Egypte: «La déconnexion criante et inacceptable» de la France

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Alors que la répression ne faiblit pas en Égypte, qu’un rapport d’ONG documente les abus d’une justice parallèle, la France apparaît dans une « déconnexion criante et inacceptable » à l’égard de son allié le dictateur Sissi, pour reprendre les mots d’Emmanuel Macron. La diplomatie, ce n’est pas s’écraser. 

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Emmanuel Macron se gargarise d’avoir « réveillé » l’Otan. L’alliance atlantique politico-militaire avait besoin d’un « wake-up call », a asséné jeudi 28 novembre le président français, après avoir brocardé la « déconnexion criante et inacceptable » de l’Otan. 

Le chef de l’État devrait balayer devant la porte de la France, se « réveiller » à son tour parce qu’il est lui aussi frappé d’« une déconnexion criante et inacceptable », notamment avec un pays-ami-allié, l’un des pires régimes de la planète, régime de terreur et de torture : l’Égypte. 

Il devrait ajouter à son marathon diplomatique la condamnation, haut et fort, publiquement, fermement, de l’extrême répression, orchestrée par son homologue le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, qui est en train d’étouffer, d’écraser, de faire disparaître en toute impunité les si minuscules derniers sas de liberté du peuple égyptien. 

Il devrait dénoncer les multiples et massives violations des libertés publiques et des droits humains en Égypte depuis le coup d’État militaire de 2013, la torture systématique, les arrestations et les détentions arbitraires, les disparitions forcées, les exécutions extra-judiciaires. 

Les présidents égyptien et français à l'Élysée, le 24 octobre 2017. © Reuters Les présidents égyptien et français à l'Élysée, le 24 octobre 2017. © Reuters

Il devrait appeler à libérer les dizaines de milliers d’innocents qui croupissent dans les geôles du pays dans des conditions inhumaines ou qui ont disparu sans qu’on sache s’ils sont morts ou vivants sous le coup d’accusations bidons d’appartenance à un groupe terroriste, de propagation de fausses nouvelles, de recours abusif aux réseaux sociaux, etc. 

Il devrait faire pression pour que tous ces militants, opposants, blogueurs, journalistes, avocats, aspirants pacifiques à la démocratie, la jeunesse révolutionnaire de 2011 qui n’a rien fait de mal à part réclamer les droits les plus élémentaires, ses aînés et ses héritiers, quittent le thalaja, « le frigo », comme on désigne en arabe cette réclusion discrétionnaire qui peut durer des mois, des années, après des simulacres de procès ou sans même un jour avoir été jugé.

Additionnées, ces innombrables voix muselées dans cette Égypte de Sissi qui ne construit pas des écoles, des hôpitaux mais des prisons, représentent la population d’au minimum une ville française de taille moyenne.

Parmi les dernières arrestations en date, au milieu d’une masse d’anonymes :

– Encore des icônes de la révolution de 2011, raflées, cette fois, lors de l’écrasement du soulèvement populaire inédit contre Sissi en septembre, qui s’est soldé par plus de 4 000 arrestations. 

– Esraa Abdel Fattah, 41 ans, blogueuse, journaliste, l’une des fondatrices du mouvement du 6 avril à l’origine des mobilisations qui ont conduit à la chute de la dictature Moubarak ; 

– Alaa Abdel Fattah, 38 ans, blogueur, informaticien, tombé de nouveau, quelques mois après sa libération qui n’en était pas une, au terme de cinq longues années de prison. Il était soumis à un strict contrôle judiciaire qui l’obligeait à dormir au poste de police chaque soir ; 

– Mahienour el-Masry, 33 ans, célèbre avocate des droits de l’homme, arrêtée devant un tribunal du Caire où elle défendait certains des manifestants détenus ;

Ramy Shaath, au frigo depuis cinq mois, coordinateur du mouvement de boycott contre Israël BDS, fils d’une figure de l’Autorité palestinienne, conseiller de Mahmoud Abbas. 

Son épouse française, Céline Lebrun, a été expulsée d’Égypte aussitôt après son interpellation en juillet au beau milieu de la nuit par des hommes cagoulés et armés sans mandat d’arrêt. 

– Et puis la semaine dernière, Solafa Magdy, son mari Hosam el Sayyad, leur ami Mohamed Salah

Ces trois journalistes, emblématiques de cette jeunesse pas spécialement politisée qui a repris son destin en main en occupant la place Tahrir en 2011, ont été arrêtés, les yeux bandés, dans un café du Caire, mardi 26 novembre. 

Ils sont réapparus devant un procureur de la funeste sûreté de l’État qui les a jetés en prison, pendant 15 jours, la fameuse détention préventive, renouvelable indéfiniment. 

Ils avaient dénoncé l’arrestation d’Esraa Abdel Fattah, qui a été torturée.  

Lors de son interrogatoire, Solafa Magdy, qui fut invitée parmi 15 journalistes dans le monde à l’Assemblée générale de l’ONU, a été battue. 

Un collectif de chercheurs et de journalistes étrangers tente de faire du bruit dans ce mutisme assourdissant, rassemble des signatures, appelle à leur libération immédiate

Hossam el-Sayed, Solafa Magdy et Mohamed Salah. © compte Twitter AmnestyAR Hossam el-Sayed, Solafa Magdy et Mohamed Salah. © compte Twitter AmnestyAR
Emmanuel Macron va-t-il leur emboîter le pas ou se taire ? Lui et ses pairs de la « communauté internationale ». 

Lui et son ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, qui, depuis sa nomination comme ministre de la défense en 2012 sous Hollande, puis comme chef de la diplomatie française sous Macron, multiplie les visites ministérielles en Égypte et les accolades amicales au dictateur Sissi… Il y était encore en septembre dernier, quelques jours avant cette remobilisation extraordinaire de la rue égyptienne, matée par un régime aux abois.

Parce que le silence est complice. Parce que la diplomatie, ce n’est pas s’écraser. Parce que « vos mots ont du pouvoir », pour reprendre la campagne mondiale de l’ONG Amnesty international, qui a publié mercredi 27 novembre un nouveau rapport à glacer le sang sur l’Égypte. 

Intitulé Égypte. État d’exception permanent. Exactions aux mains du service du procureur général de la sûreté de l’État, ce rapport met en lumière l’existence et les abus d’une véritable justice parallèle, un circuit complètement fermé, pour réprimer toute opposition, toute critique, même légère, du régime, tout élan citoyen. 

Ce même jour, l’ONG a organisé, avec Human Rights Watch (HRW), la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), un rassemblement devant l’Assemblée nationale à Paris et mobilisé des députés pour faire pression. « La France, en tant que partenaire stratégique de l’Égypte, ne peut pas se taire », ont-ils martelé.

Parce que Sissi fait de ce soutien international sans faille sa meilleure arme dictatoriale, comme le rappelle dans cet entretien à Mediapart Amr Darrag. Ancien membre des Frères Musulmans, il a été l’un des ministres du gouvernement Morsi, le seul président jamais élu démocratiquement en Égypte, renversé en 2013 et mort en plein tribunal en juin, après six ans d’un enfermement sans pitié : « Le régime de Sissi repose sur deux piliers, l’extrême oppression en Égypte et le soutien dont il bénéficie de la communauté internationale. Plus il réprime, plus il contrôle et plus il reçoit de soutien de l’étranger comme “stabilisateur” régional. C’est un cercle vicieux, dont les Égyptiens sont les otages et les victimes. »

Photo aérienne de la prison Scorpion, au Caire, où de nombreux cas de torture ont été documentés. © Reuters Photo aérienne de la prison Scorpion, au Caire, où de nombreux cas de torture ont été documentés. © Reuters
« Sous Sissi, des milliers de femmes ont été arrêtées, certaines ont été tuées, battues, violées en détention, certaines ont disparu, poursuit Amr Darrag. Il en va de même pour les enfants. De nouvelles pratiques, comme les disparitions, deviennent quotidiennes. Une personne est arrêtée, elle disparaît, parfois pour des semaines, parfois des mois. Parfois, certains sont déclarés morts “dans un échange de tirs”. Souvent, il s’avère que cet “échange de tirs” a eu lieu alors que la personne disparue était détenue dans un local des forces de police. Ce genre d’exécution arrive souvent à la suite d’actes de terrorisme. »

Plus personne ne l’ignore. L’Égypte de Sissi est bien pire que celle de Moubarak, avec lequel on croyait avoir atteint l’acmé de l’horreur. Mais le « wake-up call » d’Emmanuel Macron risque bien de ne pas avoir lieu. 

On va devoir se contenter encore de ce silence coupable et de ces communiqués du Quai d’Orsay, copier-coller qui reviennent au fil des mois et des pics de répression dans une langue de bois massif. 

Cette semaine, le même communiqué est encore ressorti à deux jours d’intervalle pour évacuer les questions : « La France est attachée à la liberté de la presse, à la sécurité des journalistes et de tous ceux dont l’expression concourt au débat public, partout dans le monde. Il s’agit d’une priorité de notre politique étrangère et d’un des axes du dialogue franc et régulier que nous conduisons avec l’Égypte sur la question des droits de l’homme. »

Le premier est tombé le 25 novembre, au lendemain du raid policier contre le dernier journal indépendant égyptien, Mada Masr, dans ce pays qui emprisonne le plus de journalistes après la Chine et la Turquie, où la quasi-totalité des médias est sous la coupe du régime, contrôlée par les services de renseignement. Le second est intervenu deux jours plus tard après une nouvelle vague d’arrestations, celles d’un activiste copte et de journalistes. 

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