa famille et quelques possessions, dont un diamant bleu, vendu en 1984 pour 4,6 millions de dollars.

C’est donc dans le culte d’une saga familiale prestigieuse que Michel a grandi. Après des années de voyages, notamment dix ans aux États-Unis, il s’était lancé sur les traces de ses ancêtres. Le 17 septembre 2003 lui apparaît la dépouille de son arrière-arrière-grand-père Nikola dans le caveau Terestchenko à Hloukhiv, « entièrement conservée ». Il y voit un message. « J’ai compris que je devais rester en Ukraine, et faire quelque chose pour ce pays », se souvient Michel Terestchenko. Il s’installe, lance des affaires de miel, puis de lin, apprend le russe et l’ukrainien, et gagne la sympathie de l’opinion publique. Dans un restaurant du centre de Kiev, quelques jours avant sa démission de son poste de maire, l’homme est affable, sourire aux lèvres, sans un mot plus haut que l’autre. Il raconte l’histoire de sa famille avec la même placidité qu’il dénonce corruption et oligarchie. Pourtant, il s’en considère comme une victime directe, et en a gros sur le cœur.

En tant qu’entrepreneur, il a dû faire face à la corruption endémique qui pèse sur la plupart des investissements en Ukraine. C’est donc tout naturellement qu’il prend fait et cause pour les protestataires de la Révolution de la Dignité, en hiver 2013-14. Sur la place Maïdan à Kiev, il milite contre le régime policier d’alors et défend un État de droit transparent, comme des réformes en profondeur. Il y tisse des liens étroits avec des personnalités nationalistes, pour certaines radicales, et des militants qui s’engageront par la suite sur le front de l’Est contre les forces pro-russes et russes. Il acte son patriotisme en mars 2015, quand le président Petro Porochenko lui accorde la citoyenneté ukrainienne. En octobre 2015, il est élu maire de Hloukhiv à la surprise générale.

Selon le FMI, l’Ukraine est le plus pauvre pays d’Europe en termes de PIB par habitant, après la Moldavie. À son extrémité nord-est, à 15 kilomètres de la frontière russe, 80 % de la population de Hloukhiv vit d’aides et allocations, sous le seuil de pauvreté ukrainien. Ce qui en ferait « une des communes les plus pauvres d’Europe », selon le maire. Lors d’une visite en septembre 2016, Michel Terestchenko nous expliquait comment il entendait « rendre sa splendeur » à la ville de ses ancêtres. Rénover la cathédrale, le château d’eau – emblème de la ville –, rénover les infrastructures municipales, attirer des investisseurs, etc. Il ambitionnait de transformer le centre-ville en un parc à thèmes historique, afin que « les Ukrainiens redécouvrent leur passé » et se différencient de la Russie voisine.

Dans une rue de Hloukhiv. © Niels Ackermann / Lundi13 Dans une rue de Hloukhiv. © Niels Ackermann / Lundi13

Dans un premier temps, son plan fonctionne. L’équipe municipale assainit les finances publiques, dégage des excédents budgétaires et utilise ses faibles ressources pour améliorer l’isolation thermique des écoles et hôpitaux, ou encore pour refaire des trottoirs. « On n’a pas pu refaire les routes faute de moyens. Mais seuls 3 % des habitants ici ont une voiture, donc ils ont été très contents de pouvoir mieux marcher… », se félicitait Michel Terestchenko. « On veut y croire, lançait Lioudmila X, une habitante croisée dans la rue en septembre 2016. Michel a beaucoup d’idées, et il est efficace. » L’affection des habitants semblait sincère. Mais déjà en 2016, les limites de son action se faisaient sentir. « Il y a beaucoup de problématiques locales qu’il ignore, ou ne veut pas accepter… », poursuivait Lioudmila.

De fait, l’opposition des barons régionaux et des contrebandiers qui cherchent à préserver leurs trafics frontaliers est rude. Michel Terestchenko doit faire face à des voyous agressifs envoyés par ses opposants et à des campagnes de diffamation dans les médias. La voiture de son épouse ukrainienne Olena, elle-même ancienne conseillère municipale réformatrice à Kiev, est incendiée. La police et les procureurs se montrent soit impuissants, soit complaisants. Même « les services secrets russes se sentent à Hloukhiv comme chez eux », selon le maire, et lui compliquent la tâche. Il en vient à se brouiller avec les autorités régionales, perd sa majorité au conseil municipal et demande en vain sa dissolution auprès de la Verkhovna Rada (Parlement). S’il s’est retrouvé bloqué à Hloukhiv, ce serait parce que son protecteur à Kiev, le président Petro Porochenko, l’a trahi.

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