A Idlib en Syrie, l’agonie et le cynisme

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Les bombardements de la dernière poche insoumise par Damas et Moscou poussent la population vers la frontière turque en prévision d’une offensive terrestre. Ankara pourrait limiter son soutien aux rebelles en échange d’un blanc-seing du régime syrien pour attaquer les Kurdes.

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Même si Damas ne l’a pas formellement annoncée, l’offensive du régime syrien, appuyée par l’aviation russe, contre la province d’Idlib, dernière grande enclave insoumise dans le nord-ouest de la Syrie, a largement commencé, mettant un terme définitif à la trêve négociée en septembre 2017 entre Ankara, parrain des groupes rebelles, et Moscou, principal soutien de Bachar al-Assad.

On le voit avec le pilonnage quasi quotidien par l’aviation et l’artillerie lourde auquel se livrent Damas et son allié russe sur la province et les zones adjacentes dans les régions voisines d’Alep, de Hama et de Lattaquié.

En trois mois, au moins 740 civils ont trouvé la mort et des milliers d’autres été blessés, selon un récent bilan de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). « Les bombardements se concentrent sur les souks, les habitations, les cliniques et les centres de la défense civile », a ajouté l’ONG, ce qui a toujours été la stratégie du régime depuis le début de la guerre civile.

Au moins 180 enfants ont déjà été tués, selon les ONG Save the Children et Hurras Network, dont 33 enfants depuis le 24 juin – contre 31 enfants tués au cours de l’année 2018. 

Les décombres d’une habitation d'Idlib à la suite d’un bombardement de l'armée syrienne, le 16 juillet. © White Helmets Les décombres d’une habitation d'Idlib à la suite d’un bombardement de l'armée syrienne, le 16 juillet. © White Helmets

Pourtant, jamais il n’y a eu autant d’indifférence envers le sort de la population – trois millions de personnes environ vivent dans la province d’Idlib, dont 400 000 déplacés – sur le plan international depuis le début de la guerre civile syrienne, en 2011. Ce qu’a déploré amèrement Michelle Bachelet, la haute-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, pour qui « ces frappes aériennes qui tuent et mutilent un nombre considérable de civils plusieurs fois par semaine » ne semblent valoir qu’« un simple haussement d’épaules général »

« Pour Damas, ces frappes sans répit servent d’abord à terroriser les civils pour les séparer des rebelles, notamment dans le sud d’Idlib, et les pousser à gagner le nord de l’enclave, relève le géographe et spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche, interrogé par Mediapart. Ensuite, elles visent à montrer à la population que la province n’est plus un sanctuaire et à empêcher les rebelles de se présenter comme une alternative au régime d’Assad. »

« Pour le moment, ajoute-t-il, l’armée syrienne se contente de grignoter du terrain. Elle a commencé à encercler le sud de l’enclave qui pourrait tomber d’ici six mois. Mais elle ne veut pas encore se lancer dans une grande offensive terrestre. Elle attend l’hiver, notamment parce que la vie des déplacés devient alors encore plus difficile. »

Du côté rebelle, c’est la formation islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC, ancien Front Al-Nosra et ex-branche d’Al-Qaïda en Syrie) qui constitue l’essentiel des forces armées depuis qu’elle a complètement éliminé, en janvier 2019, les groupes pro-turcs. À présent, HTC contrôle environ 80 % du territoire et 90 % de sa population, dont la capitale Idlib. Selon diverses estimations, elle est forte de 15 000 et 30 000 combattants.

À ses côtés combattent deux groupes djihadistes totalement fanatisés, Hourras ad-Din et le Mouvement islamique du Turkestan (MIT). L’un et l’autre sont demeurés fidèles à Al-Qaïda et comptent environ 3 000 combattants prêts au sacrifice. « Leur efficacité est telle qu’ils sont, pour le camp rebelle, l’équivalent de petites bombes atomiques », indique Fabrice Balanche.

Lors des combats d’Alep, le MIT, qui rassemble les combattants ouïghours, avait été le seul groupe rebelle à réussir à briser un temps le siège pour permettre l’approvisionnement de la ville en envoyant une cinquantaine d’enfants se faire exploser sur les barrages de l’armée syrienne. La bataille pour Idlib s’annonce donc terrible.

Le contrôle du nord-ouest de la Syrie. © Reuters Le contrôle du nord-ouest de la Syrie. © Reuters

Mais si le sort de trois millions de personnes ne vaut qu’un « haussement d’épaules général », l’avenir de la province fait a contrario l’objet d’une intense partie de poker menteur où s’affrontent notamment Damas, Moscou, Ankara et Washington et où se greffent des questions d’armement stratégique entre Turcs et Américains.

Pour le régime syrien, reprendre la province d’Idlib est une priorité absolue. Parce qu’elle est située au milieu de l’axe qui réunit Lattaquié et le cœur du pays alaouite à Damas. Et parce que la région rebelle jouxte Alep, ce qui rend tout retour à la normalité difficile dans cette grande ville du nord de la Syrie et l’empêche de reconstituer ses réseaux économiques et politiques. Vaincre à Idlib permettrait aussi à Bachar al-Assad de parachever sa victoire.

Moscou – on le voit avec la multiplication des raids aériens russes – joue un rôle de boutefeu. Car tant que la province d’Idlib ne sera pas reconquise, il n’est pas question d’envisager une reconstruction de la Syrie, ce pour quoi le Kremlin milite dans les instances internationales.

Sans compter que la poche rebelle n’est pas éloignée des installations militaires permanentes russes dans le Nord-Ouest syrien, en particulier la base navale de Tartous et celle aérienne de Hmeimim, près de Lattaquié.

Pour Ankara, le « parrain » de l’enclave rebelle à travers notamment une douzaine de postes de contrôle établis par l’armée turque, toute offensive terrestre syrienne aura pour conséquence un nouvel exode massif de Syriens – les estimations vont de 500 000 à un million. D’où une nouvelle catastrophe annoncée, les ONG parlant déjà de « bombe à retardement humanitaire ». Ces nouveaux arrivants rejoindraient les 3,6 millions de réfugiés syriens (chiffre officiel) déjà présents en Turquie.

Mais Ankara n’est pas seulement obsédé par l’arrivée de ces futurs réfugiés. La priorité absolue de Recep Tayyip Erdogan demeure la question kurde, en particulier les milices kurdes syriennes YPG (unités de protection du peuple) dans lesquelles il voit le prolongement du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan), qui conduit une insurrection dans le sud-est de la Turquie depuis 1984.

Le président turc semble donc prêt à lâcher Idlib et à troquer le sort de trois millions de personnes contre la permission que lui donnerait le régime syrien de lancer une nouvelle offensive contre les réduits kurdes à l’est de l’Euphrate, en particulier dans la région de Tell Al-Abyad. Cette attaque lui permettrait de couper toute continuité territoriale entre les enclaves kurdes de Kobané et de la Jaziré, ce qui affaiblirait les YPG. Des négociations entre la Turquie et la Syrie sont d’ailleurs en cours à ce sujet.

Une des principales questions débattues porte évidemment sur l’afflux des réfugiés d’Idlib en Turquie lorsque l’offensive terrestre interviendra. Ankara compte bien leur fermer au nez les portes de sa frontière et les confiner dans une zone tampon d’une largeur de 20 à 50 km. Moscou pousse d’ailleurs le président syrien à accepter un tel marchandage.

Ce cynique donnant-donnant a des précédents. En janvier 2018, l’armée turque avait pu se lancer à la conquête du « canton » kurde d’Afrin sans véritable réaction de Bachar al-Assad dont l’armée, en échange, avait pu dégager à l’automne, l’autoroute Hama-Alep sur une vingtaine de kilomètres en direction d’Idlib, sans que les rebelles de l’Armée syrienne libre sous le contrôle d’Ankara ne s’y opposent.

Du côté américain, on observe deux politiques. Celle, brouillonne, de Donald Trump, soucieux pour des raisons électorales de retirer les dernières forces spéciales américaines du nord-est de la Syrie et de tirer un trait sur ce pays, et celle de ses généraux qui, à l’inverse, s’efforcent de maintenir leur alliance avec les milices kurdes tout en essayant de ne pas rompre avec Ankara, partenaire majeur au sein de l’Otan. 

« En privé, les militaires américains reconnaissent que Bachar al-Assad a gagné la guerre, souligne un diplomate français. Mais ils ne veulent pas pour autant qu’il apparaisse comme le grand vainqueur du conflit. Aussi, ils entendent bien lui créer des difficultés, notamment à Idlib, ce qui ne manquerait pas d’affecter aussi ses alliés russes et iraniens. » 

Mais l’équation, là encore, n’est pas simple. Comment aider les rebelles d’Idlib alors qu’ils professent une idéologie peu ou prou djihadiste ? D’où cette idée confiée en juin par le sous-secrétaire d’État américain Joel Rayburn, chargé aussi du dossier syrien, à des diplomates européens en visite à Washington : « Nous avons proposé aux Turcs de les soutenir à Idlib à la condition que Hayat Tahrir al-Cham se sépare de ses djihadistes les plus radicaux, soit environ 10 % de ses effectifs. »

« Ce n’est pas du tout réalisable, réagit Fabrice Balanche. Si Abou Mohammed al-Joulani [le fondateur et chef du HTC, désigné comme « terroriste mondial » en mai 2013 par les États-Unis – ndlr] acceptait de se séparer d’eux, il perdrait ses meilleurs combattants. Sans parler du risque de se faire assassiner. »

S’ajoute que la relation turco-américaine ne cesse de se dégrader, la Turquie appréciant de moins en moins la proximité des États-Unis avec les YPG et Washington celle d’Ankara avec Moscou.

Le 9 août 2016, un tournant stratégique semble s’être produit lors du sommet de Saint-Pétersbourg, qui a vu Erdogan sceller une alliance avec Vladimir Poutine. La récente décision des États-Unis d’exclure Ankara de son programme de développement de l’avion multirôle de cinquième génération F-35 confirme cette dégradation.

Elle fait suite à l’achat par la Turquie, à la surprise générale des pays de l’Otan, du système de défense antiaérien S-400 russe – elle a reçu sa première livraison de missiles le 12 juillet. « Le F-35 ne peut pas coexister avec une plateforme de collecte de renseignements russe qui va être utilisée pour percer ses capacités de pointe », a justifié la Maison Blanche dans un communiqué.

À Ankara, la colère est désormais grande contre l’allié ou l’ex-allié américain, d’autant plus que l’armée de l’air turque avait déjà passé commande d’une centaine de F-35. Ce refus américain pourrait précipiter la décision turque d’attaquer dans le Nord-Est syrien les alliés kurdes de Washington.

« Si Ankara est ainsi sanctionné, on peut craindre qu’Erdogan ne passe à l’action. D’autant plus qu’il a fait le même calcul que les Iraniens. Ils savent que Trump est déjà en campagne électorale et qu’il est dès lors faible. Après, il risque d’être réélu, et dès lors fort. C’est donc maintenant qu’il lui faut passer à l’attaque », souligne encore Fabrice Balanche.

Pendant ces tergiversations, qui font de la Syrie la variable d’ajustement des intérêts stratégiques de Moscou, Ankara et Washington, l’agonie de la population d’Idlib continue. Alors que la chaleur de l’été est accablante, les installations de distribution d’eau potable sont à présent visées. Selon l’Unicef, huit d’entre elles ont d’ores et déjà été détruites, dont trois bénéficiant du soutien de cette organisation, privant quelque 250 000 personnes d’eau.

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