Du Venezuela au Yemen, les dix crises qui ébranlent le monde

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Afghanistan, Ukraine, Venezuela, Syrie, Cameroun... dix conflits ou zones d’instabilité persistent ou émergent sur une scène géopolitique où les coups de tête de Donald Trump bousculent des équilibres précaires et déroutent diplomates et militaires. Avec le Moyen-Orient, qui demeure explosif, l’Afrique est menacée par de nouvelles flambées de violence.

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Dans un monde exposé à l’aventurisme irrationnel de Donald Trump et aux incartades impunies d’un nombre croissant de dirigeants démagogues et autoritaires, une dizaine de conflits, au moins, doivent être suivis de près, en raison de leur bilan, déjà désastreux, et des risques de déstabilisation qu’ils présentent pour leur région ou pour la planète.

C’est la conviction de Rob Malley, ancien conseiller des présidents américains Clinton et Obama et aujourd’hui président de l’ONG International Crisis Group (ICG), dont la mission est de prévenir et contribuer à résoudre les conflits meurtriers grâce à une analyse de la situation sur le terrain et des recommandations. Dans un document qu’il vient de rendre public, Rob Malley dresse la liste des « Dix conflits à surveiller en 2019 » et examine leurs principales caractéristiques.

La présence dans cette liste de plusieurs conflits meurtriers en cours depuis des années – Yémen, Afghanistan, Syrie, Sud-Soudan, Ukraine – n’est pas une surprise. Mais on y trouve aussi d’autres crises, à bas bruit ou en devenir – Nigeria, Cameroun, Venezuela –, et deux situations de conflit ou d’instabilité – la tension Chine-États-Unis, avec ses manifestations en mer de Chine du Sud –, et le face-à-face au Moyen-Orient entre l’Arabie saoudite, les États-Unis et Israël d’une part, et l’Iran d’autre part. 

En revanche, on peut s’étonner de ne trouver dans cette liste ni la crise du Sahel, qui implique la France et touche à la fois la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad, ni la Somalie, ni la Libye, ni la République populaire du Congo où une récente élection présidentielle contestée s’est déroulée dans un contexte d’affrontements entre groupes armés et d’exactions dues aux militaires. On n’y trouve pas mention non plus de la Birmanie, où le nettoyage ethnique entrepris depuis 2017 par l’armée avec l’aval, voire le soutien, d’Aung San Suu Kyi, contre la minorité ethnique musulmane des Rohingyas, a provoqué la fuite de plus de 720 000 personnes vers le Bangladesh voisin où ils ne sont pas toujours les bienvenus, ce qui nourrit les tensions régionales. 

On n’y trouve pas, enfin, la Palestine, où se poursuivent l’occupation et la colonisation israéliennes sur fond de rivalité Hamas-Fatah, tandis que le gouvernement de Benjamin Netanyahou continue de détruire impunément toutes les possibilités de parvenir à une paix fondée sur la coexistence de l’État juif et d’un État palestinien. Et cela alors que le premier ministre israélien, fort du soutien aveugle de Trump, compte sur les élections législatives d’avril pour éclipser les accusations de corruption qui pèsent sur lui.

Dans ce nouveau déséquilibre mondial « de moins en moins régulé par le droit », où le « multilatéralisme et ses contraintes » sont largement contestés et défiés, les initiatives solitaires, irréfléchies et souvent imprévisibles du président américain ont, selon Rob Malley, clairement contribué à compliquer un peu plus deux conflits – Afghanistan et Syrie – qui n’en avaient pas besoin.

Les dix crises à surveiller en 2019. © Mediapart

En Afghanistan, où un dialogue s’amorçait entre les talibans, maîtres désormais de la moitié du pays, et les États-Unis qui déploient encore 14 000 soldats, l’annonce par Donald Trump, quelques jours avant Noël, d’un prochain retrait de la moitié de la force expéditionnaire américaine a vivement inquiété les voisins – Iran, Pakistan, Russie, Chine – et indigné le président afghan Ashraf Ghani, qui s’estime « trahi » par son allié et protecteur, sans assouplir la position des talibans, qui se comportent comme s’ils venaient de remporter une victoire diplomatique. 

Adeptes de la doctrine des deux fers au feu, c’est-à-dire de la violence alternant avec le dialogue, les talibans viennent d’annoncer leur retour à la table des négociations, quelques heures après avoir revendiqué une attaque contre une base de l’armée afghane qui a fait plus de 80 morts. Ce qui ne simplifie pas la tâche de l’émissaire de paix américain, pris de court dans cette affaire par son propre président. « Les festivités qui avaient accueilli le cessez-le-feu en juin révélaient l’ampleur du soutien pour la paix et des signes multiples confirment que les principaux protagonistes sont ouverts à un règlement, constate Rob Malley. Mais c’est depuis toujours un pari risqué. Et la décision de Trump n’a fait qu’aggraver les risques ». 

En Syrie, où le régime de Bachar al-Assad, avec l’aide de ses alliés russes et iraniens, est en train de gagner sur le terrain la guerre contre l’opposition, tandis que le combat de la coalition internationale contre les djihadistes du groupe État islamique (Daech), qui a perdu la moitié de ses effectifs et la quasi-totalité de ses positions, approche de son terme, l’annonce par Trump, le 19 décembre, du prochain retrait des 2 000 militaires américains déployés en Syrie a bouleversé le fragile équilibre du conflit. Et gravement augmenté le risque d’une confrontation impliquant la Turquie, ses alliés syriens, les Kurdes de Syrie, le régime de Damas et ses alliés. 

Confrontation qui offrirait à Daech une chance de survie en alimentant le chaos sur lequel il se développe. Et qui pourrait, selon le politologue Ziad Majed, professeur à l’Université américaine de Paris, être exploitée par Moscou pour permettre la reprise de contrôle du nord du pays par son allié de Damas. Situation confuse que pourraient exploiter aussi l’Arabie saoudite, qui entend contenir la présence d’Ankara en Syrie, et Israël, qui poursuit, sans opposition crédible, ses raids aériens contre les cibles iraniennes et les forces du Hezbollah en Syrie. Avec l’objectif d’interdire l’installation d’une présence miliaire iranienne durable à sa frontière nord.

Troisième conflit en cours « à surveiller », selon Malley, le Yémen – en particulier le port d’Al-Hodeïda, sur la mer Rouge, théâtre depuis juin 2018 de combats meurtriers – connaît depuis un peu plus d’un mois une trêve fragile mais réelle. Entre les rebelles houthis, qui s’étaient soulevés en 2014 pour dénoncer la marginalisation dont ils s’estimaient victimes, et le gouvernement de Sanaa, un cessez-le-feu a été signé à Stockholm le 13 décembre et, malgré quelques bavures, l’accord semble tenir. Un échange de prisonniers portant sur 15 000 personnes est même en discussion à Amman.

Ravageant l’un des États les plus pauvres de la planète, ce conflit, qui a fait près de 10 000 morts, a plongé ce pays de 26 millions d’habitants dans une crise alimentaire majeure : 20 millions de personnes reçoivent l’aide humanitaire de l’ONU. La question est maintenant de savoir si les belligérants respecteront l’accord. Et surtout, si les alliés et « protecteurs » du gouvernement yéménite, c’est-à-dire l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, entrés en guerre en 2015 contre la rébellion houthie qu’ils accusent d’être soutenue par l’Iran, accepteront une paix négociée. 

Armés et aidés par les États-Unis et d’autres pays occidentaux, dont la France, Riyad et Abou Dabi, qui ont multiplié les frappes contre les civils pendant leurs opérations, semblent penser que le temps joue en leur faveur et qu’une victoire militaire est possible, ce dont une paix négociée les priverait. Et les Houthis peuvent nourrir la même ambition. Selon Rob Malley, « seules des pressions de l’Europe, d’Oman, de l’Iran sur les Houthis ; des États-Unis sur l’Arabie saoudite et les Émirats ; de ces deux pays sur le gouvernement yéménite et du Congrès sur l’administration américaine sont en mesure d’éviter le pire ».

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Le texte intégral, en anglais, du document de Rob Malley a été publié par Foreign Policy. Il est disponible sur le site d’International Crisis Group.