La Grèce est à vendre, à la découpe

Trente-trois entreprises ou lots fonciers sont à vendre, en entier ou en partie, d'ici à 2015. Certaines entreprises sont rentables mais sont vendues au rabais. Les fonds d'investissements, des groupes chinois et qataris sont sur les rangs. Derrière le besoin de liquidités, sévit la même logique ultralibérale que pour la Russie ou la Pologne des années 1990. Correspondance à Athènes.

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Correspondance à Athènes

Une carte déployée sous les yeux, Fereniki Vatavali décrit les 600 hectares à vendre d'Elliniko : un espace deux fois supérieur à Central Park, situé dans le sud de la métropole d'Athènes, qui recouvre l'ancien aéroport et une grande partie des installations olympiques de 2004. La jeune femme est urbaniste à la mairie d'Elliniko. Elle énumère tout ce que l'on trouve sur le site : les locaux de la municipalité, un hôpital, des écoles, différentes fédérations sportives... et un vaste parc très apprécié par les familles et les sportifs qui viennent s'y entraîner. « Dans le cahier des charges de cette privatisation, rien n'est prévu pour la relocalisation de tous ces services. La question est de savoir si cette vente ne va pas coûter plus que ce qu'elle va rapporter ! » dit-elle.

L'urbaniste pointe par ailleurs les travaux d'aménagement qui resteront à la charge de l'État : réseaux d'eau et d'électricité, et probable aménagement d'une autoroute pour relier le site au nouvel aéroport. L'investisseur, lui, pourra aménager l'espace à sa guise ; sont prévus des immeubles de grand standing, des centres commerciaux, des bureaux... sans compter les 3,5 kilomètres de front de mer qui pourraient accueillir des infrastructures touristiques de luxe. Un tiers de l'ensemble doit être converti en espace vert. « Mais cela ne veut pas dire un parc accessible à tous : cela peut devenir un Disneyland ! » peste Fereniki Vatavali.

La vente de ce vaste terrain vient d'entrer dans sa deuxième phase : quatre candidats ont été pré-sélectionnés au terme d'un appel d'offres qui avait vu se présenter neuf investisseurs. Les derniers en lice sont le groupe indien Elbit Cochin Island, le qatari Diar Real Estate, le britannique London and Regional Properties, ainsi qu'une société grecque, Lamda Development.

Cette dernière vient d'ailleurs de décrocher un autre marché dans le cadre du programme de privatisations engagé par l'État grec : pour 81 millions d'euros, elle a obtenu la concession de 90 ans sur le centre commercial Golden Hall – l'ancien centre de presse des Jeux Olympiques de 2004, situé dans la banlieue nord d'Athènes. Lamda Development est l'un des plus gros groupes de construction de Grèce et d'Europe du Sud-Est. Il participe également à la compétition pour l'exploitation touristique de la côte Afantou sur l'île de Rhodes – autre bien dont la procédure de vente a commencé et où l'on retrouve aussi London and Regional Properties.

Ainsi va la Grèce. Au total, trente-trois entreprises ou lots fonciers sont à vendre d'ici à 2015, sous la forme d'une cession complète ou d'une prise de participation : la compagnie de distribution d'eau d'Athènes, celle de Thessalonique, l'exploitation des chemins de fer, les aéroports régionaux, les compagnies de gaz et d'électricité, des sites fonciers, de nombreux bâtiments ministériels... La liste devrait continuer de s'allonger, le but étant « de transformer complètement l'économie grecque », nous explique-t-on à l'Agence grecque des privatisations qui a été mise sur pied en juillet 2011. C'est à elle de réaliser ce vaste programme de privatisations, le Taiped : « Peu importe, en fait, les sommes que l'on va tirer de ces ventes. Il ne s'agit pas tant de collecter de l'argent que de libéraliser l'économie. »

Au Taiped, on parle de la Grèce comme du pays « le plus soviétisé au monde », et la notion d'entreprise publique apparaît comme quelque chose de tout simplement « démodé ». L'important est de s'en débarrasser, quel qu'en soit le prix... D'ailleurs, il est peu probable que l'objectif des 19 milliards d'euros de recettes d'ici à 2015 soit atteint. Déjà, l'objectif de 50 milliards, annoncé par la Troïka en février 2011, a très vite été abandonné. C'était une annonce politique, calculée en fonction de la dette à combler, et non sur la base de ce que l'État grec pouvait effectivement vendre.

Même lorsque l'objectif a été ramené à 19 milliards, l'une des personnes alors au cœur du dossier, que nous avons rencontrée, continuait de penser que le montant ciblé restait « complètement irréaliste ». De fait, les 3 premiers milliards que l'État devait toucher sur ses ventes en 2012 ne seront jamais atteints : seule une deuxième transaction doit être conclue d'ici à la fin de l'année – la vente de 33 % d'OPAP, société de paris sportifs, dont le processus a été officiellement lancé la semaine dernière.

Entreprises rentables

« L'ensemble de ces ventes rapportera, au mieux, 5 à 6 milliards d'euros », estime pour sa part Yorgos Stathakis, député en charge du dossier privatisations au sein de la gauche radicale Syriza, le principal parti d'opposition. Il relève que « toutes les entreprises à vendre, à l'exception de la compagnie des chemins de fer (OSE), sont rentables, et elles risquent d'être vendues à un prix bien inférieure à leur valeur réelle, comme ce fut le cas récemment dans le rachat de la Banque agricole de Grèce, qui a été vendue pour une bouchée de pain à la Banque du Pirée ».

La société OPAP a par exemple dégagé 126,1 millions d'euros de bénéfice net au premier semestre 2012. « En trois ans, le repreneur aura déjà amorti son achat, analyse l'économiste Maria Karamessini. Et l'État, lui, ne disposera plus de cette manne qui aurait pu contribuer, petit à petit, à combler la dette. Certes, les paris sportifs ne font pas partie de ces biens d'utilité sociale comme l'eau ou l'électricité. Mais si c'est un secteur rentable, pourquoi s'en séparer ? »

Rien ne garantit par ailleurs que la gestion privée sera meilleure que la gestion publique. Maria Karamessini : « Certes, de nombreux secteurs en Grèce sont restés dans le giron de l'État, plus qu'ailleurs en Europe. Mais cela ne veut pas dire que c'était une économie étatique. Au contraire : les entreprises publiques étaient approvisionnées par le secteur privé, qui était, lui aussi, partie prenante du système clientéliste caractéristique de l'État grec. De plus, le but du secteur privé n'est pas de maximiser le bien-être social, mais bien de maximiser le profit. »

La compagnie d'eau EYDAP, sur la liste des entreprises à vendre, est elle aussi bénéficiaire : elle a réalisé 12,18 millions d'euros de bénéfice net au premier semestre 2012 – un résultat en hausse de 53 % par rapport au premier semestre 2011. C'est un monopole avec une clientèle assurée de 4,5 millions de consommateurs (tout le bassin de l'Attique, la région d'Athènes). Certes, elle est endettée à hauteur de 190 millions d'euros auprès des banques, mais l’État et les collectivités locales lui doivent, respectivement, 540 et 240 millions d'euros... Quid de ces créances si l'entreprise est vendue ? Seront-elles transférées sur le compte du nouveau propriétaire ? Auquel cas l'affaire pourrait s'avérer particulièrement intéressante...

Pour parer à l'incapacité de l'État d'honorer ses dettes, le PDG d'EYDAP a même proposé, plutôt que de vendre l'entreprise avec ses créances, de la vendre avec une exemption fiscale pendant sept ou huit ans. L'Agence des privatisations n'a pas encore tranché, l'appel d'offres est toujours dans les tiroirs. Mais une chose est certaine : l'entreprise est sous-cotée. Sa valeur boursière actuelle n'atteint pas les 500 millions d'euros. « Elle en vaut en réalité au moins deux fois plus », lâche un proche du dossier.

Le contexte de récession actuel tire les prix vers le bas, et l'incertitude qui plane sur l'avenir de la Grèce et plus généralement sur l'avenir de la zone euro n'est pas favorable aux investissements. Et si peu de monde se bouscule au portillon, les enchères ne vont pas monter bien haut. Ioannis Pyrgiotis, secrétaire général des Infrastructures et investissements touristiques, et, à ce titre, en charge du dossier des anciennes installations olympiques, l'avoue à demi-mots : « La situation économique du pays est effectivement un problème. C'est un véritable challenge de faire venir une demande externe pour développer le site d'Elleniko. »

De fait, on a du mal à imaginer une clientèle grecque pour ce futur espace de prestige, tout comme pour la côte d'Afantou à Rhodes ou celle de Kassiopi à Corfou, également sur la liste des prochaines ventes : le tourisme interne est en chute libre depuis deux ans, et la Grèce est déjà largement dotée en termes d'infrastructures touristiques...

Les entreprises chinoises et qataries sur les rangs

Qui va profiter, en définitive, de ces ventes à marche forcée ? Les entreprises chinoises et qataries, notamment, manifestent un intérêt pour investir dans le pays – les premières sont particulièrement intéressées par le secteur des transports. Rappelons que le géant maritime chinois Cosco a fait l'acquisition en 2008 d'une concession de trente-cinq ans sur la moitié du port du Pirée, et que la Grèce constitue pour ce type de distributeur une porte d'entrée vers le marché des Balkans.

Pour d'autres, le rachat des biens publics est une spécialité. Le fonds d'investissement new-yorkais NCH Capital Inc., l'un des premiers à investir en Russie et en Europe de l'Est après l'effondrement du bloc soviétique, est déjà assuré de remporter au moins un marché : deux de ses filiales, NCH Balkan Fund et NCH New Europe Property Fund II, se disputent l'attribution finale de la côte de Kassiopi, à Corfou, tandis que le fonds d'investissement participe également à la dernière phase de la compétition pour l'exploitation de la côte d'Afantou à Rhodes.

Les Français, en revanche, sont en retrait – même si des propositions sont à attendre du côté de Veolia et Suez pour le rachat des compagnies d'eau, la seconde possédant déjà 5 % d'EYATΗ, la compagnie d'eau de Thessalonique. Quant au rachat de la compagnie de gaz DEPA, quatorze entreprises ont pour l'instant été pré-sélectionnées, parmi lesquelles deux groupes russes, un azéri, une firme israélienne, deux espagnoles, deux italiennes... 

« Les investisseurs viennent des quatre coins du monde », nous confirme-t-on au Fonds de privatisation. Avec une réorientation toutefois : Moyen-Orient et Asie, autrefois complètement absents des investissements étrangers en Grèce, cherchent désormais à se faire une place – jusque-là les investisseurs traditionnels étaient surtout allemands et français.

Tout ce processus a un coût. Le Taiped, société anonyme créée sur la base de fonds publics, a été doté au départ d'un capital de 30 millions d'euros. Une équipe de trente-trois personnes travaille à plein temps, et sur chaque projet sont sollicités des conseillers externes pour les aspects financier, juridique et technique.

Les plus grandes banques d'investissement du monde travaillent ainsi pour les projets du Taiped : Rothschild, UBS, Crédit suisse, Deutsche Bank, BNP Paribas, Lazard, HSBC, Crédit agricole... Parmi les conseillers juridiques, on trouve de grands cabinets internationaux comme Ernst and Young, Baker & McKenzie ou encore Clifford Chance, ainsi que de gros cabinets grecs comme Karatzas and Partners ou Koutalides. 

Au total, 6,9 millions d'euros d'honoraires ont été dépensés par l'agence pendant son premier semestre de fonctionnement. Le gouvernement grec a en outre dépensé 5,5 millions d'euros en conseillers en privatisation depuis juin 2010. L'on sait par ailleurs que Georges Papandréou, en tant que premier ministre, avait sollicité l'expertise d'économistes et de financiers de renom (Joseph Stiglitz, Matthieu Pigasse, Jeffrey Sachs notamment, d'après la presse grecque). Officiellement, près d'un million d'euros ont été dépensés pour les conseillers du gouvernement Papandréou (octobre 2009-novembre 2011). 

« Mais cette somme ne prend pas en compte les conseillers étrangers ; nous pensons que les rémunérations de ces derniers sont enregistrées sous une ligne budgétaire qui reste confidentielle, estime le député de Syriza, Athanasios Athanasiou, qui a posé une question en ce sens au gouvernement pendant une session parlementaire au cours de l'été. Nous ne demandons pas seulement une réponse sur le montant de ces dépenses, nous voulons aussi savoir ce qu'ont dit ces conseillers, et pourquoi ils n'ont pas été suivis. Car vraisemblablement certains ont déconseillé à Papandréou de s'engager dans le tout-austérité... »

D'autres dépenses s'ajoutent à ce montant avancé. Le mois dernier, un député de la droite de Nouvelle Démocratie estimait en commission des affaires économiques de l'Assemblée que le salaire annuel du président du HFSF, le Fonds grec de stabilité financière, atteignait 294 000 euros. Si le montant exact est impossible à vérifier, reste que le HFSF, comme le Taiped, est une société anonyme créée avec des fonds publics : chargé de la recapitalisation des banques grecques, le Fonds a été doté d'un capital de départ de 1,5 milliard d'euros. Il a ensuite touché, dans le cadre des prêts européens, 25 milliards d'euros qu'il est chargé de reverser aux banques grecques en manque de liquidités, avant un prochain versement de 25 milliards d'euros attendu pour la fin novembre. Ce sera ensuite à la charge de l’État grec de rembourser ce capital.

Faut-il le rappeler ? Dans le même temps, les contribuables grecs ont vu leur pouvoir d'achat s'effondrer. Sous le coup des mesures d'austérité, les salaires de la fonction publique ont baissé de 40 % en moyenne et ceux des entreprises publiques de 35 % (lire La Grèce s'enfonce dans la récession et la pauvreté).

Amélie Poinssot

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