Après la mort de Karimov, quel avenir pour l'Ouzbékistan?

Par

Islam Karimov, président de l'Ouzbékistan depuis 25 ans, est mort. Sa succession s'organise actuellement entre les portes closes du gouvernement, dans un pays verrouillé depuis longtemps aux regards extérieurs. Entretien avec Sébastien Peyrouse, spécialiste de l'Asie centrale, sur le devenir du pays et son état économique et politique.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Islam Karimov, au pouvoir depuis 1989, est mort, vraisemblablement d'une hémorragie cérébrale, même si les autorités ouzbèkes, cocasserie encore toute soviétique, n’ont pas encore confirmé officiellement son décès. La disparition de l’autoritaire président est un événement, dans une région où l’alternance politique est quasiment réduite à néant, hormis dans le turbulent Kirghizistan voisin.

Passé du costume de premier secrétaire du parti communiste à président en 1991 à la chute de l’URSS, Islam Karimov était à la tête d’un pays ultra verrouillé par ses soins. « Liberté de la presse réduite à néant, un nombre d’opposants emprisonnés impressionnant, des accusations de torture, usage de la force contre sa population », énumère le chercheur Samuel Carcanague, chercheur à l’Iris et spécialiste de l’Asie centrale, pour décrire le régime (lire ici son analyse la plus récente). « Même si le scénario d’un soulèvement est très peu probable », estime le chercheur, la période qui s’ouvre est fragile pour le pays, dont les nombreuses richesses sont aux mains d’une oligarchie politique liée aux services de sécurité, et qui se trouve dans une zone d’influence russe, à proximité des poudrières afghane et pakistanaise.

La piste familiale ayant été écartée pour sa succession (l’une de ses filles, Gulnara Karimova, a été un temps pressentie, mais est aujourd’hui sous résidence surveillée, pour cause de malversations financières), on ne sait pas encore qui remplacera Islam Karimov. Sébastien Peyrouse, chercheur au sein de l’institut d’études européennes, russes et eurasiennes à l’université de Washington DC, autre spécialiste français de l’Asie centrale, retrace pour Mediapart les principaux enjeux pour l’Ouzbékistan et l’équilibre régional.

Islam Karimov © Reuters Islam Karimov © Reuters

Vu le climat politique plutôt verrouillé, et ce depuis un certain temps, de l’Asie centrale, est-ce que la mort d’Islam Karimov est un événement important pour la région ?

Quand un homme qui a dirigé le pays depuis si longtemps disparaît, on se demande forcément ce qu’il va se passer. En Ouzbékistan, mais pas seulement. Noursoultan Nazarbaïev, au Kazakhstan, est un peu dans la même situation : c’est un président vieillissant, qui n’est pas pressé de quitter le pouvoir, et qui laisse planer le doute sur sa succession… Après, même s’il est un peu tôt pour le dire, je ne suis pas sûr que cela change beaucoup de choses, ni pour le système politique ouzbek, ni en termes de relations étrangères. Quand Saparmyrat Nyyazov est mort au Turkménistan, Gourbangouly Berdymoukhamedov s’est contenté finalement de changements surtout cosmétiques. On est quasiment dans la même situation. J’ai l’impression que tout est en train de se régler derrière des portes closes, dans l’attente des funérailles prévues pour ce week-end. On règle les petites affaires, on se partage le pouvoir.

Justement, qui émerge parmi les successeurs potentiels ?

Le mieux placé est le premier ministre Shavkat Mirziyoyev, qui est également un personnage extrêmement autoritaire. C’est un peu un clone de Karimov de ce point de vue. D’autres noms sont aussi sur la table, comme le ministre des finances Rustam Azimov ou le chef du SNB (les services de sécurité) Rustam Inoyatov. Tous les trois ont d’énormes intérêts financiers dans les entreprises étatiques notamment. L’Ouzbékistan est un pays où le milieu politique ainsi que les « services » sont extrêmement impliqués dans les intérêts économiques. S’ils ne s’entendent pas, le conflit risque de leur faire tout perdre. C’est pour cette raison que les tractations doivent aller bon train pour se partager le pouvoir et préserver ainsi les intérêts financiers de chacun.

Il n’y a plus, en Ouzbékistan, d’opposition à proprement parler ?

Il est vrai qu’Islam Karimov a réussi à maintenir une certaine stabilité mais depuis quelques années, on sent quand même un grognement dans les administrations locales, et surtout depuis la crise financière de 2008. Les difficultés économiques ont largement chamboulé le système que Karimov a bâti en redistribuant une partie de la manne aux gouverneurs, qui maintenaient eux-mêmes la pression sur les subalternes. Ces échelons intermédiaires ont eu de plus en plus de mal à contrôler la population, qui gronde désormais. Il faut s’imaginer que l’Ouzbékistan, riche en gaz, n’arrive plus à alimenter sa population entière en énergie, notamment à Samarcande, ou que la sécurité alimentaire n’est plus assurée dans certaines parties du pays. Ces difficultés contribuent à accroître le ressentiment de la population.

Ces difficultés vont également peser sur le successeur potentiel, qui n’aura pas pour lui le charisme et la légitimité d’Islam Karimov, fussent-ils assis sur la propagande…

C’est un vrai risque pour le suivant, qui va devoir asseoir son autorité partout, dans un pays où la situation sociale est de plus en plus critique.

Que dire dans ce contexte de la menace islamiste en Ouzbékistan, l’un des épouvantails régulièrement agités par Islam Karimov pour faire taire ses opposants ? On parle, par ailleurs, de plus en plus de nombreux combattants kirghiz, ouzbeks, kazakhs ou turkmènes au sein de l’État islamique (EI)… 

On a beaucoup dit que le président ouzbek jouait de ça, mais la radicalisation en Asie centrale n’est pas un mythe, elle est réelle et s’appuie sur différents facteurs. Il n’y aura certainement pas de coup d’État islamique, mais il est vrai que de plus en plus de gens considèrent que compte tenu de la corruption, et des conditions de vie, l’islam est une solution. On en appelle à la justice de Dieu… Pour moi, la question de la radicalisation islamique en Asie centrale est une vraie question, qui n’est d’ailleurs pas spécifique à l’Ouzbékistan. Le ressentiment croissant de la population à l’égard du régime s’ajoute au fait que ce dernier a largement étranglé la pratique religieuse, dans un pays à très large majorité musulmane et de culture musulmane. Karimov a tellement contrôlé la pratique qu’une partie de ceux qui allaient à la mosquée se sont carrément retrouvés en prison ! Donc la crise sociale, la corruption, ainsi qu’une pratique religieuse malmenée, tout ceci pousse une partie de la population plus facilement dans les bras de l’islamisme. Mais cela reste une petite minorité, quand une immense partie de la population continue de considérer que la séparation de l’État et de la religion est une bonne chose et se dit effarée des horreurs commises notamment par l’État islamique. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Sébastien Peyrouse vivant et travaillant aux Etats-Unis, cet entretien a été réalisé au téléphone, peu de temps après la confirmation par plusieurs sources diplomatiques de la mort d'Islam Karimov.