Aux Etats-Unis, le spectre d’un calvaire carcéral pour Julian Assange

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Lors de la dernière semaine d’audience en vue de l’extradition du fondateur de WikiLeaks vers les États-Unis, plusieurs experts sont venus décrire les conditions de vie atroces au sein des quartiers haute sécurité dans lesquels il serait détenu. Verdict le 4 janvier.

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La dernière des quatre semaines d’audience en vue de l’extradition de Julian Assange vers les États-Unis, qui se tenaient jusqu’à jeudi devant la cour criminelle centrale de Londres, a permis d’avoir un aperçu du sort qui attendrait le fondateur de WikiLeaks sur le sol américain.

Plusieurs spécialistes du système carcéral américain sont venus expliquer à la juge Vanessa Baraitser les conditions de vie des prisonniers dans le centre de détention d’Alexandria, en Virginie, où Julian Assange serait détenu en attendant son procès, ainsi que dans l’« ADX », la prison de très haute sécurité de Florence dans le Colorado, où il purgerait ensuite sa peine.

Premier témoin cité par la défense, lundi 28 septembre, Yancey Ellis est un avocat inscrit au barreau d’Alexandria. Dans le cadre de son travail, il a de nombreuses fois rendu visite à des détenus du « bloc X », le quartier haute sécurité dans lequel sont placés ceux qui font l’objet de « mesures administratives spéciales » (SAM, selon l’acronyme anglais) et où serait certainement envoyé Julian Assange dans l’attente de son procès.

L’avocat a décrit le quotidien dans ces cellules minuscules, meublées a minima, ne disposant que d’une fenêtre en Plexiglas qui ne peut être ouverte et dont la porte en acier n’est munie que d’une seule trappe, pour passer la nourriture au moment des repas, immédiatement refermée afin que les détenus ne puissent communiquer entre eux.

Tout est fait dans l’organisation quotidienne pour éviter la moindre interaction sociale. Les prisonniers ne disposent que d’une ou deux heures de promenade chaque jour qu’ils effectuent à tour de rôle pour ne pas se croiser. À la procureure Clair Dobbin qui lui faisait remarquer que le « bloc X » disposait toute de même d’une bibliothèque, Yancey Ellis a rappelé que les détenus n’avaient le droit de s’y rendre que lorsque que celle-ci était vide afin de ne pas croiser d’autres prisonniers.

Maureen Baird, une ancienne directrice de prison américaine, a confirmé et détaillé les mesures d’isolement. Selon elle, les détenus n’ont droit qu’à deux appels téléphoniques de 15 minutes ou un seul d’une demi-heure par mois. Ils doivent prévenir les autorités deux semaines avant et leurs conversations peuvent être écoutées. Leur courrier est systématiquement conservé par l’administration, parfois pendant plusieurs semaines, pour être lu avant qu’il leur soit remis. Lors des visites familiales, les contacts sont interdits.

« Vous vous tournez les pouces. Vous aurez accès à de la lecture, mais votre monde sera les quatre coins de cette pièce », a également témoigné Joel Sickler, consultant américain dans le domaine pénitentiaire, un autre témoin cité par la défense. S’il était placé en isolement, « il n’y aurait aucune interaction sociale significative pour M. Assange. Vous pouvez crier, mais personne ne vous entend », a-t-il affirmé.

Ces conditions d’isolement ont souvent des conséquences psychologiques lourdes. Les SAM « ne sont pas faites pour être punitives mais les conséquences sont punitives », a expliqué Maureen Baird. L’ex-directrice a listé les conséquences de cet isolement qu’elle a pu constater chez des détenus : « dépression, anxiété, paranoïa » pouvant aller jusqu’à des « états psychotiques sévères », ainsi qu’une « perte de poids » et une dégradation générale de l’état physique. Les prisons haute sécurité « ne sont pas construites pour l’humanité », a-t-elle résumé.

Or, alors que l'état de santé mental de Julian Assange suscite justement de nombreuses inquiétudes, l’accès aux soins psychiatriques pour les détenus soumis à des « mesures administratives spéciales » est « très limité », a soutenu Yancey Ellis. Certains détenus peuvent par exemple ne pas voir leur psychiatre durant plusieurs semaines. Et lorsque l’un d’eux présente des risques de suicide, les gardiens lui imposent un « costume spécial » afin qu’il ne se blesse pas.

À chaque fois, cette description a été contestée par l’accusation. Celle-ci a au contraire dépeint des prisons modèles, en se basant notamment les rapports d’inspection annuels publiés par les autorités fédérales et dont le dernier, rendu au mois d’août 2019, n’avait relevé aucune infraction à la loi américaine. La procureure Clair Dobbin a également affirmé que les SAM n’étaient pas systématiques et pouvaient être allégées dans le cadre d’un programme en « trois phases ». En outre, selon elle, affirmer que Julian Assange fera forcément l’objet de mesures d’isolement est purement « spéculatif ».

Un manifestants devant la cour centrale criminelle de Londres, le 7 septembre. © AFP Un manifestants devant la cour centrale criminelle de Londres, le 7 septembre. © AFP

Les échanges sur ces points entre les témoins de la défense et l’accusation ont souvent tourné au dialogue de sourds. « Les SAM ne sont pas discrétionnaires. C’est une directive, a ainsi insisté Maureen Baird. C’est blanc ou noir et elles ne peuvent être modifiées par un gardien. » « Je n’ai jamais vu quelqu’un sous SAM réussir à les faire lever », a-t-elle également répondu à la procureure.

Lindsay Lewis, avocate new-yorkaise qui a défendu Abou Hamza, un terroriste britannique extradé vers les États-Unis en 2012, a quant à elle cité des statistiques selon lesquelles 82 % des détenus sous SAM le sont depuis plus d’un an et 18 % depuis plus de 10 ans.

« C’est une prison très bien tenue, a de son côté reconnu Joël Sickler, mais cela ne change pas le fait que les conditions sont une torture. » « C’est un endroit tellement merveilleux. Je ne sais pas pourquoi tant de gens veulent en sortir », a plus tard lâché ironiquement le consultant en s’agaçant de l’interrogatoire particulièrement agressif mené par Clair Dobbin. « Il y a des rapports disant que des gens ne veulent pas en sortir », lui a rétorqué cette dernière.

Tous ces témoins ont également affirmé, malgré les dénégations de l’accusation, qu’en pratique, il était quasiment certain que Julian Assange sera visé par des SAM et placé à l’isolement dans un quartier haute sécurité, que ce soit le « bloc X » du centre de détention d’Alexandria ou l’ « unité H » de l’ADX de Florence. Ils ont expliqué que l’administration pénitentiaire y plaçait systématiquement les détenus poursuivis pour des questions de sécurité nationale, ceux atteints de troubles psychiatriques ainsi que les prisonniers high profile, c’est-à-dire « de premier plan » ou très médiatisés.

« Normalement, ils ne mettent pas les prisonniers “de premier plan” avec la population générale », a assuré Yancey Ellis. Joel Sickler a de son côté pointé que la justice américaine reprochait à Julian Assange de s’être procuré des informations classifiées. « Du point de vue de la révélation d’informations, ils ont besoin de le maintenir isolé », a affirmé le consultant.

Ces témoignages, qui se sont déroulés en visioconférence, ont été les seules réelles auditions de cette dernière semaine. Par manque de temps, la juge ayant imposé aux parties de terminer les auditions cette semaine, les trois derniers jours d’audience ont quasiment exclusivement été consacrés à la lecture de déclarations écrites ne faisant l’objet d’aucun interrogatoire.

Parmi celles-ci, plusieurs concernaient l’affaire d’espionnage dont a été victime Julian Assange alors qu’il était réfugié dans les locaux de l’ambassade équatorienne de Londres, et que Mediapart avait détaillée au mois de janvier 2020. La juge a notamment accepté les témoignages anonymes de deux anciens salariés de la société de sécurité privée espagnole UC Global qui ont pendant plusieurs mois surveillé les moindres faits et gestes du fondateur de WikiLeaks.

Ces témoins, qui bénéficient du statut de témoins protégés dans le cadre de l’enquête ouverte en Espagne, ont raconté comment leur patron, David Morales, est entré en contact en 2017 avec l’homme d’affaires américain, proche de Donald Trump, Sheldon Adelson. À partir de cette période, la société, qui assurait déjà la sécurité de l’ambassade équatorienne, a commencé à travailler en sous-main pour un nouveau client, que David Morales désignait sous le terme de « nos amis américains ».

Le patron d’UC Global avait constitué une équipe chargée d’espionner les quelques pièces où était installé Julian Assange en y dissimulant des micros et des caméras. Durant plusieurs mois, les conversations du journaliste avec ses proches, notamment ses avocats, étaient systématiquement enregistrées. Les affaires personnelles des visiteurs étaient en outre fouillées et leurs appareils électroniques photographiés.

Toutes les informations collectées étaient transmises quotidiennement au siège d’UC Global. Chaque mois, David Morales se rendait en avion aux États-Unis, chargé de disques durs, afin de les remettre à ses « amis américains ». Le patron d’UC Global avait été interpellé au mois de septembre 2019 par la justice espagnole et a depuis été remis en liberté conditionnelle. Lors de la perquisition à son domicile, les policiers avaient notamment saisi 20 000 euros en liquide ainsi que deux armes à feu au numéro de série effacé.

Parmi les déclarations écrites, figurait également celle du linguiste américain Noam Chomsky qui a défendu le rôle politique joué par WikiLeaks. « Les actions d’Assange, qui ont été catégorisées comme criminelles, exposent à la lumière du jour le pouvoir », a-t-il écrit. Il « a rendu un énorme service aux gens du monde entier qui chérissent les valeurs de liberté et de démocratie et qui, de ce fait, réclament le droit de savoir ce que leurs représentants élus font ».

À présent qu’est terminée la phase d’audition des témoins, la défense dispose de quatre semaines pour transmettre à la juge ses conclusions générales. L’accusation disposera ensuite de deux semaines pour y répondre. La cour rendra son verdict le 4 janvier 2021 à 11 heures.

La justice américaine souhaite juger Julian Assange pour son rôle en tant que rédacteur en chef de WikiLeaks dans la diffusion de plusieurs séries de documents classés secrets, dont ceux fournis en 2010 par Chelsea Manning et détaillant les exactions de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan. Visé par dix-huit charges, dont des violations de l’Espionnage Act, il risque 175 années de prison.

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